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Les fast-thinkers se dévoilent (Première partie)

Une inculture manifeste

par Domenico Joze
18 février 2005

Les éditorialistes et autres intervenants des débats politiques et médiatiques sont amenés, au gré des soubresauts de l’actualité nationale et internationale, à parler de sujets très variés. D’une semaine à l’autre, ils prennent leur plume pour évoquer tour à tour la situation en Irak, les élections aux États-Unis, de Hugo Chávez, de la Côte d’Ivoire, du conflit israélo-palestinien, ou encore des divers débats qui agitent la France.

Quel que soit le sujet que l’actualité mène à aborder, sa compréhension nécessite des connaissances dans des domaines variés. Ainsi, le débat autour du « voile » et de la laïcité, selon l’angle sous lequel on l’envisage, requiert des connaissances théologiques, historiques, juridiques et sociologiques. Il est dès lors difficile de croire que les intellectuels médiatiques et les éditorialistes, devant se prononcer chaque semaine sur un thème différent, soient les plus aptes à proposer une analyse riche, profonde et documentée.

Il n’est donc nullement insultant de prétendre que ceux-ci sont, le plus souvent, dans l’ignorance - au moins partielle - de la majeure partie des sujets qu’ils évoquent. Pour le lecteur lambda, cette inculture des « grands » hommes de médias n’est pas éclatante. Et ceci pour plusieurs raisons, notamment le style à prétention littéraire, qui peut faire illusion et contribuer à conférer à ceux-ci un prestige intellectuel exagéré. Pourtant, même parée d’atours littéraires, leur prose ne fait que masquer la pauvreté d’une argumentation que nous pouvons deviner plus souvent basée sur des a priori que sur des sources sûres ou l’expérience de la rencontre. C’est pourquoi leurs opinions sont parfois très proches de ce « racisme ordinaire » qui existe dans de larges pans de notre société.

Des assertions pour masquer l’inculture

Le premier point commun entre les différents éditorialistes, est le recours aux assertions, c’est-à-dire à une rhétorique de l’évidence, voire du bon sens. Asséner des convictions avec assurance est un moyen certain de masquer sa méconnaissance d’un sujet ou de farder une manipulation consciente de l’information. Les démagogues sont d’ailleurs rompus à cette méthode. Ainsi, sous la plume de Alain Duhamel, nous pouvons lire :

« personne ne croira sincèrement que l’immense majorité des jeunes filles impliquées veuillent choisir spontanément une logique claustrale.  »
« le voile islamique à l’école ne constitue, cela va de soi, que le totem du communautarisme. Il implique directement la revendication d’une identité religieuse qui n’a pas sa place à l’école publique, voire - cela dépend des ressorts véritables des jeunes filles concernées - une volonté de différenciation, incompatible à coup sûr avec les principes jumeaux de la laïcité et de l’intégration.. » [1]

Quant à savoir pourquoi la revendication d’une identité religieuse n’a pas sa place à l’école, nous n’en saurons guère plus. Cela «  va de soi  », point. Le débat est clos, la vérité est dite. En quoi la «  différenciation » est «  à coup sûr  » incompatible avec « les principes jumeaux de la laïcité et de l’intégration », idem : pas un mot.
Tenons-nous en à ces mots. Nous pourrionsopposer à M. Duhamel que l’école est un lieu censé permettre aux élèves d’apprendre la tolérance, l’ouverture à travers la découverte de l’autre dans sa différence. La différence (qui est l’aboutissement logique d’une « volonté de différenciation ») n’est pas incompatible avec la laïcité ni l’intégration, sauf acception étroite de ces termes. La laïcité a d’ailleurs pour vocation de protéger et donner un cadre aux différences, en l’occurrence religieuses.

Si l’on pousse la logique de Alain Duhamel jusqu’à son terme, ce n’est rien moins que le rêve d’une école comme au temps de la troisième République, avec des élèves en uniforme qui ressurgit, gommant ainsi toute différence apparente. Dès lors, plus de musulmans, de catholiques, ni d’ailleurs de punks ou de gothiques, etc. Seulement des garçons et des filles semblables dans leurs apparences. C’est donc l’individualité qui est - en partie - niée. Au-delà, c’est l’absurdité de l’idée qui frappe : si la différence est gommée à l’école, elle ressurgit en dehors, et ni les appartenances religieuses, ni les disparités socio-économiques ne sont effacées. Alors que l’une des missions de l’école laïque est d’apprendre le vivre-ensemble [2], la conception de M. Duhamel - et de bien d’autres éditorialistes et journalistes - tend vers la volonté de faire illusion, de masquer la différence - en somme, de la refuser.

De ce recours à l’affirmation - qui devient parfois même aphoristique - nous pourrons observer une certaine récurrence dans les prochaines citations de cette étude.

Exposition des griefs

Toujours dans une prose assertive, trahissant la confiance en la fermeté de leur propre opinion, nous pouvons dresser une liste des griefs avancés avec certitude par les « fast-thinkers », et les raisons pour lesquelles ils sont convaincus de la nécessité d’une loi contre le voile : pressions machistes du père et des frères, infériorisation de la femme, "activisme politico-religieux"... Alain Duhamel explique ainsi :

« [Le voile] symbolise ouvertement un statut subordonné de la femme, en contradiction flagrante avec la règle de l’égalité, comme d’ailleurs avec celle de la liberté, puisque personne ne croira sincèrement que l’immense majorité des jeunes filles impliquées veuillent choisir spontanément une logique claustrale. » [3]

L’avis de Jean Daniel, éditorialiste du Nouvel Observateur, est relativement proche :

« Que dit-on parfois pour défendre les partisans du voile ? Que, dans les classes à dominante maghrébine, c’est affirmer une différence que de ne pas le porter, et que c’est en tout cas s’exposer à une réputation de libertinage. L’argument n’est pas indifférent. Mais en même temps c’est une attitude qui consiste à accepter une soumission à une pression rétrograde, et c’est risquer de paraître vouloir donner une leçon aux musulmanes libérées, légalistes ou simplement polies. » [4]

Comment ne pas abonder dans le sens de MM. Duhamel et Daniel puisqu’ils dénoncent une pratique forcée ? Pour qui n’a pas le temps de confronter ces articles à des études sérieuses, il peut paraître logique de dénoncer le port du « voile islamique », fermement et sans hésitation. Surtout, si, comme Claude Imbert nous le dit, « une majorité de « beurs », et plus encore de beurettes, veulent une loi  » [5]...

Mais ces griefs se heurtent à de nombreuses incohérences. Tout d’abord, il est un parallèle à établir : ceux qui le plus bruyamment condamnent le port du voile forcé dans les républiques islamiques, au nom de la liberté, sont aussi ceux qui refusent que des élèves puissent librement choisir de le porter. En somme, ces zélateurs des valeurs républicaines (dont la liberté de culte et d’opinion font partie), agissent en prohibitionnistes, en refusant d’admettre que certaines puissent choisir librement de porter le foulard - quelle que soit la proportion de filles contraintes à le porter. Il est, en outre, amusant de constater que l’Iranienne Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix 2003, fut unanimement saluée par la presse française. Car si en Iran elle lutte pour la liberté des femmes et notamment celle de ne pas porter le voile, elle s’est aussi prononcée pour la liberté de porter le voile en France, y compris à l’école.

Rappelons ensuite que, indépendamment de la religion, l’inégalité entre les sexes est une réalité quotidienne en France(salaires ; représentativité médiatique et politique ; accès aux postes dirigeants, etc.), et que l’islam n’a pas l’exclusivité en matière de discrimination ou de préjugés sexuels. D’ailleurs l’inégalité des sexes n’épargne ni le monde politique ni le monde médiatique [6].

En outre, l’infériorité de la femme est un dénominateur commun à de nombreuses religions, notamment les trois religions monothéistes. Comme l’ont rappelé Daniel et Gabriel Cohn-Bendit dans Le Monde,

« dans toutes les grandes religions monothéistes, juive, chrétienne ou musulmane, il ne fait pas bon être femme. Dans la religion juive, il est une prière que les hommes font tous les matins et qui dit : "Je vous remercie, mon Dieu, de ne pas m’avoir fait femme." » [7]

La soumission de la femme sous le prétexte de l’islam, pour révoltante qu’elle puisse paraître, trouve aussi des facteurs explicatifs extra-religieux. Comme la plupart des textes religieux, le Coran - que tous les pratiquants ne connaissent pas nécessairement de manière exhaustive et approfondie - renferme des affirmations très contraires. Les abus tiennent donc le plus souvent à une interprétation du croyant, voire à une sélection, à un choix parmi des idées contraires et incompatibles, ou encore à une instrumentalisation dont le croyant peut être la victime et l’agent.

À cela viennent se greffer d’autres raisons, lesquelles engagent la responsabilité de l’État français : sentiment d’exclusion, échec probable de l’éducation nationale, résultats d’une politique urbaine inconsidérée, silence sur les discriminations à l’emploi, au logement et aux loisirs, poids d’un passé colonial encore largement refoulé... Sur tout cela, les éditorialistes se seront montrés plus discrets. Même s’ils auront le plus souvent reconnu cette réalité :

« Comme toute sanction, elle [la loi sur le voile] est aussi l’aveu d’un échec (...). Dans le cas du foulard islamique, qui ne constitue qu’une parcelle d’un malaise bien plus général quant au pouvoir intégrateur de l’école, la possibilité d’une sanction fait partie du contexte dans lequel peut se déployer une médiation. » (Gérard Dupuy, Libération)

« (...) Et c’est aux dérapages des jeunes beurs dans la violence raciste qu’on peut mesurer l’échec de leur intégration dans la société française. » (Jean Daniel, Le Nouvel Observateur)

« Ce n’est pas de discrimination positive qu’ils ont d’abord besoin. C’est de voir disparaître la discrimination négative qui les écarte d’emplois mérités. Ils veulent s’intégrer. » (Claude Imbert, Le Point) [8]

En réalité, comme l’a déclaré Shirin Ebadi :

« L’islam n’est pas contre la liberté des êtres humains et de la femme, C’est la culture patriarcale qui est contre ce concept de l’égalité. (...) La situation des femmes dans les pays musulmans est très mauvaise. J’ai dit et dirai toujours que l’islam n’est pas un bon prétexte pour justifier l’oppression et la répression à l’égard des femmes. » [9]

Et comme l’explique Laurent Mucchielli, le problème n’est pas fondamentalement religieux ; il est social :

« Est-il si difficile de comprendre la relation existant entre ce rapport de domination et la situation économique et sociale de ces dizaines de milliers (au minimum) de jeunes hommes, étrangers ou d’origine étrangère, privés de perspective d’insertion économique, donc aussi de perspective de formation d’un couple et d’une famille, connaissant une misère sexuelle, recroquevillés sur la vie ultra-locale où ils tentent de sauver leur fierté ? Ceci n’excuse pas leur erreur et leur bêtise (...) mais permet d’en comprendre l’origine. Femmes et hommes sont ensemble victimes de cet enfermement. Il n’est pas juste, ici non plus, d’absoudre la société française en mettant tout sur le dos de la « culture » des Arabes ou de la religion des Musulmans. » [10]

Enfin, s’ils se renseignaient un tant soit peu sur le sujet, les éditorialistes apprendraient qu’il n’y a ni un seul type de « voile », ni une seule raison qui expliquent que certaines filles le portent, et d’autres non [11].

Dans cette surenchère des éditorialistes, l’hostilité au « voile islamique » finit par confiner au ridicule. Ainsi, Alain Duhamel verse dans le discours populiste, faisant appel au "vécu" et au "quotidien" de "tout un chacun" :

«  Il suffit d’ailleurs de regarder autour de soi dans la rue pour constater qu’il est temps de stopper le flux communautariste dont les signes - symboles religieux, vêtements caractéristiques, nourriture particulière, cités-ghettos - tendent à se multiplier depuis dix ans. » [12]

Alibis divers

Un lecteur lambda peut penser que ces hommes de médias parlent en connaissance de cause et qu’ils n’ont pas conquis ce prestige qui leur ouvre les portes des divers médias par hasard. Si nous les lisons, les entendons, les voyons débattre sur ce qui fait notre monde, c’est qu’ils doivent avoir des choses à dire. Et des choses nouvelles, pas communes. Autrement dit : c’est à des intellectuels, dans le meilleur sens du terme, qu’un lecteur peu attentif peut penser avoir affaire. Or, en analysant leur discours, leur semblant d’érudition s’effrite bien vite.

À cet égard, le choix de livres chroniqués dans les publications des éditorialistes, de même que les références à tel(le)s auteur(e)s cités par certains intellectuels et éditorialistes, est significatif. Ce choix traduit une sympathie pour les idées avancées par ces auteur(e)s et dans ces livres, dont l’éditorialiste - lorsqu’il est chef de la rédaction - se porte garant en en acceptant la parution [13].

Pour légitimer et donner un semblant d’assise intellectuelle à leurs propos, les éditorialistes et intellectuels auront donc souvent soutenu, se seront souvent référés à tel intellectuel, tel courant féministe, tel ou tel livre, confirmant leurs idées. Sans exagérer, nous pouvons estimer que par le biais de ces références, ils auraient cherché à légitimer leur propos tout en cherchant à se dédouaner de toute potentielle accusation de racisme. Le raciste honteux ne dira-t-il pas : « Je ne suis pas raciste : j’ai des amis arabes » ? Tel est, par exemple, le propos de Jean Daniel :

«  j’en ai parlé avec quelques amis musulmans. Pas n’importe lesquels, bien sûr. Certains d’entre eux viennent de signer l’ « Appel de mai », rédigé à l’initiative du Mouvement des Musulmans laïcs de France, « face à l’offensive des adeptes du foulard islamique ». Cela fait connaître au public qu’il existe un tel mouvement. » [14]

Quelle est l’utilité de cette référence à « des amis musulmans » ? La précision n’a strictement aucune valeur informative dans l’éditorial. Ne traduit-elle pas une volonté de dédouanement ? De plus, la précision : « pas n’importe lesquels » semble riche de sous-entendus quant à ceux qui seraient « n’importe lesquels », à savoir : la majorité des musulmans.

Claude Imbert est dans une logique proche lorsqu’il évoque dans une note une association musulmane, le « Cercle des citoyens responsables » [15], précisant qu’il s’agit d’une « association de jeunes musulmans "respectueux des valeurs républicaines" ». Difficile de déterminer si les guillemets sont ou non de lui. Quoi qu’il en soit, la précision induit qu’il ne va pas de soi que les musulmans, dans leur majorité, sont « respectueux des valeurs républicaines  ».

Enfin, toujours le même procédé, toujours de Claude Imbert :

« Plus décisives encore, des femmes de divers bords politiques viennent dans Elle d’appeler à la loi contre « un symbole de soumission ». [16] Elles savent qu’à leur encontre le discours islamiste tient tout entier dans cet alexandrin qu’un barbon de Molière jette à sa « prisonnière » : « Votre sexe n’est là que pour sa dépendance »... » [17]

L’Affaire Fallaci

La réception enthousiaste par certains intellectuels et éditorialistes de deux livres atteste de cette recherche de caution à un racisme inassumé. En 2002, c’est le livre delajournaliste et écri-vaine italienne Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil [18], qui avait reçu un accueil favorable de la part de certains intervenants du débat médiatique. Qualifié de « pamphlet », ce livre n’est rien moins qu’un déversoir de haine - entre autres - islamophobe. En voici deux extraits :

« [Les musulmans] sont de plus en plus, ils seront de plus en plus, ils veulent de plus en plus, ils voudront de plus en plus, et ceux qui aujourd’hui vivent sur notre territoire ne peuvent être considérés que comme des pionniers. Donc négocier avec eux est impossible. Raisonner avec eux, impensable. Les traiter avec indulgence ou tolérance, ou bien espoir, un suicide. »

«  Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour (...) Ils se multiplient comme des rats (...) Il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût. »

Le livre aura été accueilli favorablement par Pierre-André Taguieff et Alain Finkielkraut :

« Fallaci vise juste, même si elle peut choquer par certaines formules. » [19]

«  Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. » [20]

En somme, Oriana Fallaci ferait preuve de réalisme et de courage : c’est ce que dirait n’importe quel politicien pour légitimer des positions ou décisions racistes proches de l’extrême droite [21]. Le philosophe Robert Misrahi, quant à lui, abonde dans ce sens :

« Oriana Fallaci fait preuve de courage intellectuel. (...) Elle ne proteste pas seulement contre l’islamisme assassin (...) Elle proteste aussi contre la dénégation qui a cours dans l’opinion européenne, qu’elle soit italienne ou française par exemple. On ne veut pas voir ni condamner clairement que c’est l’islam qui part en croisade contre l’occident et non pas l’inverse » [22]

Le cas Chahdortt Djavann

Dans un registre proche, nous pouvons aussi citer Bas les voiles ! [23] de l’écrivaine iranienne Chahdortt Djavann. Sa haine de l’islam donne une caution "féministe" et "étrangère", donc "non-raciste" à ceux qui n’osaient exprimer leur racisme. Ce n’est pas un hasard si elle fut reçue avec force complaisance dans nombre d’émissions télévisées, et chroniquée dans diverses publications, à l’époque de la sortie de son livre.

Ce livre, qu’on peut qualifier de « pamphlet », est en fait le témoignage vengeur et révolté d’une femme ayant fui la République islamique d’Iran, donnant son avis sur le voile et l’islam comme s’il était le même de l’Indonésie à la France, et comme si la raison du port du voile était systématiquement une contrainte familiale et/ou sociale. Il est à noter que l’avis de Chahdortt Djavann fut jugé suffisamment intéressant pour lui valoir d’être entendue par la commission Stasi [24], mise en place par le président Chirac pour étudier la nécessité de redéfinir le concept de laïcité. AInsi, lorsqu’une journaliste lui demande :

"Que répondez-vous aux jeunes femmes musulmanes qui disent : "Le foulard, c’est ma liberté, c’est ma culture " ? "

Chahdortt Djavann répond :

" De quoi sont-elles libérées au juste ? Elles affirment leur “identité” disent-elles. Quelle identité ? Les femmes n’ont pas choisi d’être voilées, c’est le plus grand mensonge de l’histoire : tout le monde sait qu’il a été imposé par l’homme depuis la nuit des temps. " [25]

Dans Le Point, la journaliste Audrey Levy, qui évoque un roman de l’auteure de Bas les voiles !, dresse un portrait laudatif de celle-ci : « Regard sombre et perçant, verbe fort et tranchant. Et des cheveux noirs, libres, sans voile. » Puis elle choisit de mettre en avant cette expression de Chahortt Djavann, qualifiant le voile d’ «  étoile jaune de la condition féminine » [26]. Les mots sont forts et ce rapprochement d’avec l’étoile imposée aux Juifs par les Nazis est d’une violence révoltante. Son livre, pourtant, n’avait aucune valeur : il ne s’encombrait d’aucun témoignage, aucune note, aucune statistique, aucune donnée précise et chiffrée. Il s’agit d’un témoignage, de l’histoire d’une vie, non d’une enquête. Ce livre n’aurait dû avoir valeur que de témoignage. Il n’en a pas été ainsi. Ce livre aura été pris très - trop - au sérieux et aura servi d’alibi féministe contre "l’islam" et "les musulmans" [27].

Une information sans source

Nous évoquions plus haut le recours aux assertions, apparaissant comme énonciation de certitudes, voire de « vérités ». Celles-ci - trop évidentes, peut-être, pour en valoir la peine ? - ne sont qu’exceptionnellement, voire jamais, étayées par des preuves empiriques (études sociologiques ou rapports d’organismes patentés, par exemple). Sur l’ensemble des articles cités comme source dans la présente étude (une quinzaine), l’on recense six annotations. Dans les trois éditos de Jean Daniel analysés, l’on dénombre deux notes. L’une fait référence à un dossier consacré, dans le même numéro, aux sujets du « voile islamique » et de la laïcité («  Le dossier sur l’affaire du voile publié dans ce numéro est l’un des plus riches qui soient  ») ; l’autre note renvoie à une tribune parue dans un autre journal .

Les quatre autres renvois de note sont recensés dans les papiers de Claude Imbert. Dans un éditorial, il cite l’ouvrage d’un collègue du Point, Jack-Alain Léger, et l’autre note précise son propos, au sujet d’une « association de jeunes musulmans "respectueux des valeurs républicaines" » . Dans un autre éditorial, le même Claude Imbert précise son propos en se référant à un ouvrage de l’essayiste André Grjebine ; une seconde note donne l’auteur d’une citation employée : Pierre Hassner . En somme, pas des références « de terrain ».

Le plus souvent, lorsque notes il y a, nous nous rendons compte que les sources qui alimentent l’opinion de nos éditorialistes sont issues de la presse, ou d’ouvrages écrits par des pairs, quand ce n’est pas, comme Alain Duhamel, de ce qu’il « suffit (...) de regarder autour de soi dans la rue  ». Pierre Bourdieu soulignait ce problème de « circulation circulaire » de l’information :

«  Personne ne lit autant les journaux que les journalistes, qui, par ailleurs, ont tendance à penser que tout le monde lit tous les journaux (Ils oublient que, d’abord, beaucoup de gens n’en lisent pas, et ensuite que ceux qui en lisent en lisent un seul. Il n’est pas fréquent qu’on lise le même jour Le Monde, Le Figaro et Libération,à moins d’être un professionnel). Pour les journalistes, la lecture des journaux est une activité indispensable et la revue de presse un instrument de travail : pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit. C’est un des mécanismes à travers lesquels s’engendre l’homogénéité des produits proposés »

Il suffit de s’attarder sur l’éditorial de Jean Daniel pour se convaincre de l’approximation presque comique de son argumentation : le « on » de « Que dit-on parfois... » ne renvoie précisément à personne. Quel crédit accorder, dès lors, à son propos ?

Pareillement, Claude Imbert ne se prive pas de dresser sa liste de griefs contre l’islam... lesquels sont toujours les mêmes : « mariages forcés, contraintes et dévoiements de l’ « honneur » machiste des pères et des frères » .

Comment n’être pas opposé aux partisan(e)s du « voile » - voire à l’islam - lorsqu’on lit que ce qui se cache derrière celui-ci, ce n’est rien moins que le fanatisme, la haine et le machisme ?

Fin de la première partie

Notes

[1] « Le totem du communautarisme », Alain Duhamel, Libération, 26/11/2003.

[2] « Il est temps de dire que la laïcité ne peut être cantonnée à un mode d’organisation sociale. Elle est porteuse d’un idéal, celui de l’individu-citoyen qui sait qu’il n’y a de vouloir-vivre collectif que dans la confrontation librement débattue de convictions individuelles. » Jean-Michel Ducomte, La laïcité, Milan, coll. Les essentiels, 2001, p. 53.

[3] « Le totem du communautarisme », op. cit.

[4] « Décidément, non au voile ! », Nouvel Observateur, N° 2010, 15-21/05/2003.

[5] « Derrière le voile », Claude Imbert, Le Point, N° 1630, semaine du 12 décembre 2003.

[6] Remarquons d’ailleurs que la quasi-totalité des éditorialistes pontifiant sur le sexisme présumé des musulmans sont des hommes blancs et que la sous-représentativité féminine à ce poste ne semble pas les inquiéter. Quelques chiffres suffisent à en prendre conscience :

• en 2001, les femmes ne représentaient que 11% des maires et 10% des sénateurs ;

• depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’à nos jours, il n’y a eu qu’une seule femme Première ministre (Édith Cresson), et aucune présidente de la République ;

• en 1999, les femmes ne représentaient que 4,6% des Préfets ;

• les PDG et les directeurs de rédaction des plus grands quotidiens (notamment Le Monde, Libération, Le Parisien), des grands hebdomadaires (notamment Le Nouvel Observateur, Le Point) et des chaînes de radio périphériques sont quasiment tous des hommes ;

• les six chaînes de télévision hertziennes sont toutes dirigées par des hommes ;

• en 1998, les femmes ne représentaient que 20% des membres de la direction de l’AFP et du journal Le Monde, 22% des journalistes de radio et de télévision, 24% des journalistes travaillant dans la presse nationale, mais elles représentaient en revanche près de 80% des pigistes réviseuses et 100% des pigistes sténographes et traductrices ;

• un décompte effectué sur cinq grands quotidiens, une chaîne de radio et une chaîne de télévision, montre que les femmes représentent seulement 17% des personnes citées dans les reportages journalistiques.

En matière de préjugés sexistes, les éditorialistes ne sont pas en reste, à l’image de Jacques Julliard, du Nouvel Observateur :

« Les étudiantes américaines sont si bien parvenues à dissimuler leurs caractères sexuels secondaires que perpétrer dans ces conditions les agressions dont elles se prétendent menacées relève non de la transgression mais de l’héroïsme. » ( Le Nouvel Observateur, 02/01/1997, cité par Pierre Tévanian dans Le racisme républicain, 2002

[7] « Une loi serait une saloperie », Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, Le Monde, vendredi 17 octobre 2003. Repris dans Le Monde 2, n° 34, novembre 2003.

[8] Gérard Dupuy, « Compromis », Libération, n° 6974, mercredi 15 octobre 2003 ; Jean Daniel, « Contre les tentations du pire », Le Nouvel Observateur, n° 2037, 20-26/11/2003 ; Claude Imbert, « Derrière le voile », op. cit., 2003

[9] « Shirin Ebadi, le Nobel de l’espoir », Dante Sanjurjo, Politis, n° 781, jeudi 25 décembre 2003. Voir aussi : www.politis.fr/article797.html.

[10] « L’islamophobie : une myopie intellectuelle ? », Laurent Mucchielli. http://laurent.mucchielli.free.fr/Docs/L’islamophobie.doc.

[11] Lire Le foulard et la République, Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, La Découverte, 1995. Lire aussi L’une voilée, l’autre pas. Le témoignage de deux musulmanes françaises, Dounia Bouzar et Saïda Kada, Albin Michel, 2003.

[12] « Le totem du communautarisme », op. cit.

[13] Lire à ce propos « Les "affaires" Fallaci et Houellebecq : les musulmans, ombres fantomatiques du microcosme intellectuel », La nouvelle islamophobie, op. cit., pp. 43-48

[14] Jean Daniel, « Décidément, non au voile ! », op. cit.

[15] Après une recherche sur divers moteurs de recherche Internet, les seules pages où cette association est référencée sont celle du Point.fr et une autre page retranscrivant le même article de Claude Imbert.

[16] Lire « Le magazine Elle profite du voile », Véronique Maurin. Publié en ligne sur le site ACRIMED : http://acrimed.org/article1432.html

[17] « Derrière le voile », op. cit.

[18] Plon, 2002.

[19] Pierre-André Taguieff (Actualité juive, 20 juin 2002), cité dans « Anthologie de la connerie pseudo-laïque », Ce Qu’il Faut Détruire (CQFD) :
http://www.cequilfautdetruire.org/article.php3?id_article=206

[20] Alain Finkielkraut (Le Point, 24 mai 2003), cité dans « Anthologie de la connerie pseudo-laïque », op. cit.

[21] Lire à ce propos l’entrée « Courage » du Dictionnaire de la lepénisation des esprits, op. cit., pp. 89-91.

[22] Charlie Hebdo, novembre 2002, cité dans « Anthologie de la connerie pseudo-laïque », op. cit.

[23] Gallimard, 2003.

[24] Audition publique du 19 septembre 2003.

[25] Chadorrt Djavann, interview au Matin de Bruxelles, septembre 2003.

[26] « Une femme sans voile », Audrey Levy, Le Point, n° 1634, 9 janvier 2004.

[27] Cf. annexes : « Alibi féministe d’un racisme anti-Musulmans », Fatiha Kaoues, Arabesques (www.arabesques.org).