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Les filles voilées parlent

Quarante-cinq textes et entretiens recueillis par Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian

par Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian
25 mars 2008

Pour la première fois, un livre aborde la question du foulard en donnant aux femmes qui le portent le statut de sujets et non d’objets. Les filles voilées parlent offre en effet un espace de parole conséquent (plus de 330 pages) à quarante-quatre femmes musulmanes voilées vivant en France, de tous âges et de tous profils, en les laissant parler de ce qu’elles veulent, comme elles le veulent, et sur le registre qu’elles veulent. Le résultat est impressionnant, aussi bien par la manière dont il démolit les idées reçues sur « la » femme voilée que par le tableau sombre qu’il donne de la stigmatisation, des discriminations et des violences qui sont faites, en France, à des femmes qui dérogent à la norme vestimentaire dominante. Dans le texte qui suit, les coordinateurs-trices du recueil nous présentent plus en détail la démarche qui a guidé leur travail et les enseignements qu’ils-elles en tirent.

De la parole qui s’exprime dans ce livre, il serait vain de proposer une analyse ou une synthèse, tant cette parole est riche, complexe et diverse. Là où le rouleau compresseur médiatique et la démagogie politique amalgament, généralisent et homogénéisent toutes les situations derrière un idéal-type de « la » femme voilée, ou « du » voile, « symbole d’oppression », nous avons rencontré au contraire des femmes et des adolescentes – quarante-quatre en tout – toutes différentes les unes des autres : des élèves « brillantes », d’autres moins ; des jeunes femmes de tous âges (de 15 à 45 ans), certaines extraverties, d’autres plus réservées ; des tempéraments « rebelles » et d’autres plus « posés » ; des femmes engagées dans la vie associative, sociale ou politique, d’autres au contraire tentées par le repli sur la famille, l’entourage proche ou la « communauté » ; des optimistes et des pessimistes – et bien d’autres nuances encore... À la diabolisation qui a trop souvent été de mise chez les démagogues qui nous gouvernent et nous informent, ce livre n’oppose pas l’idéalisation, mais l’humanisation : en laissant la parole aux femmes voilées, il leur rend leur humanité, ou plus modestement il leur donne l’occasion de la « manifester ostensiblement » !

Cette humanité, chaque femme ou adolescente la manifeste au moyen de ce qui est justement le propre de l’espèce humaine : sa propre parole. Une parole à la première personne, qui nous éloigne des généralisations plus ou moins pertinentes sur « le voile » et « sa signification », pour nous faire entrevoir, par son contenu autant que par sa tonalité et son style, des personnalités singulières et attachantes. Si la quarantaine de femmes qui s’expriment dans ce livre est représentative de quelque chose, c’est donc avant tout de l’infinie diversité des situations, des parcours et des tempéraments que recouvre l’ensemble des « femmes voilées ». Le livre ne prétend d’ailleurs pas en donner une vision exhaustive, tout simplement parce qu’aucun livre ne peut le faire. Il a donc ceci de « réaliste » qu’il laisse entrevoir l’infinie diversité du réel, mais c’est un livre ouvert, qui se veut aussi un encouragement à de nouvelles prises de parole [1].

Pour autant, il est clair que de cette diversité émergent quelques traits communs significatifs, qui disent quelque chose de la réalité. Par exemple, si leur cheminement vers le voile suit des itinéraires divers (de la reproduction précoce d’une tradition familiale à une démarche plus tardive et plus solitaire, engagée en dehors ou même contre l’entourage familial, avec là encore toutes les nuances intermédiaires possibles), toutes ont à leur manière choisi leur voile. Elles l’ont fait bien sûr à partir d’un héritage et d’un environnement donnés, mais c’est le cas de tout choix. La plupart évoquent le voile imposé comme une situation réelle, mais très minoritaire en France, et toutes le condamnent – et là encore, toutes les enquêtes sociologiques le confirment : le voile forcé est bien minoritaire, et il est effectivement réprouvé par l’immense majorité des femmes musulmanes de France, voilées ou non.

Bref : nous sommes très loin de la typologie manichéenne que nous ont imposée les partisans de la loi de 2004, départageant les femmes voilées en deux groupes : une majorité silencieuse de « victimes », « forcées » de porter le voile, et une minorité agissante de « militantes », infatigables et redoutables « soldates du fascisme vert ». Au-delà de leurs différences, les femmes et les adolescentes que nous avons rencontrées ont en commun d’être un démenti vivant à ces clichés. Toutes ont choisi leur voile, et ce choix ne les empêche en rien de se réclamer de la laïcité telle qu’elle fonctionnait jusqu’à 2004 : neutralité religieuse de l’Etat, des institutions et des agents du service public, mais pas des usagers du service public ; liberté de conscience et d’expression pour tous les individus, quelles que soient leurs croyances ou incroyances. Certaines ont en la matière une véritable connaissance et citent la loi de 1905, les lois Ferry-Goblet sur la laïcité de l’école ou encore l’avis du Conseil d’Etat de 1989, tandis que d’autres formulent leur « conception de la laïcité » de manière plus intuitive, mais conforme à l’esprit de ces lois. Toutes font surtout la démonstration que, contrairement là encore à ce qui a été dit à leur sujet, elles savent sentir, observer, comprendre, raisonner, argumenter, bref : penser. C’est une évidence dira-t-on – hélas pas pour tout le monde.

Ce qui est frappant, dans les textes recueillis, c’est aussi que peu de femmes se sont étendues sur leur rapport au voile lui-même, et sur la signification qu’elles y mettent – alors que cette question faisait partie des thèmes que nous leur proposions [2]. Sans doute est-ce, pour beaucoup, parce que leur préoccupation principale était ailleurs : témoigner de leur situation de femme stigmatisée et exclue, exprimer leurs inquiétudes et appeler à la tolérance et au dialogue, ou encore « parler un peu d’autre chose », après l’« overdose » médiatique, pour reprendre le terme de l’une d’entre elles. Mais une autre raison ressort de plusieurs textes. Certaines femmes expriment avec force la gêne, voire l’irritation que suscite chez elles cette question qui touche à l’intime et à l’indicible – ou au difficilement dicible – et plus encore la forme et les conditions dans lesquelles cette question leur est le plus souvent posée.

La leçon de ce livre, de ce point de vue, n’est certainement pas « Le foulard signifie ceci ou cela, il est porté pour telle ou telle raison » – ces réponses ne peuvent être que singulières, qui sait dans de futurs livres. La leçon est plutôt une double invitation, à la prudence intellectuelle et au tact. Prudence intellectuelle car, plusieurs auteures le soulignent, il n’est pas possible d’assigner une signification simple et unique à un choix aussi personnel. Tact car, là aussi, certaines le formulent explicitement : il y a des questions intimes et difficiles qu’on ne pose pas à brûle-pourpoint et sans précaution à des femmes qu’on vient de rencontrer, a fortiori dans un climat social où « tout ce qu’elles disent peut être retenu contre elles ».

Le point commun le plus frappant est toutefois ailleurs. C’est, présente comme un fil rouge de témoignage en témoignage, l’expérience intime de la stigmatisation. Les formes et le niveau de violence sont variables : certaines ont par exemple eu la chance d’échapper à l’exclusion scolaire ou au dévoilement forcé, d’autres pas ; mais toutes évoquent des regards agressifs ou des remarques désobligeantes – et toutes ont d’ailleurs entendu sensiblement les mêmes propos, qui peuvent se résumer à deux injonctions : « Retourne dans ton pays », et « Retourne dans ta cuisine ». Bref : le racisme et le sexisme.

Il fallait que ce soit dit. Il fallait qu’un livre offre à ces femmes un espace où cela puisse se dire, car sur ce point, les médias demeurent quasi-muets. Le contraste est même saisissant entre le tapage médiatique et les gloses interminables dont a fait l’objet « le voile à l’école » et le silence de mort qui s’est abattu sur « les voilées exclues de l’école ». Quant aux politiques, il suffit de se référer à l’idyllique bilan officiel qu’a rendu Hanifa Cherifi en septembre 2005 à propos de la loi du 15 mars 2004 [3]. Ce rapport est un modèle d’inhumanité technocratique, qui multiplie les chiffres et les courbes sur le nombre de « cas » ou de « signes » recensés dans les écoles à différentes dates. L’auteure se réjouit de voir la courbe décliner et atteindre progressivement le niveau « zéro », et la conclusion s’impose alors d’elle-même : le bilan de la loi est positif ! Tant et si bien qu’une fois refermé cet indigent fascicule de 50 pages, nous ne savons rien, car pas une phrase n’y est consacrée, de l’état psychologique dans lequel se sont retrouvées les adolescentes « dévoilées », de la manière dont s’est déroulée leur année scolaire, de ce que sont devenues les 50 exclues et les 60 démissionnaires, sans parler des déscolarisations non comptabilisées (celles des filles qui ont renoncé à l’école sans même faire la rentrée de septembre). Nous ne savons rien non plus de la recrudescence des agressions et des discriminations contre les « mamans voilées », parfois devant leurs propres enfants, avec toutes les conséquences psychologiques que cela peut entraîner, ou plus largement contre les femmes voilées en dehors du milieu scolaire.

C’est à ces questions occultées que nous avons voulu répondre, et nous ne pouvions le faire qu’en laissant la parole aux intéressées, et en leur ouvrant un espace jusqu’alors inexistant pour raconter ce qu’elles vivent, comment elles le ressentent, comment elles l’analysent, comment elles le supportent, et comment elles y résistent. Notre livre constitue, de ce point de vue, une utile « contre-expertise » : quelque chose comme un « livre noir » de la loi anti-voile – et plus largement de la « voilophobie » contemporaine.

Mais il n’est pas que cela. Car les femmes que nous avons rencontrées ne sont pas que des victimes. Elles-mêmes refusent d’ailleurs – souvent explicitement – de se définir comme telles, et en les lisant nous comprenons pourquoi. Ce n’est pas qu’elles ne sont pas victimes – elles le sont à l’évidence. C’est qu’une victime n’est jamais seulement une victime : toute personne subissant un préjudice puise nécessairement dans les ressources dont elle dispose pour résister et affirmer sa dignité. Adaptation, affrontement, esquive, humour, espérance : les stratégies sont diverses, et elles peuvent être combinées.

De ce point de vue, ce que nous découvrons au fil des pages, ce sont des filles ou des femmes peu soutenues, qui puisent le courage de résister essentiellement en elles-mêmes, dans leur entourage proche ou dans leur religion. Ce qui frappe en effet, dans les différents récits, c’est la quasi-absence de la Justice, de l’École et des organisations progressistes traditionnelles. Le corps enseignant est sauf exceptions aux abonnés absents, les services sociaux ne sont pas toujours très compatissants, sans parler des élus locaux, des « grands intellectuels », des partis de gauche ou des associations antiracistes et de défense des droits de l’homme, absentes de la plupart des récits. Des exceptions existent bien sûr : un-e professeur-e, un-e voisin-e, un-e collègue de travail, un-e syndicaliste ou un-e militant-e associati-f-ve qui a su faire preuve d’empathie et de solidarité en actes. Mais nous sommes loin par exemple du grand – et plus que nécessaire – mouvement de solidarité qui est en train de se construire depuis quelques années autour des élèves sans-papiers.

Ce dernier constat a valeur d’interpellation, et fait de ce livre une sorte de Lettre ouverte. Les femmes qui s’y expriment ne font pas que témoigner, elles ne font pas que nous informer et nous émouvoir : elles accusent, elles analysent, et elles interpellent. Elles accusent non pas la société française dans son ensemble, mais ses dirigeants et son corps enseignant, en soulignant l’écart qui se creuse entre les idéaux proclamés de liberté, d’égalité et de fraternité et leur propre réalité vécue. Elles analysent les défaillances de cette République, leurs causes, et leurs conséquences redoutables. Enfin, elles nous interpellent, toutes et tous, en nous mettant devant nos contradictions, notre aveuglement, ou notre passivité face à l’exclusion. Même si certaines, les plus jeunes et les plus durement réprimées (celles notamment qui ont subi l’exclusion ou le dévoilement forcé à l’école), expriment de la colère, en des termes parfois vifs, toutes manifestent un enracinement profond dans la société française, et une volonté d’être des citoyennes comme les autres, traitées comme telles. Toutes expriment le désir de participer pleinement et positivement à la vie du pays, comme élèves, comme étudiantes, comme travailleuses, comme parents d’élèves, comme citoyennes. Mais toutes disent aussi se heurter à une méfiance ou une défiance épuisantes et décourageantes.

Certaines choisissent d’être « conciliantes », elles redoublent de patience et d’efforts pour se rendre utiles et agréables, d’autres choisissent de « forcer le respect » par une attitude plus combative, intransigeante sur la défense de leurs droits ; d’autres encore s’en sortent par l’humour, ou se disent tentées par le renoncement, le retour au foyer, le repli sur la communauté ou l’expatriation. Mais ce qui est frappant, c’est qu’il n’y a pas de réelle dichotomie : les femmes qui se replient ne voulaient pas le faire initialement, et celles qui luttent contre ce repli nous disent le comprendre malgré tout, et même y songer parfois pour elles mêmes. Ces dernières nous disent aussi qu’autour d’elles, beaucoup de leurs amies commencent à s’y résigner.

Rien n’est donc figé, et l’avenir dépend par conséquent de nous tou-te-s. Telle est l’interpellation que nous adressent les auteures de ce livre : il y a un choix de société à faire et à assumer. C’est à nous de dire si nous voulons vivre séparés les un-e-s des autres. C’est à nous de dire si nous acceptons qu’« au nom du peuple français », donc en notre nom à toutes et tous, une loi exclue des élèves de l’école. C’est à nous de dire si nous acceptons qu’au nom du féminisme, des femmes soient insultées, humiliées ou discriminées. C’est à nous de dire si nous acceptons qu’au nom de la laïcité et du « vivre-ensemble », une partie de la population soit ostracisée et sans cesse renvoyée à une « différence » prétendument « inassimilable ». C’est à nous de dire si nous acceptons ces logiques d’exclusion ou si nous préférons répondre à l’invitation que constitue ce livre, et que plusieurs des auteures ont expressément formulée : suspendez votre jugement, éteignez votre téléviseur, et ouvrons le dialogue.

P.-S.

Les filles voilées parlent est publié aux éditions La Fabrique.

Notes

[1] Sur la « représentativité » de ces 44 femmes, cf. l’annexe 1 du livre : « Précisions méthodologiques sur la production des textes recueillis et le choix de leurs auteures »

[2] À l’exception des 8 lycéennes déscolarisés que nous avons rencontrées à l’association Gfaim2Savoir début 2005, avant que ce livre soit conçu sous cette forme, et que nous avions alors interrogées presque exclusivement sur le récit de leur rentrée scolaire et de leur exclusion.

[3] Rapport disponible sur le site Islam et laïcité