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Les fondements du prohibitionnisme

15 mars 2004-15 mars 2010 : les dessous d’un « débat » récurrent

par Laurent Lévy
15 mars 2010

Voici donc, de manière hélas prévisible, six ans presque jour pour jour après le vote d’une loi d’exception excluant de l’école les élèves voilées, que le gouvernement d’extrême droite plurielle de François Fillon annonce un projet de loi d’interdiction du « voile intégral » dans l’espace public – avec l’assurance d’un soutien quasi-consensuel de son opposition de gauche, voire d’une émulation et d’une surenchère (du côté de chez André Gérin, Manuel Valls ou Aurélie Filipetti, la néo-convertie). Avant de détailler tout ce que ces opérations ont d’abject et de dangereux, il n’est pas inutile de montrer comment le choix de la prohibition est toujours sous-tendu par un certain nombre de principes difficilement compatibles avec ceux traditionnellement attachés aux positions « démocratiques » de la gauche.

Ces principes, dont l’un au moins est nécessairement présent dans tout argumentaire prohibitionniste, que ce soit en 2004 sur le voile à l’école ou en 2010 sur la burqa dans la rue, se résument dans quatre figures qui constituent l’architecture politique et pratique de la prohibition : la fin justifie les moyens ; les problèmes politiques et idéologiques peuvent être réglés par des mesures de police ; l’émancipation des opprimés sera le fait de ceux qui ne le sont pas ; et enfin l’école publique peut choisir son public – et si on élargit le champ d’application de la loi : « Les services publics peuvent choisir leur public », voire : « La République peut choisir son public ».

La fin justifie les moyens

La prohibition aurait en effet été justifiée par le souci de protéger les jeunes filles qui ne voulaient pas porter le foulard sous la pression de leurs familles, et la déscolarisation de celles qui le portaient aurait été le prix à payer pour parvenir à ce résultat. Mais rien ne montrait que le résultat recherché pouvait ainsi être atteint, ni qu’il était impossible d’obtenir ce résultat à moindre frais. Or, rares sont les prohibitionnistes « de gauche » qui admettraient faire leur l’adage selon lequel la fin justifie n’importe quels moyens. Il est plus courant, et plus juste, de soutenir que les moyens mis en œuvre doivent toujours être adéquats aux buts poursuivis.

Les problèmes politiques et idéologiques peuvent être réglés par des mesures administratives, autrement dit, par la répression et des mesures de police

À supposer qu’il existerait bien un « problème du foulard à l’école », il est en effet clair que ce « problème » ne serait pas celui de comportements asociaux, relevant de la délinquance de droit commun, mais bien de comportements liés à certaines conceptions du monde, à certaines attitudes sociales. Si la discussion a largement porté sur l’existence du « problème », sur son ampleur, sur sa portée – sans qu’au demeurant rien de bien convaincant n’ait pu être avancé pour le caractériser ainsi – c’est bien toujours en termes idéologiques et politiques qu’il a été posé. Le choix d’une « riposte » strictement répressive marque ainsi la prégnance dans bien des politiques « de gauche » de modèles bureaucratiques contraires aux ambitions démocratiques affirmées par ceux-là mêmes qui ont en l’occurrence choisi de les fouler aux pieds.

L’émancipation des opprimés sera le fait de ceux qui ne le sont pas

Autrement dit on peut, on doit même, faire le bonheur des gens sans eux, et pourquoi pas contre eux. Beaucoup de prohibitionnistes ont justifié leur position par ce type de paternalisme pédagogique. C’est pour leur bien que nous voulons contraindre ces filles à se dévoiler ; c’est pour favoriser leur émancipation. Pourtant, à supposer que le port du foulard soit la marque d’une aliénation plus caractérisée que nombre d’autres comportements sociaux, pour lesquels aucune mesure de répression n’a jamais été envisagée, force serait de reconnaître qu’il se serait agi là d’un genre « d’aliénation volontaire » à laquelle on opposait donc une « émancipation obligatoire », comme si une telle obligation d’émancipation était même simplement possible. Le paradoxe est d’autant plus grand que, de l’avis général, l’un des principaux moyens d’émancipation qu’offre la société est précisément l’apprentissage scolaire.

L’école publique peut choisir son public

Autrement dit, l’école peut cesser d’être un service public. Là encore, énoncée dans sa nudité, cette figure est inacceptable pour les tenants, « à gauche », de la prohibition. Les croisés antifoulard disposaient toutefois ici d’une échappatoire : il ne s’agit pas, disaient-ils, d’interdire à qui que ce soit l’accès au service public de l’éducation nationale ; seul « le foulard » en serait exclu. Ce sophisme a été répété ad nauseam et a émaillé les débats de l’Assemblée nationale : les récalcitrantes s’excluaient d’elles-mêmes, il ne tenait qu’à elles de rester à l’école…

On comprend bien pourquoi ces quatre figures ne se donnaient généralement pas comme telles et se sont donc retrouvées largement hors du « débat ». Les motifs explicites les ont en effet dissimulées et ont donné le ton : celui de la laïcité et celui du féminisme en tout premier lieu, plus accessoirement celui de « l’intégration » et divers motifs plus ou moins nationalistes cachant mal – ou pas du tout – leur caractère islamophobe. L’ensemble de ces motifs était lui-même souvent subsumé sous celui de la République, dans le cadre de la réappropriation déjà évoquée de la rhétorique républicaine par certains courants étatistes, nationalistes et sécuritaires de la gauche. Mais c’est bien la mise en œuvre des principes souterrains que l’on vient d’expliciter qui a abouti à la déscolarisation de quelques centaines de jeunes filles. Et tous convergent vers une conception générale de la société marquée par la domination d’élites légitimes, la force de la loi et l’étatisme sous une forme ou sous une autre. Ce n’est donc pas anticiper de manière trop arbitraire sur les résultats de notre étude que de voir là l’un des aspects fondamentaux de la fracture révélée dans la gauche par la lumière rasante de « l’affaire du foulard ».

L’articulation des motifs explicites avec les principes implicites, la manière dont ils ont pu s’imposer, au rebours de toute rationalité, dans le débat public et dans les positions soutenues par une fraction hégémonique de « la gauche », voilà ce qu’il s’agit à présent de mettre en évidence et de chercher à comprendre. Si le motif laïque a été d’emblée mis au premier plan, c’est le motif féministe qui a semble-t-il, en définitive, soudé le consensus prohibitionniste – à tel point que les « ultras », les représentants des courants les plus laïcistes de la galaxie laïciste se réclamant de la « gauche républicaine », prétendent désormais faire du combat féministe un aspect du combat laïque – et vice-versa. Cette nouvelle alliance paraîtra relever d’une ironie douteuse à qui se rappelle le caractère particulièrement sexiste des barbus qui furent les « pères fondateurs » de la laïcité à la française, expliquant même leur hostilité au droit de vote des femmes par le fait qu’elles auraient été trop sensibles à la propagande des curés…

P.-S.

Ce texte est extrait du (fort recommandable) livre de Laurent Lévy, La gauche, les Noirs et les Arabes.