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Les mots sont importants, les images aussi

Réflexions féministes et anticolonialistes sur la couverture d’un magazine féministe québécois

par Aurélie Lebrun, Laetitia Dechaufour
12 janvier 2006

Un véritable événement a secoué la communauté féministe québécoise en octobre dernier : après 18 ans d’absence, un numéro hors-série du magazine féministe d’actualité La Vie en rose sort pour faire le point sur les combats féministes et souligner les 25 ans d’un magazine ayant profondément marqué les années 80 au Québec. Fidèle à sa tradition de séduction et de provocation, La Vie en rose a choisi de faire figurer sur sa couverture une image à nos yeux problématique... mais qui n’a pourtant pas empêché le magazine de se vendre à 15000 exemplaires à peine 36 heures après sa sortie dans les kiosques.

En effet, sur la couverture grand format pose une silhouette recouverte d’une burka bleue qui laisse apparaître des jambes fuselées, chaussées de talons hauts. Tout comme Marilyn Monroe dans le film Sept ans de réflexion, la femme à la burka s’est arrêtée par mégarde sur une bouche d’aération, et l’air qui s’en échappe dévoile ses jambes qui s’offrent ainsi subrepticement aux regards, révélant sa fausse pudeur. Dans cette scène d’anthologie, à laquelle l’on nous réfère, Marilyn affichait un sourire ingénu de connivence avec le spectateur présumé, sourire qui est ici outrageusement annihilé par la burka.

Que penser de cette image ? Hélène Pedneault, une des collaboratrices de ce numéro spécial, a précisé lors de l’émission télévisée Tout le monde en parle [1] du 16 octobre dernier que cette couverture visait à rappeler au lectorat que « sous la burka, il y a une femme... ». Questionnées informellement, d’autres y ont vu « une femme coupée en deux, prise entre deux oppressions », d’autres encore ont argumenté que même si le message n’était pas clair, c’était « une belle couverture », l’esthétique, les couleurs, la lumière, le papier, une belle couverture, nous a-t-on dit, parce qu’ « il faut bien vendre ». Mais vendre quoi et à qui ?

Certaines ont vu dans cette référence hollywoodienne une « Marilyn Monroe en burka, ou l’immense fossé entre la femme libérée occidentale et la femme soumise ailleurs dans le monde » [2]. Or, pourquoi a t-on a choisi de faire appel à Marilyn ? Car, en effet, on peut se demander ce qu’il y a de féministe dans le personnage de Marilyn Monroe. Marilyn est un sex symbol, une pin-up d’abord accrochée sur les murs de nombreux soldats américains, un produit marketing de l’Amérique en guerre et par la suite un produit de la machine à rêves hollywoodienne.

L’utilisation de la figure emblématique de Marylin Monroe comme un sex symbol émancipé et féministe, ainsi que l’emphase qui est mise sur les talons hauts, reprennent dans les mêmes termes ce que Robert Goldman, Sharon L. Smith et Deborah Heath appellent un commodity feminism [3]. Robert Goldman explique qu’à la fin des années 1980, les publicistes n’ont plus eu le choix, face aux constantes protestations des mouvements féministes contre les représentations stéréotypées des femmes dans la publicité, de créer une version ‘féministe’ de la féminité en “disséquant le corps des femmes en zones de consommation et en y associant des signes qui dénotent indépendance, participation au marché du travail, liberté individuelle et contrôle de sa vie” [4]. Ainsi, peu à peu les femmes en talons hauts qui se retrouvent inlassablement devant nos yeux sont devenues des symboles de libération ‘féministe’, ou tout au moins les talons ont cessé d’être vus comme un outil d’oppression patriarcale [5]. La marchandisation du féminisme a abouti à la dépolitisation de ses messages, de ses actions et de ses objectifs. Le féminisme sur papier glacé est politiquement vide, et celui que nous vend La Vie en Rose ne l’est pas moins.

Ainsi, il est pour le moins problématique d’ériger les talons hauts comme des symboles d’émancipation féministe. En effet, cet emploi simultané de la burka et des talons haut comme des contraires est largement contestable également parce que l’on décontextualise deux réalités oppressives et que l’on fait équivaloir burka et talons hauts. Cette simplification des conditions sociales, historiques et politiques de ces oppressions jusqu’à leur donner les mêmes significations, quand bien même le but serait de les dénoncer, contribue à la focalisation malsaine sur la burka des femmes afghanes, plutôt que sur l’interdiction qui pèse sur elles de s’instruire, de pratiquer un métier ou encore de se déplacer seule. Or, nous nous devons de remettre en cause ce féministe hégémonique qui simplifie la complexité des rapports de pouvoir, notamment ceux qui placent les femmes blanches dans un rapport de domination avec les femmes racisées. Dans cette perspective, ce que nous critiquons également de la couverture de La vie en rose, c’est l’instrumentalisation des femmes voilées à des fins soi-disant féministes.

Il faut savoir que cette obsession de dévoiler les femmes arabes, de les découvrir, ne date pas d’hier ; dans l’Algérie coloniale, les femmes voilées étaient vues tant par les colonisateurs français que par les colonisés algériens, comme les gardiennes de la nation, et à ce titre, leur voilement ou leur dévoilement devenait un enjeu au cœur des luttes colonialistes et nationalistes. Winifred Woodhull note que les colonisateurs français en Algérie identifiaient les femmes comme « des symboles vivants à la fois de la résistance de la colonie et sa vulnérabilité à la pénétration » [6]. Dans la même perspective, Marie-Blanche Tahon argumente que les hommes colonisés perçoivent le voile comme « l’emblème de la résistance politique du colonisé à l’emprise du colonisateur. Il est étendard politique - à usage masculin » [7]. Ainsi, le droit de voiler ou de dévoiler les femmes s’avère être un privilège que se disputent les hommes, qu’ils soient dominants ou dominés. Quelle sensation de toute puissance de pouvoir soulever ce voile et de s’approprier enfin ce corps qui est refusé aux colonisateurs - parce que les colonisés se le réservent... Quel plaisir de voler, en quelque sorte, l’objet que s’était approprié l’Autre dominé. A qui s’adresse ce numéro de La Vie en Rose, si ce n’est à des hommes blancs, auxquels on présente le fantasme par excellence : exercer sur les femmes colonisées le même contrôle qu’ils exercent sur leurs propres femmes ?

En effet, on ne peut qu’être frappée par la ressemblance entre cette couverture et les cartes postales qui circulaient en France au temps de la colonisation des pays du Maghreb. Ces cartes postales sur lesquelles des femmes à la beauté exotique s’offraient aux regards inquisiteurs dans des poses lascives, alimentaient l’imaginaire érotique colonial. Ces femmes étaient représentées partiellement voilées, laissant apparaître juste assez pour émoustiller le colonisateur et le motiver d’autant plus à poursuivre son entreprise d’assujettissement et de domination des peuples colonisés. Le fantasme des colonisateurs, c’était de dévoiler ces femmes, et de s’approprier leur corps comme s’il s’agissait de l’Algérie elle-même. Comment ne pas voir le même fantasme dans la mise en scène de la couverture de La vie en rose ?

Le dévoilement par l’Occident des femmes voilées a une histoire qui n’a pas toujours servi des intérêts féministes. L’instrumentalisation de la cause des femmes afghanes par le gouvernement Bush pour justifier l’invasion de l’Afghanistan en est une illustration parfaite [8], et beaucoup d’entre nous déplorons que cette occupation ait été largement soutenue par certains groupes féministes américains. La couverture de La Vie en Rose participe cependant du même ethnocentrisme raciste et d’une construction monolithique de la femme Arabe qui va dans le sens d’une simplification d’une réalité complexe et qui traduit un rapport de pouvoir entre les femmes elles-mêmes. Ce féminisme colonialiste est à déplorer, et sert uniquement à nourrir une vision orientaliste du monde.

Le concept d’orientalisme, développé par Edward Saïd [9] pour décrire le processus intellectuel de construction de l’Autre qui légitime la colonisation, la domination et le racisme, est utile pour comprendre les représentations que véhicule cette couverture. L’orientalisme construit deux mondes diamétralement opposés : l’orient est conçu comme irrationnel, féminin, traditionnel, arriéré, tandis que par un jeu de contraire, l’occident se caractérise par la raison, la maîtrise du monde, le progrès, le masculin il va sans dire. Selon Saïd, l’Occident n’existerait pas sans l’Orient, il a besoin de cette figure repoussoir pour être conforté dans sa puissance et sa supériorité naturelle.

Ainsi, dans ce montage d’un goût douteux, c’est la femme voilée qui, encore une fois, est utilisée pour vendre une opposition délétère entre un Orient obscurantiste et arriéré et un Occident moderne et émancipateur. Or, comme le rapporte la féministe Zillah Eisenstein, « ni le capitalisme, ni l’Islam ne sont de véritables régimes démocratiques pour les femmes ». Ce que l’on comprend de cette couverture, c’est que sous la burka, il y a une femme qui ne demande qu’à porter des talons hauts et à correspondre aux critères occidentaux de l’émancipation. Il suffirait alors de la dévoiler pour qu’elle soit libérée de l’oppression.

Pensons par exemple à la campagne haineuse contre les jeunes femmes voilées à laquelle se sont livrées les partis politiques français, droite et gauche confondues, ainsi que les syndicats et les médias, soutenus de manière quasi-unanime par le mouvement féministe, à l’exception de quelques unes [10]. Afin de combattre le foulard islamique, désigné comme le symbole par excellence de l’oppression des femmes, la loi sur les ‘signes religieux’ a été votée. Des jeunes filles ne souhaitant pas (ne pouvant pas ?) se découvrir ont été déscolarisées, renvoyées de l’espace même qui pouvait contribuer à leur émancipation, vers un espace domestique pourtant jugé opprimant par les plus fervent-es défenseur-es de cette loi.

Les manifestations racistes et discriminatoires à l’égard des femmes voilées se sont dès lors vues légitimées, et l’on ne compte plus le nombre de femmes voilées qui se font refuser l’accès à une banque, la présence à un mariage ou encore à une cérémonie de naturalisation [11]. Belle victoire féministe que cette loi honteuse... Pour reprendre les termes de Christine Delphy interrogée par Jérôme Host dans le film Un racisme à peine voilé, une grande partie des féministes françaises sont tombées dans le piège qui consiste à privilégier le symbole au détriment de la réalité.

Car enfin, le voile islamique s’avère être le produit marketing vendeur d’un féminisme simplificateur, un « icône facile » [12] qui a l’avantage de toucher un public pas toujours averti. En effet, sa faculté de susciter l’indignation n’a d’égal que la démobilisation des femmes occidentales qui ont l’illusion d’avoir atteint l’égalité avec les hommes et qui ne veulent plus entendre parler du féminisme - à moins qu’il ne s’applique aux femmes musulmanes, si possible celles qui sont voilées. En tant que féministes, nous nous devons de complexifier notre compréhension des enjeux qui entourent les voiles islamiques : va-t-on dans le sens d’une lutte pour l’autonomie et la liberté de toutes les femmes, ou dans celui d’un ‘féminisme’ racoleur et peu soucieux, finalement, du sort de celles-là mêmes qu’il prétend libérer ?

En définitive, le but de notre critique est le suivant : nous pensons que, loin de servir la cause des femmes afghanes (ni même celle de toutes les femmes), la couverture de La vie en rose fait la preuve encore une fois que le féminisme hégémonique occidental a du mal à se remettre en question et à penser l’entrecroisement des rapports de domination. Avec une telle couverture, La Vie en rose ne se démarque aucunement des discours racistes qui prétendent que seuls les chars américains pourront libérer les femmes afghanes de leur oppression. Elle ne se démarque pas non plus d’une vision sexiste des femmes comme étant des marchandises sexuelles. Alors, quel est donc ce projet féministe que nous vend La vie en rose ?

S’il est capital de dénoncer le rapport de domination des hommes sur les femmes dans une perspective radicalement féministe, il faut aussi reconnaître qu’en tant que femmes blanches, nous existons dans un rapport de domination avec les femmes racisées. L’instrumentalisation passée et présente des femmes noires, amérindiennes ou arabes par certaines féministes pour leur propre émancipation a été largement documentée par les féministes noires ou encore les féministes postcoloniales [13].

Il est temps de se demander comment nous - féministes blanches - avons contribué et contribuons encore aujourd’hui, peut-être plus que jamais, à opprimer d’autres femmes dans nos interactions avec les femmes racisées, dans notre façon de formuler un projet féministe, dans nos analyses, et sur les couvertures de nos revues féministes. Entendons les critiques des féministes noires, latino-américaines, arabes, amérindiennes ou encore asiatiques. C’est dans cette logique véritablement féministe que nous devons questionner une page couverture telle que celle présentée en couverture de ce hors-série de La Vie en Rose.

Notes

[1] Tout le monde en parle est une émission de télévision diffusée sur Radio-Canada le dimanche soir. C’est l’adaptation québécoise de l’émission du même nom diffusée en France et animée par Thierry Ardisson sur France 2. Tout comme l’émission française, cette émission est extrêmement populaire au Québec et bénéficie d’un taux d’écoute exceptionnel.

[2] Lu sur le site du magasine culturel québécois Voir, le 10 novembre 2005

[3] Robert Goldman, Sharon L. Smith and Deborah Heath, (1991), “Commodity Feminism”, Critical Studies in Mass Communication, 8, 3 (September), pp.333-351.

[4] Robert Goldman (1992), Reading Ads Socially, London : Routledge, p.132, notre traduction.

[5] Voir entre autres Colette Guillaumin, (1992), “Le corps construit”, Sexe, race et pratique du pouvoir, Paris : Côté-femmes.

[6] Winifred Woodhull (1991), “Unveiling Algeria”, Genders, no.10, p.119.

[7] Marie-Blanche Tahon, (2000), « Des femmes envisagées », Frigon, Sylvie et Kérisit, Michèle (dir.), Du corps des femmes. Contrôles, surveillances et résistances, Ottawa : Les Presses de l’Université d’Ottawa, p.265.

[8] Voir sur ce point l’article de Christine Delphy " Une guerre pour les femmes afghanes ? " sur ce site

[9] Edward Saïd (1978), Orientalism, London : Routledge and Kegan Paul.

[10] Citons par exemple Christine Delphy, Nacera Guénif-Souilamas, ou encore Christelle Hamel.

[11] Voir le site Toutexegaux.

[12] Jabir K. Puar and Amit S. Ray (2002), “Monster, Terrorist, Fag : The War on Terror and the Production of Docile Patriots”, Social Text, 72, vol.20, no 3, pp. 117-148.

[13] Par exemple : Jane Haggis (1998), « White Women and Colonialism : Towards a Non-Recuperative History », in Clare Midgley (ed.), Gender and Imperialism, Manchester : Manchester University Press, pp. 45-75 ; Angela Davis (1982), Women, Race and Class, New York : Random House ; ou encore Nupur Chandhuri et Margaret Strobel (eds.) (1992) Western Women and Imperialism : Complicity and Resistance, Bloomington and Indianapolis : Indiana University Press