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Les petits soldats du journalisme

Une (vraie) enquête de François Ruffin, aux éditions Les Arènes

par Java
5 mars 2003

« L’actualité, c’est l’actualité. Le journalisme, c’est le journalisme. Voilà pour la théorie. Maintenant, on passe à la pratique. » Un responsable.

Naïvement, un aspirant journaliste pourrait attendre d’une école prétendument prestigieuse qu’elle lui apprenne à analyser, comprendre, enquêter, se documenter pour ensuite formuler, vulgariser, rendre accessible à tous les différents thèmes sociopolitiques qui les concernent en tant que citoyens. Mais ce journaliste plein de bonnes intentions, lorsqu’il franchit les portes du Centre de formation des Journalistes (CFJ), tombe des nues.

Au lieu d’apprendre, il désapprend. Aux prises avec un système pédagogique bien ficelé et parfaitement adapté aux demandes des investisseurs mécènes que sont Pinault, Lagardère, Vivendi ou Bouygues, l’étudiant se vide de son savoir pour assimiler, en deux années, un métier dont le quotidien se situe à mille lieues de ses aspirations premières : il apprend à devenir un technicien des médias, une machine dénuée de personnalité dont la tâche consiste à remplir de vide la multitude de titres de journaux, radios et télévisions. Cette multiplicité des supports n’est donc qu’un leurre, tant ces techniciens rédacteurs sont fondus dans un même moule consensuel, véhicules involontaires, fatalistes et désabusés d’une circulation circulaire de cette information que les détenteurs de pouvoir leur tendent à coups de dépêches (AFP) et communiqués de presse (des services de com.). Tous sont alors au service de ceux qui investissent dans les médias de masse, et qui ont à ce titre la possibilité de présenter comme l’évidente réalité de la vie une vision du monde qu’ils véhiculent et inculquent aux consommateurs des supports d’information et d’annonces publicitaires (objectif final de leur investissement initial).

Les apprentis journalistes, initialement désireux d’enquêter, de fouiner, de prendre le temps de puiser les informations, apprennent alors à cultiver un étrange paradoxe : de chercheurs (intellectuellement actifs) d’informations, ils deviennent transmetteurs immédiats (intellectuellement passifs) de discours sensationnalistes et périssables, bourrés d’idéologies et de clichés présentés comme des vérités. Gens de médias, ils formeront la légion des médiateurs de l’immédiat.

Rompu à l’art de l’enquête au sein de son croustillant journal Ch’Fakir, canard amiénois qu’il a créé [1], François Ruffin a résisté au décervelage entrepris par le Centre. Pas en s’insurgeant, pas en refusant d’obéir aux injonctions des formateurs, pas en jouant les fortes têtes, pas en claquant la porte. En pratiquant exactement l’inverse de ce qu’il était sensé acquérir : l’enquête. Ce qu’on apprend à ne surtout pas faire au CFJ, François Ruffin l’a donc appliqué à lui-même, avec pour objet d’étude… sa position au sein du CFJ en tant qu’un des aspirants journalistes de sa promotion. Contrairement aux attaques qui lui sont adressées depuis la sortie de l’ouvrage [2], il n’a pas rédigé un livre pamphlétaire et revanchard sur une école qui lui aurait ouvert les yeux sur la réalité du monde journalistique et mis à mal ses idéaux et utopies. Il a au contraire effectué un travail d’enquête, d’analyse, sur la place qu’occupe cette école de journalisme dans l’univers bien huilé d’une information éphémère, transformée en produit de consommation et vendue comme telle au client (méprisé). Cet ouvrage ne présente donc pas une école loin des objectifs que le métier est en droit d’attendre d’elle, bien au contraire. Il explique comment, au fil de deux années d’une formation rigoureuse et précise, autant sur la forme que sur l’absence de fond, par ses méthodes de décervelage, ses contraintes feintes, ses menaces permanentes, ses discours libéraux appuyés sur une déontologie fictive, le CFJ, dans sa fragile soumission aux mécènes dont il fournit la chair à colonnes, parvient à transformer des étudiants issus de bons niveaux scolaires (mais prédisposés de par leur héritage socioculturel et politique) en parfaits petits soldats du journalisme. Techniciens précaires au CV affublé d’une ligne faussement prestigieuse, dociles et serviles, vidés de leur intellect, habitués à la fragilité de leur situation à venir, ils accepteront la situation (certes précaire mais peut-être acceptable) et formeront une armée de serfs sans chimères particulièrement utile au bon fonctionnement de la propagande libérale à laquelle ils céderont, afin de clore en une beauté apparente un cursus scolaire sans vagues. Ils rejoindront au final un monde qui, comparativement à d’autres, ne tournera peut-être pas trop mal pour eux, et qui leur aura de toute façon assez bien convenu jusque-là. Et leur renoncement intellectuel sera d’autant plus conséquent qu’ils graviront les échelons de la hiérarchie de l’information. Plus ils y auront progressé, plus leur renoncement initial se muera en conviction protectionniste d’un statut finalement pas désagréable, bien au contraire. Ils seront alors les nouveaux chiens de garde d’Halimi [3] et, qui sait, enseigneront peut-être l’art du journalisme au CFJ de demain.

Quant au troufion déserteur François Ruffin, en lui lançant ce pavé aiguisé à souhait, il rompt définitivement et totalement avec cette conception du journalisme enseigné au CFJ. Un bien nécessaire ? Si tel est le cas, la formation dispensée au CFJ paraît redoutablement efficace.

Notes

[1] Nul besoin d’être Amiénois pour apprécier ce journal. Pour s’abonner, il suffit d’envoyer un chèque de 16 euros pour 10 numéros, Fakir, 34 rue Pierre Lefort, 80000 Amiens.

[2] Ruffin répond à ces attaques sur le site de l’éditeur ou encore sur celui de l’association Action-Critique-Médias

[3] Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Liber - Raisons d’agir, 1998.