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Les pyromanes de l’insécurité

Retour sur la construction médiatique du « problème de l’insécurité » (1997-2001)

par PLPL
29 juin 2005

À l’heure où le gouvernement de droite, massivement désavoué dans la rue, dans les sondages et dans les urnes [1], rejoue à nouveau la sempiternelle carte sécuritaire, à l’heure où Nicolas Sarkozy, redevenu ministre de l’Intérieur, instrumentalise des faits divers sordides [2] et prononce à leur propos quelques formules-choc lourdes de sous-entendus racistes : allusion aux « sauvages » de Perpignan, amalgame entre un meurtre et la présence de « clandestins » à la Courneuve, annonce d’un « nettoyage » du quartier... - il nous a paru opportun de revenir sur la genèse de ce « nouvel ordre sécuritaire », c’est-à-dire aux années 1997-2002. C’est cette période que relate l’article qui suit, paru initialement dans PLPL

En 1997, le gouvernement Jospin choisissait de masquer son libéralisme économique par l’interventionnisme policier. Privatisations d’un côté, Vigipirate de l’autre. Quatre ans plus tard, au moment d’expirer, englouti sous un amas de barbe molle, le parti communiste vend L’Humanité à Matra-Hachette et se déclare « solidaire » des maîtres du Pentagone.
Le parti de la presse et de l’argent (PPA) ne se contente plus de relater les croisades sécuritaires. Il les mène en première ligne, tambour battant.

« Insécurité » sur tous les fronts. « Une véritable scène de guerre urbaine », « La nouvelle guerre » : le premier titre (France Inter) renvoie à un tir de bazooka à Béziers, le second (Le Figaro) à une double frappe chirurgicale à New York. Les sujets changent, le matraquage demeure. Après la pensée unique - l’économie, c’est le marché -, la presse découvre la déclinaison unique : l’« insécurité », quel que soit le sujet.

Robert Solé, médiateur du Quotidien vespéral des marchés, fait le paon :

« La rédaction du Monde a décrété la mobilisation générale. » [3]

Elle n’est pas la seule.
Sur France Inter, le 6 septembre 2001, un auditeur excédé par l’endoctrinement sécuritaire interpellait un journaliste galonné :

« Moi je me dis que si demain il y avait la même médiatisation sur l’écart grandissant entre les rémunérations des salaires et du capital, dans les sondages les Français diraient que le problème numéro un c’est l’augmentation des salaires. »

On lui coupa la parole. Pour la donner à un commissaire de police. Depuis, cet auditeur a rejoint les camps d’entraînement de PLPL. Et ce qu’il n’a pas pu dire, c’est ce qui suit...

Flashback

Quand les médias (qui mentent) ont oublié, PLPL se souvient. C’était il y a dix-sept ans. Le 29 octobre 1984, Jean-Pierre Destrade, porte-parole d’un parti socialiste dont Lionel Jospin est alors le premier secrétaire, donne de la voix :

« Il est urgent que le gouvernement s’engage plus résolument dans le combat contre l’insécurité. »

Destrade exige davantage de « fermeté », « des peines incompressibles pour certains criminels, une réduction encore plus notable du nombre de permissions de sortir et des libérations conditionnelles », sans oublier « un plan d’équipement de la police » [4]. Le président de la Ligue des droits de l’homme s’avoue « consterné » :

« Ces déclarations sont imprégnées de l’idéologie sécuritaire la plus réactionnaire. Il est stupéfiant de voir les théories de l’extrême droite reprises en compte par une certaine gauche. »

Nul ne serait stupéfié aujourd’hui... Demandeur de « peines incompressibles pour certains criminels », Jean-Pierre Destrade peut se féliciter de n’avoir pas été tout à fait entendu à l’époque. Car, grâce au « laxisme » judiciaire ambiant, il n’eut pas eu à purger l’intégralité de sa peine de prison... Il est vrai qu’il avait eu l’habileté de voler un bœuf plutôt qu’un œuf, s’engraissant personnellement grâce aux énormes dessous-de-table versés au parti socialiste par des hypermarchés.

Parce qu’ils ont pris place dans une croisade sécuritaire et guerrière nauséabonde, les médias (qui mentent) au service des patrons (qui plastronnent) s’abstiennent d’évoquer ce genre de souvenirs. Pourtant, on le sait à présent, la plupart de ceux qui, moustache au clair, ont glapi en faveur de la loi et l’ordre se sont révélés être des fripouilles. Tel ancien maire de Nice, proche du Front national, ne cessait de réclamer davantage de police et de poigne... jusqu’au jour où les tribunaux l’ont contraint à aller dépenser en Uruguay les sommes extorquées à ses administrés. Tel autre champion de la « lutte contre l’insécurité », réélu maire RPR d’une ville détenant le record de caméras de surveillance au centimètre carré, restera célèbre pour avoir tout à la fois utilisé des employés municipaux à titre de domestiques personnels et contraint, pistolet au poing, une malheureuse à lui faire une fellation. Tel ancien ministre de la Justice, théoricien sécuritaire du RPR dans les années 1980, a fini mis en examen, le 30 août 2001, pour « recel d’abus de biens sociaux ».

« Gauche plurielle » :
de Robert Hue à Robert Pandraud

Lionel Jospin a récemment distingué Robert Pandraud, député RPR de Seine-Saint-Denis, en lui confiant une mission de réflexion destinée à « élaborer un nouvel instrument statistique de l’insécurité. » Dans Le Point du 13 juillet 2001, Pandraud fut aussitôt décrété « en forme ». PLPL rappelle les états de service du nouveau conseiller de Jospin : c’est au moment où Pandraud était ministre délégué chargé de la Sécurité dans le gouvernement Chirac que furent renforcés les pouvoirs de la police sous couvert de lutte contre le « terrorisme » ; qu’on utilisa massivement les camps de rétention, créés par la gauche, pour regrouper les étrangers en instance de reconduite à la frontière ; qu’une réforme du code de la nationalité permit de trier plus facilement ceux qui « méritaient » d’être Français ; que furent institués le système des repentis et la pratique de la délation rémunérée ; qu’on revint de fait à une juridiction politique d’exception, laquelle s’« illustra » à l’occasion du procès d’Action directe [5].

Et PLPL n’oublie pas non plus qu’en décembre 1986, quinze ans avant les exploits de la police italienne à Gênes, Malik Oussekine fut matraqué à mort par une brigade de voltigeurs français galvanisés par les discours de Pandraud [6]. Est-ce un tel bilan qui lui a valu d’être promu statisticien de l’insécurité par le gouvernement de la gauche plurielle, communistes et écologistes compris ?

Non, car il fut jugé insuffisant. Actuel porte-parole du parti socialiste, Vincent Peillon a ainsi reproché aux « braillards de la droite qui veulent exploiter le sentiment d’insécurité » de n’avoir « rien fait quand ils étaient au pouvoir » [7]. Quelques jours plus tôt, au moment de l’assassinat du militant anticapitaliste Carlo Giuliani à Gênes, le petit braillard Peillon feignait pourtant l’indignation et dénonçait la « prise en otage » des manifestants de Gênes par « une police à la stratégie pour le moins douteuse ». Et il pleurnichait :

« Nous aurions dû être à Gênes parce que les valeurs que défendent ces manifestants sont les nôtres. [...] Les socialistes ne seront plus absents. »  [8]

En somme, ils tirent et ils pleurent. À moins que ce ne soit l’inverse. Les socialistes et leurs alliés s’apitoient sur un manifestant tué par la police puis ils arment la police qui tuera les manifestants.

Marianne et les cités « répugnantes »

Le dictateur de l’hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn, n’a pas tous ces scrupules. Aussi favorable à la répression chez Berlusconi que dans les banlieues françaises, il siffle de rage :

« Les méthodes débiles des anarcho-casseurs, si privilégiées par les médias [sic], et que la gauche bourgeoise n’a pas hésité à caresser dans le sens du poil [re-sic], sont répugnantes. Elles le sont à Gênes, mais aussi dans nos cités. »

Nos lecteurs comprendront à quel point les médias « privilégient » la contestation radicale quand ils sauront que :

« La tactique des Black-Blocks, c’est “mords et fuis”. » [9]

Fuir ? Comment y parvenir dans une Europe qui se construit chaque jour un peu plus autour de la police et de l’argent (euro), de la police pour protéger les détenteurs d’argent ? Otto Schily, ministre allemand de l’Intérieur, a proposé la création d’une « police anti-émeute européenne. » Si demain elle intervient dans « nos cités », Jean-François Kahn s’avouera comblé...

Interrogé le 28 août 2001 sur TF1, le Premier ministre Lionel Jospin avait rappelé le sens de la « lutte collective » menée depuis 1997 : « gagner la bataille de l’insécurité. » Deux ans auparavant, l’ancien ministre Pierre Pasquini et le député UDF Arthur Paecht jalousaient déjà la surenchère policière de l’axe socialo-citoyenno-vert-huiste et interrogeaient :

« Croit-on qu’il faille, sans réagir, laisser la gauche être sécuritaire à notre place ? » [10]

François Goulard, secrétaire politique de Démocratie libérale (DL, madeliniste) cherchait à les rassurer :

« Nous pouvons encore attaquer le gouvernement sur le problème de l’insécurité. » [11]

Le petit traître balladurien Nicolas Sarkozy leur fit écho quelques mois plus tard :

« La prison doit être un élément majeur de notre politique de sécurité. » [12]

De droite ou de « gauche », chaque thuriféraire de la police sait pouvoir compter sur l’axe que forment les médias et les sondeurs colporteurs de peur. Dès août 1999, Jérôme Jaffré [13] - que Philippe Seguin décrira plus tard, à juste titre, comme « un fat, imbécile et prétentieux » (FIP), « un copain de Colombani » [14] - donna le ton :

« Il y a une montée de l’insécurité dans les priorités des Français. Au premier semestre de cette année, plus d’un quart des interviewés cite “la lutte contre la violence et la criminalité” comme problème numéro un du pays, score jamais atteint depuis un quart de siècle. Au début de 1995, seuls 6 % des Français plaçaient ce problème en tête de leurs préoccupations. [...] Le discours plus ferme [du gouvernement de gauche] sur l’insécurité et les peines infligées aux délinquants, même très jeunes, visent à prendre en charge ces préoccupations. » [15]

Quand Le Figaro veut « exterminer les rats »

Le FIP Jaffré aurait-il détecté cette « montée de l’insécurité dans les priorités des Français » sans le fanatisme doctrinaire des médias qui lui paient ses sondages ? Fanatisme, le mot est encore faible quand des dessinateurs de presse assimilent les délinquants à des « rats » qu’on doit « exterminer » [16], ou lorsque le QVM sonne l’« alerte » contre la « délinquance » à coup d’affichettes dignes de la propagande « anti-terroriste » du régime de Vichy.

Le Parisien nous offre un matraquage

Dénoncer l’insécurité ou le terrorisme à coups de manchettes hurlantes est aussi la spécialité du quotidien Le Parisien. La politique éditoriale de ce torchon consiste en effet à décliner la thématique de l’insécurité sur tous les tons. PLPL a conservé les « unes » de ce journal qui, avec son édition nationale Aujourd’hui, endoctrine deux millions de lecteurs.
Dès le 3 janvier 2001, Le Parisien prévient en « une » :

« Trains de banlieue : l’insécurité monte »

Un mois plus tard, c’est :

« Violence des enfants : les parents débordés » [17]

Le 25 février, l’édition dominicale dévoile

« Les vraies raisons de la guerre des bandes ».

Une semaine passe et...

« La violence est entrée à l’hôpital » [18]

Puis vient le tour des médecins :

« Banlieue : le SOS des médecins » [19]

À partir de juillet, le terrorisme sécuritaire devient quasi quotidien. Le 7, on annonce une

« Montée de la violence dans les trains grande ligne »

Au retour des vacances, ce sera :

« Trains. Comment voyager en sécurité » [20]

Au plus fort de cette vague, Le Parisien titrait :

« Banlieues. Les pompiers ont peur » [21]

Début septembre, un individu tire sur la police à coups de bazooka. La télévision embraye avec de nouvelles idées. Du 4 au 6 septembre, les journaux de France 2 et de TF1 enchaînent des sujets sur les armes dans les cités, l’islam dans les banlieues, la menace terroriste (déjà !). « De la ville à l’école, l’insécurité est devenue le principal sujet de préoccupation », coassait Daniel Bilalian [22]. N’est-il pas temps pour le FIP Jaffré de sonder à nouveau quelques drogués des médias chauffés à blanc ? La lutte contre l’insécurité est, assurément, leur première priorité...

Le monde enchanté de la délinquance patronale

Pittbulls, bandes de délinquants, « tournantes » dans les caves, couvre-feux, violences urbaines, bandes de filles, palmarès des « cités interdites », convoyage d’euros dans les quartiers chauds, incivilités, chiffres de la l’insécurité, héroïsme de la police, délinquance en vacance, fondamentalisme musulman... les thèmes retenus par les journalistes au prétexte d’informer sur « l’insécurité » suggèrent que les quartiers populaires seraient aussi mal famés que des bagnes. Et que ces « jeunes » représentés avec un bandeau noir sur les yeux ou le visage « mosaïqué » auraient davantage leur place devant un échafaud qu’au pied des tours. Les médias que détiennent des milliardaires se plaisent à criminaliser les pauvres.

« Il faut maintenant tourner une page », plaide Nicolas Sarkozy dans Le Point [23]. Mais ce n’est pas le sort des habitants des quartiers pauvres qui préoccupe le petit traître balladurien (PTB), maire de Neuilly. C’est le destin de ses amis patrons. Sarkozy est indigné :

« La moitié des chefs d’entreprises du CAC 40 a été mise en examen. »

De fait, au cours du seul mois de juin 2001, Claude Bébéar, patron d’Axa, a été mis en examen pour « blanchiment de capitaux aggravé » et Alain Gomez, ancien patron de Thomson, inculpé de « complicité de tentative d’extorsion de fonds, abus de biens sociaux et recel ».

PLPL, qu’aucun préjugé n’encombre, s’est demandé si les médias (qui mentent) traitent sur le même registre nauséeux les turpitudes patronales et les quartiers populaires. Le 21 octobre 2000, Le Point (propriété de Pinault) publiait un dossier sur Jean-Luc Lagardère, patron de Matra-Hachette. Pour évoquer la manière dont ses missiles sèment la mort ? Pas tout à fait. Les journalistes avaient préféré consacrer six pages à la « passion » des chevaux qui, selon eux, consumait le marchand de canons [24]. Plus agressif, Le Figaro Magazine a enquêté sur la « passion » musicale « secrète » de trois exploiteurs : Bernard Arnault (LVMH), Jean-Marie Messier (Vivendi) et Michel Pébereau (BNP-Paribas) [25]. Patron-passion, patron-pianiste, patron-artiste, l’image fut jugée à ce point délicieuse que Les Échos consacrèrent à leur tour deux pages aux goûts musicaux de Bernard Arnault (12-13.01.01). Serge July-Crassus, patron de l’Écho des start-up (alias Libération), ordonna sur le champ à ses commis de rédiger un article dont il aurait choisi le titre :

« Ces entreprises où l’on dit “Merci patron” » [26]

Aux profiteurs, qui sont leurs propriétaires, les médias servent des compliments plein d’aromates. Du peuple, ils imposent l’image d’un ramassis de fripouilles. Les médias mentent.

Incivilités médiatiques

La poigne et la cogne qui alimentent les programmes des médias protègent également les journalistes de la haine croissante qu’ils inspirent. Canal+ (Vivendi) vient ainsi de recruter pour « directeur des moyens généraux » un certain Gilles Kaehlin. Cet ancien barbouze de Mitterrand a participé à l’arrestation des membres d’Action directe, « lors d’une opération hasardeuse qui a failli très mal tourner ». Puis, devenu « chef de la police de l’air et des frontières de l’île de Saint-Martin, il dut s’enfuir après que deux cents personnes eurent saccagé le commissariat local pour protester contre l’expulsion massive d’étrangers en situation irrégulière » [27]. Karl Zéro, employé de Canal+, devrait enquêter...

TF1 n’est pas en reste. Relatant une conférence de presse de la chaîne Bouygues du 29 août 2001, Le Journal du dimanche écrivait :

« On se serait cru au G8 avant la bastonnade, avec service d’ordre recruté dans l’amicale des paras : cheveux ras, mâchoires serrées, oreillette en sautoir. » [28]

Quand Le Monde sonne l’ « alerte »

« Sécuriser », ce mot d’ordre est désormais celui des dirigeants du journal Le Monde qui, de plus en plus, redoutent une occupation de leurs locaux [29] par des militants anticapitalistes. Instruits par PLPL, ces derniers ont en effet compris que, au nombre des cibles de la guerre idéologique, le sigle QVM devait rejoindre OMC, USA et FMI.

En attendant, Edwy Plenel, directeur de la rédaction du quotidien pro-américain, a lancé ses limiers sur la piste de la peur, c’est-à-dire dans « les trains qui relient la banlieue à Paris ». Évoquant une bagarre entre jeunes, Le Quotidien vespéral des marchés citait goulûment un certain « Manu », qui expliquait :

« S’il n’y avait pas eu les CRS, y aurait pu avoir des morts. » [30]

Les chemins de fer, c’est la guerre ; la police, c’est la vie [31].Quelques semaines après cette percutante analyse du Monde et de « Manu » (militari), Carlo Giuliani mourait à Gênes. Il n’avait pas pris le train mais rencontré des policiers italiens.

Pour gagner la guerre du racolage, remplir d’euros ses caisses exsangues et réussir son introduction en Bourse, Le Monde devait en faire davantage. En août 2001, des milliers de vendeurs de journaux se virent offrir par les services du QVM des affichettes publicitaires :

« Délinquance : Alerte ! »

À l’égal des marchés, la propagande policière dispose ainsi désormais de son quotidien vespéral. Et sur ce nouveau front choisi par le Roi du téléachat Edwy Plenel, ce fut l’avalanche. Le 2 août 2001, Le Monde faisait sa « une » sur :

« Délinquance : les chiffres qui inquiètent »

Un des articles, titré « Week-end de violences ordinaires dans la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne », ressemblait à un libelle de France Soir mâtiné de National Hebdo :

« Le samedi, à 7 heures, un homme a été agressé à son domicile, à Vaujours. Après l’avoir ligoté, ses trois agresseurs lui ont dérobé son téléphone mobile et une somme de 13 000 francs. Quatre heures plus tard, un chauffeur qui rentrait chez lui a été attaqué à Saint-Ouen. Sous la menace d’une arme, il a dû vider son portefeuille, qui ne contenait que 350 francs. À 14 heures 30, des violences avec arme ont été signalées à Bagnolet. »

Un éditorial moustachu complétait le propos :

« On doit constater que l’insécurité des citoyens s’accroît et que les craintes, voire les angoisses, dont beaucoup d’entre eux se font l’écho, sont en grande partie justifiées. C’est sans doute le principal échec de la gauche, qui a tardé à prendre conscience de cette situation et qui ne s’est pas donné, en temps voulu, les moyens d’y faire face. » [32].

La police italienne s’était, elle, donné les moyens de « faire face ». Tout en versant quelques larmes de crocodile sur le corps du manifestant assassiné, Le Monde avait stigmatisé en priorité « une minorité d’anarchistes formée en commandos de casseurs ». Quant aux tueurs et aux matraqueurs, ils étaient tout juste coupables de « bavures dans l’organisation de la sécurité ». Le QVM les avait absous :

« On peut comprendre que, à Gênes comme à Göteborg, des policiers cernés par des manifestants déchaînés aient pris peur au point d’utiliser leurs armes. »  [33]

Georges Frèche, de Mao à Mussolini

C’était quelques jours après l’assassinat d’un manifestant anticapitaliste par la police italienne. Lors des Rencontres de Pétrarque organisées par Le Monde et France Culture - deux médias fascinés par la police [34] - Georges Frèche, maire « socialiste » de Montpellier et ancien militant maoïste, s’emporte et vocifère :

« Je regardais la pancarte qui était là tout à l’heure : « Policiers assassins ! » Je ne suis pas d’accord ! Les policiers sont des êtres humains ! Le policier qui a tiré à Gênes a eu peur. Il a tiré parce que les policiers, la nuit, dans les rues... C’est pour ça que je défends la police. Le mot « police », ça vient du grec polis qui veut dire « ville ». Une ville c’est l’endroit où il y a la sécurité. Sans police, il ne peut pas y avoir de sécurité. Et sans sécurité, il ne peut pas y avoir de démocratie. S’attaquer à la police en général, c’est une forme de racisme. [...] Un jeune est tué par un policier qui a peur. Et y a des tartines dans le journal. Et moi, j’ai un de mes amis dont le fils est gendarme, il a été abattu par un jeune d’une balle dans la tête. Mais ça n’a fait que trois lignes dans la presse ! Ce n’était qu’un gendarme ! Il ne faisait que son travail ! Il était bon à tuer ! »

Le public de notables socialistes et de profs de philo ratés fit à l’auteur de cette harangue un triomphe digne de Mussolini [35]. Les glapissements de Georges Frèche furent promptement diffusés par France « Culture »...

Dans les médias (qui mentent), la mansuétude pour la police, y compris quand elle tue, devient routine. Dès le 1er février 2001, Jacques Julliard faisait l’éloge dans Le Nouvel Observateur des méthodes pratiquées aux États-Unis :

« Ce que les Américains appellent “tolérance zéro” n’est pas autre chose que la volonté de faire respecter et d’appliquer la loi dans son intégralité. »

L’ambassadeur des États-Unis en France avait détaillé quelques mois plus tôt le fonctionnement de cette « tolérance zéro » qui séduit Julliard et ses amis socialistes :

« On vous arrête aussi bien pour avoir utilisé le métro sans titre de transport que pour avoir vendu de la marijuana à la porte d’une école. [...] Aucune circonstance atténuante. [...] On met en prison les contrevenants puis on les interroge, l’idée étant que les petites délinquances conduisent, tôt ou tard, aux grandes. » [36] Une telle philosophie du « qui vole un œuf vole un bœuf » a permis aux États-Unis de pulvériser des records d’incarcération (près de 2 millions de détenus !). Elle ne pouvait manquer de fasciner Laurent Joffrin-Mouchard, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur. Toujours aussi menteur, Mouchard expliqua :

« Le point faible du bilan de la gauche, c’est bien l’insécurité. [...] La gauche a échoué sur un point décisif : l’usage efficace de l’administration policière. [...] Voilà sans doute, dans la campagne qui s’annonce, le vrai talon d’Achille de la majorité. Ou le talon de Lionel... » [37]

Effaré par la sottise de ce jeu de mot final, Julliard dut reprendre la plume pour « théoriser » le problème. Il avoua enfin que la liberté de licencier et de placer ses capitaux avait pour corollaire nécessaire un boom des commissariats et des prisons. C’était là, selon lui, « le paradoxe du monde moderne » :

« Plus une société se libère des contraintes et des contrôles sociaux, ce qui est en soi une bonne chose, plus elle a besoin de flics pour subsister. Les sociétés de demain seront libertaro-policières » [38].

Un tel avenir radieux illumine aussi l’hebdomadaire « contestataire » Politis. Un éditorial titré « Questions de sécurité » (19.07.01) a estimé :

« D’un point de vue de gauche, Jacques Chirac a parfaitement raison. Le saviez-vous ? Un quart des habitants de l’Île-de-France ont eu leur auto cambriolée en trois ans. Et 10 % leur appartement. [...] Il est grand temps pour les intellectuels de gauche et leurs médias [sic] de reconnaître qu’il y a là un très grave problème. »

Chacun était prêt pour « la guerre ».

Notes

[1] À l’occasion du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen

[2] Le double homicide de Perpignan et celui de La Courneuve

[3] QVM, 16-17.9.01

[4] QVM, 01.11.84

[5] Cf. Jean-Paul Jean, « Le libéralisme autoritaire », Le Monde diplomatique, octobre 1987

[6] Le ministre eut d’ailleurs cette réaction pleine de compassion au décès du jeune homme : « Si j’avais un fils sous dialyse, je ne le laisserais pas aller faire le con dans la rue ». Note du Collectif Les mots sont importants

[7] QVM, 05-06.08.01

[8] Le Nouvel Observateur, 25.07.01

[9] « Les casseurs du G8. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Jusqu’où iront-ils ? », Le Figaro-magazine, 28 juillet 2001

[10] Le Figaro, 26.01.99

[11] L’Express, 01.06.00

[12] Le Point, 31.08.01

[13] Alors directeur d’un obscur institut de sondage raminagrobique, le Cecop.

[14] Cf. PLPL, n° 5

[15] QVM, 15-16.08.99

[16] Cf. l’un des ultimes croquis du grabataire Jacques Faizant dans Le Figaro du 14 aout 2001 : Marianne lisant un journal sur « l’augmentation de l’insécurité », déclare : « Quand on est envahi par les rats, on ne les dorlote pas, on les extermine ! » Lionel Jospin lui répond : « Taisez vous, avec votre discours “sécuritaire”, vous allez encore nous faire mal voir ! », et un chat qui les accompagne ajoute : « ... Par des myopes ! ».)

[17] 03.02.01

[18] 02.03.01

[19] Avec l’interview d’une commerçante « agressée 56 fois dans sa pharmacie ».

[20] 31.08.01

[21] 17.07.01

[22] France 2-13 heures, 06.09.01

[23] 31.08.01

[24] À cette occasion, Jean-Luc Lagardère (à qui Jospin et Strauss-Kahn ont bradé Aérospatiale) explique : « Quand je veux comprendre un homme, je l’observe comme un cheval. »

[25] Le Figaro-magazine, « Piano. Trois grands patrons donnent le la » (03.06.00).

[26] 28.12.00

[27] Le Point, 17.08.01

[28] 02.09.01

[29] 21 bis, rue Claude-Bernard, 75006 Paris

[30] Le Monde 2, 03.01, p. 94-97 Le Monde 2 est le supplément de photos racoleuses et vulgaires publié par le QVM en collaboration avec Paris Match et destiné à concurrencer Entrevue sur le marché juteux des jeunes cadres célibataires en rut.

[31] Ce sujet de l’insécurité dans les trains avait déjà été longuement traité par Claire Chazal dans son journal de TF1. Edwy Plenel, Roi du téléachat sur LCI et directeur de la rédaction du Monde, est également un employé du groupe TF1 (dont LCI est une filiale à 100 %)

[32] Éditorial « La gauche et la sécurité » (QVM, 02.08.01). Le médiateur docile du QVM a expliqué :

« L’absence de signature indique que l’éditorial engage le journal. » (QVM, 26-27.08.01)

[33] Éditorial, « Mort à Gênes » (QVM, 22.07.01).

[34] Le journaliste du Monde chargé des questions de sécurité, Pascal Ceaux, est un ancien élève de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure, une officine du ministère de l’Intérieur qui se consacre à « forger l’esprit de sécurité intérieure » chez des chercheurs, des juges, des journalistes et des patrons. Quant à France Culture, ses émissions du dimanche matin ressemblent à un forum du délire sécuritaire (lire PLPL, n° 4).

[35] Les habitants de Montpellier ne cessent d’évoquer la mégalomanie de Frèche, et ses goûts architecturaux très proches de ceux du dictateur fasciste italien.

[36] Le Figaro Magazine, 09.05.98

[37] Nouvel Observateur, 19.07.01

[38] Le Nouvel Observateur, 09.08.01