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Les révolutionnaires sexuels face au combat contre le viol

Retour sur le procès du viol de « Brigitte » (partie 2)

par Todd Shepard
4 juillet 2017

Le dernier livre de Todd Shepard, Mâle décolonisation, paru chez Payot, propose une relecture des questions sexuelles telles qu’elles se sont posées dans les débats publics français des années 1960 et 1970 : qu’il s’agisse de la libération sexuelle ou du viol, les débats font constamment référence aux « arabes ». Dans les magnifiques chapitres 8 et 9, l’auteur apporte un éclairage inédit sur l’histoire du mouvement féministe, en montrant la difficulté à imposer la question des violences sexuelles comme question politique. Une fois encore, une résistance féroce s’est manifestée à l’extrême gauche, au nom d’un argument particulièrement pervers : ce serait un combat raciste stigmatisant « les Arabes ». Loin d’ignorer la question du racisme, nous explique Todd Shepard, les féministes françaises ont en réalité subi la manière dont il a été instrumentalisé par des hommes blancs. Après l’introduction du chapitre 8, nous publions, en plusieurs parties, l’analyse que fait l’auteur du viol de "Brigitte".

Lire la première partie.

Guy Hocquenghem avait déjà publié une condamnation du procès de Youri Eshak, encore plus violente et encore plus riche en métaphores. Dans un petit article, il revint plusieurs fois sur l’identité arabe de l’accusé, dépeint comme la victime d’une soif de « vengeance » de la part des « copines » de Brigitte, « des gauchistes, des féministes » qui « téléphonent à la police, font saisir l’Arabe – il se trouve qu’il est égyptien ».

Fustigeant « leur choeur hystérique de dénonciatrices », il les qualifia d’« impitoyables ». « C’est un Arabe ? Tant mieux, le châtiment n’en sera que plus éclatant. » (Dans une version parue à l’automne suivant, il était rappelé une fois de plus que « l’accusé » était « un étudiant arabe ».)

Cette bataille autour des « intentions » et des détenteurs de la « bonne conscience » – les féministes insistant pour dire qu’elles ne cherchaient ni la « vengeance », ni à viser « les Arabes » – montrait combien les désaccords étaient devenus profonds [1].

En 1977, Hocquenghem et d’autres militants proches de « l’homosexualité révolutionnaire » s’en prirent régulièrement aux féministes en tant qu’ennemies de leur cause. Ils identifiaient dans le militantisme antiviol une composante fondamentalement antisexuelle ; cette critique, d’autres, à gauche, la reprendraient à leur compte. Comme le philosophe l’écrivit dans le « Prélude » de son livre paru à l’automne 1977 :

« À la libération des moeurs, à la pornographie, au déferlement homosexuel, répond le nouveau puritanisme des ligues de femmes contre le viol. »

Il avait déjà lancé une charge du même ordre en 1973 dans un article pour Trois milliards de pervers, racontant l’exaspération d’« un copain… [à force] d’entendre les filles dire qu’elles en avaient marre d’être draguées ». Sa manière d’exprimer son point de vue permet de comprendre pourquoi, par la suite, l’aspect arabe du débat sur le viol éveilla tellement l’intérêt des homosexuels radicaux.

Il était assez directement lié aux réflexions du moment sur la sodomie qui avaient intéressé ceux-ci, en particulier Hocquenghem. « Bien sûr, écrivit-il en 1973, on a vu au Maroc ou en Algérie des types complètement fous quand ils voyaient passer une fille. Ils criaient : “Je vais te mordre les fesses, je vais te violer ou te tuer.” »

Tout en admettant qu’« il fallait parfois réprimer les types pareils », il considérait essentiel de comprendre pourquoi ils agissaient de la sorte. Bien plus que la misogynie ou le patriarcat, « c’est parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent. Ce qu’ils veulent, c’est jouir ».

C’était une analyse centrée sur le problème de la subjectivité incarnée et de ses rapports avec le pouvoir et la domination. Le postulat en était le même que celui qui fondait son éloge de la sodomie : précisément parce qu’elle était liée à la honte et par sa relation apparemment nécessaire (métaphorique) au pouvoir, la sodomie ouvrait des possibilités de contact et de plaisir qu’une société répressive (et raciste) interdisait. « Quand les femmes s’opposent au désir mâle », affirmait-il en 1977, elles rejettent « les Pédés », et surtout « leur goût pour un sexe brutal, pour le phallus ».

Obnubilées à tort par le patriarcat, les féministes étaient en réalité, à ses yeux, complices de la société et faisaient tout pour contrecarrer les nouvelles possibilités proposées par les « pédés ».

Le spectre des Arabes hantait presque toutes les critiques virulentes de l’activisme féministe antiviol formulées par la gauche. Dans un pamphlet paru en 1978, le juriste Claude Alzon accusa ainsi les féministes d’avoir abandonné toute analyse sociale. « Elles préfèrent les Algériens violeurs, qui montrent clairement ce qu’est un homme. » Plus que la justice, ce qui les inspirait était l’idée suivante : « On est sûr que les médias seront là et qu’on y gagnera encore plus de renom [2]. »

Alzon dénonçait celles qui avaient cherché à porter les viols devant les tribunaux mais rejetaient la prison ou les peines similaires pour les violeurs. « Dans le procès de l’ouvrier algérien, on a atteint le comble de l’hypocrisie », manifeste dans les propositions d’une sanction alternative à la prison, « qui donnerait bonne conscience aux féministes en évitant que les Algériens, quand ils violent, n’en prennent pour vingt ans ».

Pour Alzon, ces féministes offraient « la comédie, infâme entre toutes, de la générosité ». La présence récurrente de l’Arabe dans le traitement judiciaire, politique et médiatique du viol ne fit qu’aiguiser l’intensité de ces disputes, en même temps qu’elle les reconfigurait.

Troisième partie.

© Editions Payot & Rivages, Paris, 2017.

P.-S.

Nous reproduisons cet extrait du livre avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.

Notes

[1] Guy Hocquenghem, "V-I-O-L", Libération, 29 mars 1977, republié avec une brève introduction in Guy Hocquenghem, La dérive homosexuelle, Paris, Jean-Pierre Delarge, 1977

[2] Claude Alzon, Femme mythifiée, femme mystifiée, Paris, PUF, 1978