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Construction d’une menace

La presse face au terrorisme en France et en Grande-Bretagne (Deuxième partie)

par Anastassia Tsoukala
11 septembre 2011

Depuis les années 1990, et surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et les États de l’Union européenne ont multiplié les initiatives censées « répondre aux menaces du terrorisme islamiste » : durcissement des législations, renforcement de la coopération antiterroriste internationale, actions ouvertes ou clandestines violant souvent le droit international. Les effets de sidération produits par des attentats spectaculaires et meurtriers ont largement inhibé l’attention critique des citoyens face aux autres menaces que beaucoup de ces initiatives font peser sur les démocraties. C’est de ce constat qu’est né il y a deux ans un important livre collectif, plus que jamais d’actualité : Au nom du 11 septembre. Coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, il analyse la centralité de cet « antiterrorisme » dans la nouvelle géopolitique mondiale et son impact sur la vie politique des États démocratiques : opérations militaires, surveillance généralisée, pratiques d’exception et de désinformation... Extrait de ce livre, le texte qui suit analyse, à travers l’étude comparative de la presse écrite française et britannique, l’évolution des discours publics sur la sécurité des pays occidentaux.

Première partie

Le thème des valeurs menacées, particulièrement développé au Royaume-Uni, est au cœur des discours gouvernementaux sur la protection de la sécurité nationale et de la sûreté publique. L’idée que les terroristes cherchent à détruire les régimes démocratiques et les principes qui les sous-tendent, à savoir l’état de droit et les libertés fondamentales, va de pair avec l’affirmation de la menace qu’ils font peser sur le mode de vie des populations visées. Quoique vaguement définie, cette notion de mode de vie en péril, totalement absente du débat français, renvoie clairement aux normes de vie dans une société libre et démocratique.

En dépit de sa simplicité apparente, ce terme reste toutefois fort ambigu : présumant l’existence d’une culture homogène et communément acceptée par la population britannique, il met en avant l’image d’une communauté imaginaire, dans la mesure où il nie les diversités culturelles, les nuances émergeant au sein d’une même culture, ainsi que les différentes positions politiques des membres d’une communauté. En d’autres termes, il nie la complexité des interactions des systèmes de normes et de valeurs qui, tout en fonctionnant au sein d’une même société, permettent à ses membres de se différencier en choisissant d’appartenir à des sous-groupes culturels, politiques ou autres, conformément à leurs visions de société, qui, par ailleurs, peuvent être fort divergentes [1].

En écartant la complexité de la vie sociale pour véhiculer une image binaire d’une réalité sociale imaginaire, la rhétorique de la mise en péril amplifie la dangerosité des terroristes, présentés comme irréductiblement hostiles à un système compact de valeurs et de normes. La menace qu’ils font peser sur la société britannique se trouve ainsi renforcée par l’idée implicite que cette communauté prétendument homogène ne peut et ne devrait pas changer. Par conséquent, les agresseurs seraient encore plus dangereux, puisqu’ils incarnent la différence et l’incertitude, à savoir une force chaotique qui brise l’ordre de la vie ordinaire. Le recours à la valeur du mode de vie vise clairement à consolider le sentiment d’appartenance des membres de la communauté et, par voie de conséquence, à faciliter l’acceptation des nouvelles mesures antiterroristes censées la protéger.

Le même souci de légitimation des mesures antiterroristes semble aussi sous-tendre le recours à la valeur de la liberté, dont la présentation relève d’un schéma idéologique complexe. D’abord, dans les rares cas où celle-ci est définie de manière positive, en tant que liberté de pensée et d’action, elle n’apparaît pas comme valeur universelle, applicable à tous les pays, mais comme un corollaire des régimes démocratiques [2]. La liberté menacée par le terrorisme est perçue comme valeur politique, émanant d’une certaine idéologie propre aux démocraties libérales de type occidental. Le monde se trouve ainsi virtuellement divisé entre les pays occidentaux, depuis toujours amis de la liberté, et les terroristes qui, eux, en sont les ennemis.

La crédibilité de cette image réductrice de la réalité nécessitant la mise en avant d’un discours cohérent, la présentation des terroristes comme « ennemis de la liberté » s’appuie en outre sur un double silence :

- d’une part, la liberté à laquelle se réfèrent les discours politiques n’est jamais entendue dans le sens kantien du terme, en tant qu’action choisie de manière rationnelle par des personnes qui vont au-delà du déterminisme universel pour établir leurs propres déterminations, et cette liberté-là n’est jamais entendue non plus dans le sens que lui confèrent Karl Jaspers ou Jean-Paul Sartre, c’est-à-dire comme révolte face à l’acceptation passive des faits et comme positionnement personnel vis-à-vis des événements majeurs de son temps ;

- d’autre part, l’axiome selon lequel la liberté caractérise uniquement les pays menacés exclut toute référence possible à l’idée que les agresseurs pourraient ainsi défendre la liberté d’autres peuples, ce qui replacerait le conflit dans l’arène politique internationale.

Relégués de la sorte au niveau d’attaquants obscurantistes, opposés aux idéaux de démocratie et de liberté, les terroristes incarneraient la plus grave menace qui puisse jamais peser sur la quintessence de la civilisation occidentale.

Cette définition sélective de la liberté va de pair avec une autre interprétation de celle-ci qui, procédant par raisonnement inverse, la définit de manière négative. Selon cette représentation, le terrorisme n’est pas perçu comme une menace pesant sur la liberté d’agir des personnes au sein d’une société démocratique, mais comme une menace dont les personnes doivent se libérer afin de pouvoir jouir de tous leurs droits. Par conséquent, les discours publics sur la liberté se transforment en discours sur la peur face à une menace nouvelle et particulièrement grave, contre laquelle il convient d’adopter des mesures, même restrictives des libertés publiques. Loin de se référer à ces dernières, la liberté ainsi définie finit alors par justifier leur restriction, au nom de la protection du droit à la sécurité.

Érigée en objectif gouvernemental majeur, la protection de la « liberté de vivre en sécurité, sans peur et, bien évidemment, sans risque de perdre sa vie » [3] n’a pu contourner les critiques des défenseurs des droits de l’homme qu’en faisant implicitement appel à une nouvelle hiérarchisation des principes et valeurs sociales en démocratie : la liberté est désormais opposée à la sécurité, comme s’il s’agissait de valeurs égales, mais qui ne peuvent être également défendues, puisque le renforcement de l’une ne peut s’opérer qu’aux dépens l’autre.

Or, affirmer que la sécurité « est l’une des conditions d’exercice » de la liberté individuelle [4] équivaut à une véritable mise en cause des fondements de tout régime démocratique. La liberté cesse en effet d’être considérée comme la condition qui rend possible l’existence même de la démocratie, d’où découlent tous les autres droits, pour être assimilée à ces droits. Ainsi relativisée, elle peut faire l’objet de restrictions, toujours présentées comme provisoires, au nom justement de la protection d’un ou plusieurs de ces autres droits.

D’un intérêt politique manifeste, parce qu’elle légitime de nouvelles politiques antiterroristes, cette reconfiguration des relations établies entre le pouvoir exécutif et le peuple en démocratie soulève de nombreuses questions quant à la place désormais réservée à la liberté. En effet, ce discours public impose une définition variable de la liberté, selon que le pays se trouve en temps de paix ou de guerre. Car, bien qu’il ne soit pas explicitement précisé, il paraît évident que l’équivalence entre la sécurité et la liberté ne vaut pas en temps de guerre, où les personnes sont censées accepter de mettre en péril – voire de sacrifier – leur vie au nom de la sauvegarde de leur liberté. L’équivalence ainsi établie en temps de paix pourrait, alors, être la première étape d’un processus de redéfinition de la liberté en démocratie qui, loin de se limiter à sa relativisation conceptuelle, procéderait à un remaniement permanent de son rang en fonction des conjonctures internationales et / ou du fonctionnement du champ politique interne.

Convergences et divergences

L’analyse des discours politiques britanniques et français fait ainsi apparaître une série de similitudes et divergences. D’abord, dans les deux pays, la définition du terrorisme international s’articule autour d’un schéma semblable, appuyé sur les éléments constitutifs de la menace, les valeurs mises en péril et l’établissement d’une rupture symbolique entre les terroristes et les communautés nationales. Si les similitudes dans la conception des éléments constitutifs de la menace reflètent l’influence de la perception dominante des menaces post-bipolaires, celles relatives aux valeurs menacées et à l’altérité des terroristes résultent du même processus de justification des mesures attentatoires aux libertés publiques, lequel renvoie probablement à une même volonté de reconfiguration des relations entre le pouvoir exécutif et les citoyens.

Toutefois, alors que ces similitudes semblent résulter in fine du fonctionnement du champ politique et de celui de la sécurité, aux niveaux national et international, les différences paraissent obéir à d’autres critères, inscrits plutôt au niveau national. Leur objet, à savoir la contextualisation de la menace, l’importance accordée aux valeurs menacées et la mise en avant du thème de l’infériorité morale, indique que celles-ci sont en fait articulées autour de la notion de guerre.

L’examen de ces divergences, à la lumière de la politique suivie par chacun des deux pays en matière de sécurité internationale, révèle en effet un lien puissant entre les modes de représentation de la menace et les modes de gestion de la lutte contre le terrorisme international. Car si la France, à l’instar du Royaume-Uni, s’est pleinement engagée dans la « guerre » juridique contre le terrorisme, à travers le durcissement des mesures législatives au niveau national en 2001 et 2003 et la participation active à la mise en place de nouveaux mécanismes de contrôle et de coopération policière et judiciaire au niveau international, elle est restée beaucoup plus réservée face à la perspective d’engagements militaires. Certes, elle a envoyé des troupes en Afghanistan, au même titre que le Royaume-Uni et de nombreux autres pays occidentaux, mais elle s’est radicalement opposée à toute extension de la guerre au-delà du berceau afghan d’Al-Qaida, optant pour la régulation des conflits par voie diplomatique plutôt que militaire.

Sans doute, les positions britannique et française par rapport à la guerre en Irak reflètent-elles des prises en considération d’enjeux géopolitiques différents, effectuées bien après les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Mais, en même temps, notre analyse montre clairement que ces deux positions sont profondément cohérentes avec les discours politiques antérieurs, chaque débat public reflétant sa propre vision géopolitique du monde et préfigurant la décision de chaque gouvernement, bien avant que celle-ci ne se concrétise dans la réalité de l’arène internationale.

P.-S.

Ce texte est paru initialement, sous le titre « La presse écrite française et britannique face au terrorisme », dans le recueil Au nom du 11 septembre, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, publié aux éditions La Découverte, et accessible intégralement pour les usagers des bibliothèques abonnées à Cairn.info en cliquant ici. Nous le publions avec l’amicale autorisation des coordonnateurs et éditeurs.

Notes

[1] Richard Johnson, « Defending ways of life. The (anti-)terrorist rhetorics of Bush and Blair », Theory, Culture & Society, vol. 19, n° 4, 2002, p. 211-231.

[2] Voir, par exemple, la déclaration de Peter Hain, ministre chargé des Affaires étrangères, dans The Guardian du 24 septembre 2001 : « Les valeurs attaquées par les terroristes, la semaine dernière, étaient les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit. »

[3] David Blunkett, ministre britannique de l’Intérieur (« Rights and wrongs of terrorism legislation », The Times, 2 octobre 2001).

[4] Daniel Vaillant, ministre français de l’Intérieur (« Les députés ont approuvé le nouveau dispositif antiterroriste », Le Monde, 2 novembre 2001).