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Les yeux d’Elsa

À propos des « Engins Légers de Surveillance Aérienne »

par Philippe Adam
15 octobre 2007

Vous vous souvenez des yeux d’Elsa ? Mais oui, bien sûr, « Moi je voyais briller au-dessus de la mer/ Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa », et voici qu’on est tenté de parler d’Aragon, d’Elsa Triolet, de la seconde guerre mondiale, de la résistance et de la poésie de contrebande. Les yeux d’Elsa c’étaient en leur temps les yeux de la France, « ce paradis cent fois retrouvé reperdu » qu’Aragon, dans le contexte vichyste, ne pouvait pas nommer. Sauf qu’aujourd’hui, nous ne sommes pas du tout en 1942. Les yeux d’Elsa ont donc changé de couleur, ils sont notamment passés du rouge banlieue au bleu UMP depuis qu’Elsa est un drone au service des « commissariats du futur ».

Les nouveaux yeux d’Elsa, c’est de « l’imagination technologique », comme nous l’apprend Michèle Alliot-Marie, de l’imagination mise au service de la sécurité des citoyens, autrement dit, un petit avion qui vous regarde, sur un rayon de 2 kilomètres, bizarrement expérimenté depuis deux ans en Seine St Denis, là où se trouvent justement les collèges, les médiathèques, les squares et les rues Elsa Triolet.

En France, c’est connu, on a le goût des lettres. La SNCF a son Socrate, l’administration son indicateur Kafka, l’armée avait au Kosovo ses routes Baudelaire et Rimbaud, et les professionnels de la surveillance viennent de se donner leur Elsa, que Thierry Delville, « chef des services de technologie de sécurité intérieure », qualifie de « mouette », ce qui, vu les dimensions de ladite mouette, quand même 1 mètre de large sur soixante centimètres de long, paraît humble – on serait tenté de lui suggérer l’Albatros.

D’ailleurs, est-ce qu’ils y pensent ? Et comment y pensent-ils, ceux qui choisissent les noms ? On imagine les réunions, les prises de bec, les longues séances de brain-storming, quelqu’un propose Elsa, un autre murmure Rachida, le « a » est dans le vent, on ose un Cécilia, on risque un Rama, autant de propositions rejetées, il reste bien Marie Caroline, Maria Carolina, qui est joli mais qui est un peu long alors d’accord, faisons simple, ce sera Elsa. Et puis, de toute manière, on n’a pas le choix, Elsa s’impose puisque le drone est un Engin Léger de Surveillance Aérienne. Peut-être… Mais qui décide d’appeler un drone un drone et qui décide de sa définition ? Si, par exemple, il avait été question, au lieu d’Engin Léger de Surveillance Aérienne, de Surveillance Aérienne Légère Organisée Par l’Etat, le résultat eut été sensiblement différent. Ou si l’on était en toute simplicité parti de l’idée qu’un drone est un Gendarme Aérien et que par nature un Drone est Discret, Elsa aurait été un GA qui ce serait appelé Dédé. On aurait donc pu dire que Dédé la mouette est un chouette GA qui veille sur nous, des choses comme ça, certes pas terribles en termes de communication. Sachant pour finir qu’un GA comme ELSA coûtera au ministère de l’Intérieur 10 000 euros par tête de mouette, Dédé aurait aussi pu être SDF, une Source d’Ennuis Financiers.

Dans ce contexte de réécriture permanente de l’histoire et de brouillage des cartes, quelques propositions s’imposent. La lutte contre les méfaits de l’alcool mériterait sa stratégie Rabelais, la lutte contre l’obésité s’honorerait d’un programme Gargantua, la pénalisation de la psychiatrie devrait avoir droit à sa mission Artaud, l’obsession de la fraude au Rmi ou au chômage son indicateur Lafargue, les prisons pourraient être rebaptisées, la Santé deviendrait l’Institut François Villon, Fleury-Mérogis ne perdrait rien à se déclarer Fondation Jean Genet, et il faudrait donner aux inventeurs d’Elsa, peut-être pas le prix Nobel de la paix, mais au moins un prix Georges Orwell, ils l’ont bien mérité.