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Lettre ouverte aux organisateurs de la Fête de L’Humanité

Quid des acteurs culturels des révolutions du monde arabe dans l’édition 2011 de la Fête de L’Huma ?

par Mogniss H. Abdallah
8 septembre 2011

Le texte qui suit est une lettre ouverte aux organisateurs de la Fête de L’Humanité, au PCF et à l’inter-collectif de solidarité avec les luttes des peuples du monde arabe. Initialement publiée sur le site d’Égypte Solidarité, nous la reproduisons avec l’amicale autorisation de son auteur.

Chers camarades,

En prévision de l’organisation, à la fête de l’Humanité 2011, d’une programmation artistique sur le stand de l’inter-collectif de solidarité avec les luttes des peuples du monde arabe, ci-après désigné comme l’interCo, j’ai été amené avec des camarades artistes et militants à me pencher sur la programmation culturelle de la fête, notamment celle des scènes centrales. Au départ, dans un souci pragmatique : agencer les timing pour éviter les doublons.

Quelle n’a pas été notre surprise de découvrir qu’aucun(e) artiste des révolutions actuelles dans le monde arabe ne figure dans la programmation officielle annoncée.

La principale tête d’affiche, Joan Baez, à titre personnel j’adore, pour ses chansons en hommage aux révolutionnaires Sacco & Vanzetti, pour les droits civiques et contre la guerre au Vietnam. Et les Égyptiens lui savent gré d’avoir en 1978 refusé de jouer à Nuweiba, dans le Sinaï occupé, pour un remake israélien de Woodstock. Et c’est peu dire qu’elle a inspiré des générations d’artistes rebelles, y compris dans le monde arabe, comme Badiaa Bouhrizi-El Werghi, très tôt mobilisée pour la révolution tunisienne. Avec sa guitare et ses protest-songs, elle a parfois des allures de Joan Baez arabo-berbère.

Cependant, au plus fort de la révolution égyptienne, j’avais sous forme de boutade dit que « la place Tahrir a ringardisé Woodstock ». Joan Baez était une des figures emblématiques de ce festival contestataire non-stop qui a duré 3 jours, en août 1969. Il a certes marqué culturellement son temps, mais il n’a pas fondamentalement changé le cours de l’histoire. En 2011 Place Tahrir, après 18 jours de sit-in non-stop, manifestants-chanteurs et chanteurs-manifestants ont déboulonné le raïs Hosni Moubarak, et jeté les bases d’une révolution démocratique et sociale qui, bon gré mal gré, continue aujourd’hui encore. Dans la foulée des Tunisiens, ils ont insufflé au monde un esprit d’espoir nouveau, celui de la reconquête de la Dignité, de l’estime de soi en nom individuel et collectif, celui aussi du pouvoir au peuple.

De multiples artistes aux styles très divers se sont produits place Tahrir, des anciens comme le charismatique Zakaria Ibrahim et sa troupe El Tanbura de Port-Saïd, composée de pêcheurs, de musiciens et de philosophes soufis. Le poète Ahmed Fouad Negm, compagnon du célèbre barde disparu Cheikh Imam, a partagé la scène de la place Tahrir avec des jeunes comme Rami Essam, « le chanteur de la révolution ». Les rappers Arabian Knights et Rami Donjwan ont aussi mobilisé les gens dans le monde entier à travers internet, avec l’appui de Khalass, label indé animé par des exilés Libyens.

Sans oublier Mohamed Mounir, que vous connaissez sans doute pour ses prestations virtuoses dans les films de Youssef Chahine (cf. Le Destin). Ou encore Amir Eid du groupe rock Cairokee, et Hany Adel de Wust El Balad, dont la chanson « Sout el Horreya » ( « La Voix de la liberté dans toutes les rues du pays » ), a été vue des millions de fois sur le net.

Rappelons aussi que des artistes internationaux de renom, enthousiasmés, ont chanté la révolution égyptienne, parmi lesquels Natacha Atlas, Ysuf Islam /Cat Stevens, Lemchaheb &Dissidenten, etc… [1].

Parmi tous ces chantres de la révolution, ces acteurs concrets de la révolution égyptienne et de la solidarité internationale, aucun n’a-t-il donc sa place à la fête de l’Huma, sur les scènes officielles, parmi les invités d’honneur ?

Cette absence s’explique peut-être en partie par la dichotomie persistante entre culture et politique dans les pratiques militantes en France : à la culture et aux artistes l’animation et le divertissement populaire, à la politique et aux hommes politiques les choses sérieuses et les débats. Ah, les débats politiques aux intitulés grandiloquents du genre « Le printemps arabe va-t-il changer la donne mondiale ? », voilà l’essentiel !

Au regard des révolutions arabes, c’est faire fi du rôle des musiciens ou chanteurs qui payent leur engagement dans leur chair, parfois au prix de leur vie : en Égypte, Ahmed Bassiouni a été tué dès les premiers jours place Tahrir, Rami Essam a lui été blessé par les baltaguis, puis torturé par la police militaire. Au Bahreïn, en Syrie, on poursuit, emprisonne, torture et parfois assassine les artistes. Cet été à Hama, on a ainsi retrouvé dans un fleuve le chanteur Ibrahim Quachouch la gorge tranchée.

Dans le monde arabe, manifestants-chanteurs et chanteurs-manifestants n’oublient pas. Ils expriment leur solidarité sur la place publique : à Tahrir au Caire, de même que dans d’autres villes, du Maroc à Bahreïn, on entonne la même ritournelle : « Al-Chaab yourid Esquat el-Nizham », « le peuple veut la chute du régime ». On chante en hommage aux victimes de la répression au Yémen et en Syrie : c’est ainsi qu’on reprend en coeur « Yallah, Irhal, Dégage ya Bachar » d’Ibrahim Quachouch.

Des artistes traversent aussi les frontières pour passer le mot. Au risque de se voir expulser du pays, comme ce fut encore le cas à la mi-août pour le tunisien Bendir Man en Algérie. Le pouvoir, qui lui reproche de vouloir « exporter » la révolution tunisienne avec ses textes satyriques (« 99 % chabaa dimocratia » – démocratie pleine à 99 %), a même ordonné l’interruption de son concert en duo avec Baaziz. Réaction du public :

« Baaziz président, Baaziz président ! »

Tous ces chantres de la révolution, ces acteurs concrets des révolutions dans le monde arabe, n’ont-ils pas leur place à la fête de l’Huma, sur les scènes officielles, parmi les invités d’honneur ?

De par leur démarche transnationale, chanteurs et musiciens progressistes ou révolutionnaires du monde arabe renouent avec « l’internationale des artistes » si présente durant les luttes anticoloniales, y compris dans l’immigration en France. Que nous propose la fête de l’Huma ? HK et les Saltimbanks pour « leur musique nomade et leurs chansons entraînantes et engagées, abordant parfois avec humour les sujets de société les plus sensibles ». Que d’euphémismes ! Et Souad Massi, « chanteuse talentueuse d’origine algérienne » dont « les chansons sont un véritable hymne à la mixité et à la tolérance ». Peuchère…

La « mixité et la tolérance » dans et par la lutte, tel semble bien le message de la com’ pour la fête de l’Humanité 2011. Je n’ai rien à redire s’il s’agit de la lutte contre le racisme et la xénophobie d’État qui s’amplifient à la veille de nouvelles échéances électorales en France. Et sur ce front-là, on n’oublie pas les déclarations tonitruantes sur les « menaces migratoires » que feraient peser les révolutions du sud sur la France et l’Europe. Ni le rejet des nouveaux migrants tunisiens. Ni les milliers de morts en Méditerranée ou dans le désert libyen, fuyant la guerre civile appuyée par l’OTAN.

Cependant, l’ode à la « mixité et la tolérance » semble aussi indiquer un recentrage sur des enjeux franco-français, dans lesquels la référence aux révolutions dans le monde arabe constituerait tout au mieux un « plus ». Regardez cette affiche de métisse avec quelque chose d’orientale, un clin d’œil sans doute aux révolutions arabes. Elle est choquante. Non pas parce qu’elle met en avant une femme. Les femmes ont été omniprésentes dans les révolutions du monde arabe, et d’autres visuels bien avant la fête de l’Huma ont mis en avant des femmes arabes ou berbères comme étendard symbolique. Avec ou sans foulard d’ailleurs. Mais certainement pas avec un drapeau israélien dans les cheveux au vent, fusse-t-il accolé au drapeau palestinien. Omar Alsoumi, ex-président de la GUPS et de Génération Palestine, a raison de fustiger cette image subliminale du « drapeau des crimes sionistes » [2].

Je ne suis pas un fétichiste du drapeau, mais il y a bien une bataille symbolique autour des drapeaux. En Égypte et au-delà, « Flagman », un jeune ouvrier du bâtiment est devenu un héros des révolutions du monde arabe pour avoir escaladé la façade de l’ambassade d’Israël au Caire afin de décrocher le drapeau honni. En maintenant et en justifiant la présence de ce drapeau au nom de sa ligne « deux peuples, deux États » (que je ne discuterais pas ici tant il fait débat, y compris au sein de l’interCo), la fête de l’Huma et le PCF se mettent en porte-à-faux par rapport aux révolutions en cours qui, au nom d’une dignité et d’une indépendance retrouvées, n’entendent pas se voir dicter les conditions de la paix dans la région.

Au-delà du drapeau frappé de l’étoile de David, force est aussi de constater l’absence d’autres drapeaux des révolutions dans le monde arabe. A moins que je ne sois miro, ceux du Bahreïn, d’Égypte, de Syrie, du Maroc, pour ne citer que ceux-là, manquent à l’appel. Il y a certes un vague drapeau rouge blanc et noir, les couleurs du Yémen. Mais peut-être l’aigle égyptien est-il trop sophistiqué, trop fastidieux à dessiner ? Il en existe pourtant déjà des déclinaisons multiples disponibles sur internet. Prenez par exemple celles du caricaturiste brésilien Carlos Latuff. Dans ses dessins, il multiplie les références à cet aigle symbole de la révolution et rempart de la démocratie populaire naissante.

Bref. De l’absence des acteurs culturels des révolutions dans le monde arabe à la « bataille des drapeaux », tout cela mérite explication. J’ai posé ces questions au PCF dans le cadre des échanges à l’interCo – dont, dois-je le rappeler, le PCF est membre. Sans réponse à ce jour. Je les repose. Mais dans ce contexte, et sans clarification préalable, pour moi et d’autres camarades, il est exclu de participer à l’organisation d’une programmation artistique (plateau musical, exposition…) sur un stand marginal de l’interCo relégué quelque part dans le « village du monde ».

C’est une question de respect et de dignité pour les révolutions en cours.

Avec mes salutations.

Notes

[1] Pour plus d’informations, lire les Révolutions arabes en chantant.