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Lettre ouverte d’un cheminot gréviste

À propos d’une grève légitime

par Serge Jaegy
20 novembre 2007

En solidarité avec le mouvement de grève des cheminots, nous publions cette lettre ouverte signée Serge Jaegy, cheminot en grève.

Bonjour à tous,

Depuis quelques jours (le 14/11) une grève à la SNCF s’éternise pour la sauvegarde de notre régime spécial. Il a été dit n’importe quoi à ce sujet et j’ai décidé, à titre purement personnel, d’informer mes amis et connaissances sur la réalité de nos « privilèges ».

Avant toute chose, il faut savoir que notre régime de retraite a été mis en place en 1938, à la création de la SNCF, en s’inspirant des régimes déjà en place dans les anciennes compagnies.

En 1945, le gouvernement Français va créer ce qui va s’appeler le « régime général », le système de retraite par répartition actuel. La SNCF va conserver ce qui devient un « régime spécial » qui offre des avantages par rapport au régime général :

Pour partir en retraite avec un taux plein (au maximum), il faut cotiser 37,5 ans. Les conducteurs qui travaillent en horaires complètement décalés, ont des « bonifications » qui permettent de gagner 5 ans (cotisation de 32,5 ans). Un cheminot peut toutefois partir en retraite :

- à 55 ans pour les agents sédentaires s’ils ont au moins 25 ans de cotisation

- à 50 ans pour un conducteur (toujours s’ils ont 25 ans de cotisation)

En partant à cet âge, ils ne sont toutefois pas au maximum de ce qu’ils peuvent espérer. Pour comparer avec le régime général, le taux de remplacement moyen (le montant de la retraite par rapport au dernier salaire) est de 64 % à la SNCF (88 % dans le privé) du fait qu’à 55 ans, la durée moyenne d’activité validée par les cheminots est de 32 ans. C’est ainsi qu’en 2001, les pensions moyennes attribuées aux retraités de droit direct étaient de 1 407 € à la SNCF et 1 590 € pour le régime de référence, soit un écart de 13 %.

Il faut savoir que la SNCF a la possibilité de mettre d’office à la retraite ses agents. Certains désirent continuer leur activité, ils ne le peuvent pas. Cette possibilité est très utile à la SNCF pour réduire ses effectifs, surtout dans les secteurs qu’elle restructure.

De plus il faut savoir que ce soit disant « avantage » est la contrepartie des contraintes du service public du travail jours et nuits, dimanches, jours fériés et pendant les vacances. Je vous assure qu’il est difficile le 24 décembre au soir de partir en laissant la famille, les amis et le repas de réveillon.
Cet « avantage » est aussi la contrepartie de rémunérations plus faibles, surtout les dimanches ou les nuits (les heures de « milieu de nuit » entre 0h30 et 4h30 donne droit à une majoration de ....0,20 euros. Oui, je dis bien 20 centimes d’euros). Ah, que nous aimerions être payés 50% de plus les dimanches et les nuits comme le stipule le code du travail !!!

De plus, et je veux insister sur ce point jamais abordé par les médias, les chemiots payent leurs avantages par une sur-cotisation de retraite. En effet, le taux de cotisation patronale à la SNCF atteint 30,34 % et est assis sur 87,3 % du salaire brut. Il est donc très supérieur à celui du régime général qui est de 14,18 % en moyenne.

En outre, les cheminots cotisent 11,96 % de plus que les salariés du régime général (ces deux spécificités sont dénommées « salaire différé » et sont facilement repérables sur nos fiches de paie).

Personnellement, j’ai déjà cotisé 240 € (les fameux 11,96 % mensuels supplémentaires) x 12 x 25 (au 01/11/2007 j’ai eu 25 ans de SNCF) = 72 000€ depuis que j’ai intégré la SNCF. Que vont-ils advenir avec la nouvelle réforme ? Ils ne vont certainement pas m’être remboursés, j’ai donc cotisé à pure perte.

Si je me paye ma maison avec un crédit de 15 ans avec de plus grosses mensualités, est-ce que je m’occupe de savoir si mon voisin se paye la sienne avec un crédit sur 25 ans ? La situation est la même pour nos retraites, nous nous payons nos « avantages ».

Alors, me diriez-vous, où est le problème ? Il y a plus de 160 régimes spéciaux en France, mais attaquer la SNCF est un symbole. La première réforme Juppé en 1995 sur notre régime y est pour beaucoup (1 mois de grève pour le retrait de cette réforme avec pour conséquence la démission du ministre des transports).

Si le gouvernement arrive à réformer le dernier bastion de résistance de ce pays, les gens du privé y passeront aussi (42 ans de cotisations dans un premier temps pour viser les 45 ans plus tard). Il faut d’ailleurs noter que Sarko et le gouvernement ont bien matraqué leur message en répétant que cette réforme ce faisait « au nom de l’égalité ». Quelle égalité ? Vous voulez que la SNCF ferme le soir à 18h pour ouvrir à 6h00 ? Que tout s’arrête le vendredi soir et reprenne le lundi matin ? Que nous fermions le 31 juillet au soir pour ouvrir le 01 septembre ? Que tous les jours fériés le trafic s’arrête ? Quand vous vous déplacez en train pour aller, par exemple, réveillonner en famille, qui assure votre transport ? Qui ne réveillonnera pas et découchera seul dans un foyer pour vous emmener ?

Et si certains d’entre vous travaillent le dimanche, combien êtes-vous rémunérés ? Et la nuit ?

Pourquoi ne pas attaquer certains régimes spéciaux vraiment avantageux ? Comme celui des députés et sénateurs, qui cotisent en moyenne deux fois plus, c’est vrai, mais pour toucher en moyenne six fois plus.

Voilà un lien vers le site web des régimes spéciaux. C’est le site officiel. Vous allez pouvoir comparez les différents régimes. Dans la colonne de gauche, essayez de cliquer (tout en bas) sur le régime du Sénat ou celui de l’Assemblée Nationale. Oh !!! Comme c’est étrange !! La page est vierge, « réservée » !!!

Vous ne croyez pas qu’on nous prend - que l’on VOUS prend - pour des idiots ? Et le régime des militaires qui, en plus, ont des emplois réservés une fois la retraite atteinte (qui peut intervenir au bout de 15 ans seulement) ?
Ajoutons que notre présidente, Madame IDRAC, a déjà demandé au gouvernement la suppression de la « sur-cotisation » pour ceux qui veulent travailler au-delà des 40 anuités requises. Au final, cette opération va coûter de l’argent au gouvernement, aux contribuables, à vous tous !!! Quel paradoxe !

Le seul fait qui soit tangible, c’est le déséquilibre démographique de notre régime (comme la majorité des régimes, par ailleurs et bien moins que d’autres comme les mines). Actuellement, il y a 1 actif pour 1,75 retraité. Ce déséquilibre démographique négatif de la Caisse des retraites de la SNCF découle des restructurations massives, de la modernisation des techniques et des externalisations mais pas seulement. La politique volontariste (divers plans frêt) de l’Etat dans les années soixante-dix pour favoriser le transport routier au détriment du rail (le fameux Grenelle de l’environnement ne revient guère là dessus), est une des raisons de la dégradation du ratio démographique. De ce fait, les cheminots ne sauraient être tenus pour responsables de ce rapport défavorable qui est avant tout dû aux suppressions d’effectifs.

En 1983 la SNCF a été transformée en EPIC, Etablissement Public, Industriel et Commercial. C’est une entreprise dont le propriétaire est l’état (à 51 % des parts), mais qui doit équilibrer ses comptes. A ce titre, nous ne sommes pas des fonctionnaires, nous assurons des missions de service public, toute la nuance est là. Nous devons être « rentables ». La politique de réduction d’emploi et de modernisation a donc continué. Et que penseriez vous si, aujourd’hui, la SNCF n’équilibrait pas ses comptes (et même, désormais, fait des bénéfices) ? Nous en entendrions parler !!!

Je tiens d’ailleurs, à ce point de mon exposé, à vous donner le lien vers le site de la SNCF qui répond aux fameuses idioties qui circulent en ce moment sur la SNCF et ses comptes (vous avez peut-être reçu ce fameux mail qui dénigre mon entreprise) : cliquer ici.

Donc, ce déficit démographique existe, mais il existera même si notre régime spécial est réformé. Pire : la véritable conséquence sera que le déficit du régime de la SNCF sera transféré sur les comptes du régime de droit commun et qu’il ne sera plus supporté par l’Etat.

Il est à noter qu’un récent rapport du « Conseil d’Orientation des Retraites » sur les régimes spéciaux estime que le notre va retrouver son équilibre vers 2015/2020, le nombre de retraités actuels diminuant et la SCNF étant encore une des seules entreprises à embaucher, le nombre d’actifs va augmenter.

Pour terminer, je peux vous affirmer qu’aucun de mes collègues et moi-même n’allons faire grève de gaîté de coeur. C’est toujours un gâchis et une grosse perte d’argent (75 € retirés de mon salaire par jour de grève pour mon cas). Je veux d’ailleurs en profiter pour affirmer haut et fort qu’aucun jour de grève ne nous a jamais été payé.

Par contre, si cette réforme consistait à supprimer un avantage évident, net, avéré et marqué en notre faveur, si une réforme globale était envisagée (les sénateurs, députés et autres), si cela correspondait à un effort de solidarité nationale, alors oui, la réforme nous l’accepterions, je l’accepterais. Mais pourquoi la réforme ne touche t’elle pas :

- nos élus ?

- les stocks options (qui vont être royalement taxées à 2,5% pour le salarié) ?

- les parachutes dorés des grands dirigeants ?

Pourquoi ne dit-on pas à la population que 70% des déficits proviennent des caisses des agriculteurs qui perçoivent une retraite alors qu’ils n’ont jamais, ou très peu, cotisé ? (Ceci dit, la solidarité ne me dérange pas, mais qu’on ne vienne pas nous désigner à la vindicte populaire).

Pourquoi Sarkozy s’augmente-t-il de 172 % en s’alignant « par le haut » sur ses homologues étrangers et sur le Premier ministre alors que les ouvriers, quant à eux, doivent être alignés « par le bas » ?

Bref, vous l’aurez compris, la réforme de notre régime ne s’impose pas, elle sert de bouc émissaire au gouvernement et lui permet de dresser des salariés contre d’autres, c’est une revanche contre ces emm... de cheminots.

Nous avons une haute idée du service public, de la sécurité, de la ponctualité, nous y consacrons notre vie, et aussi, parfois, notre santé.

Ne nous laissons pas dresser les uns contre les autres. Ne nous laissons pas raconter n’importe quoi. Nous sommes tous des ouvriers, des mecs qui bossons, nous n’avons pas des millions d’euros en bourse, nous produisons pourtant les richesses de ce pays.

Alors oui, je fais grève, je m’excuse par avance de vous pourrir la vie pendant quelques jours, mais cette lutte, j’ai envie de la mener, je crois que je dois la mener.