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Liberté de création... et de critique !

Réflexions sur les usages réactionnaires du « combat contre la censure »

par Collectif Les mots sont importants
6 janvier 2018

Face à la nouvelle légitimité acquise par la dénonciation des violences sexistes, la réaction fourbit ses armes. Comment contenir la vague d’indignation, comment limiter les dégâts, comment, finalement, circonscrire le débat à défaut de l’empêcher ? L’indignation supposément vertueuse contre la menace de « censure » est une parade, bien maladroite, bien pathétique, mais assez efficace pour qu’on s’y arrête. L’argument est repris dans une tribune publiée récemment par l’Observatoire dit de la liberté de création. Elle nous met longuement en garde contre « une nouvelle forme de censure ». « Censure » : le mot revient 11 fois dans ce texte sentencieux, indice sans doute d’un danger imminent. La mort de la « liberté de création » et « l’échec du débat démocratique » nous auraient-ils échappé ?

« L’Observatoire de la liberté de création s’alarme d’une nouvelle forme de censure venue d’associations antiracistes ou féministes », publie Libération le 3 janvier 2018. Par nature ingrates, ces associations antiracistes et féministes ignoreront sans doute cette précieuse mise en garde. Leurs militant-e-s soupireront sans doute, à entendre les recommandations que leur prodiguent, une fois de plus, leurs amis bien intentionnés. Sans doute continueront-ils de « se tromper », embourbés dans leurs « faux combats », loin de la voie que, obligeamment, l’Observatoire de la liberté de création consacre une tribune à tracer.

Obligeamment en effet, car l’heure est grave. D’« anathèmes », de « sentences » en « interdiction de livres et de films », de « tribunaux populaires » en « lectures dogmatiques et unitaires », nous voilà plongés en pleines… le mot est lâché : « crispations identitaires ». De quoi donc s’agit-il ? On aurait attendu de ces défenseurs de la raison contre l’hystérie militante quelques indices de ce climat funeste. Mais rien. On parle de « tel spectacle, telle scène de pièce de théâtre, telle rétrospective, telle chanson ». On n’en saura pas plus. Alors on cherche, on remonte l’actualité de ces derniers mois. Mais à part l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil du numérique (ce que manifestement l’Observatoire n’a pas en tête, et pour cause, la documentariste et écrivaine appartenant à ces associations-féministes-et-antiracistes-qui-font-de-la-censure), la multiplication supposée des cas de censure ne nous évoque pas grand chose.

Il se dégage en fait de ce texte un relent assez dégoûtant de reconstruction du réel et d’inversion des rôles. En plein débat sur les violences sexuelles depuis l’affaire Weinstein, alors que l’ignominie de la violence étatique à l’encontre des migrants commence à faire consensus, voilà un Observatoire composé d’un certain nombre d’associations et de syndicats de gauche (dont la Ligue des droits humains), qui ne trouve rien de mieux à faire que de construire – sans aucune preuve, sans aucune donnée – un prétendu danger émanant de… ceux et celles qui combattent les discriminations.

Ce n’est toutefois pas le plus grave. La leçon que nous assène ce respectable Observatoire produit un discours qui n’est pas sans effet, tant les arguments de la « censure » et de la « dissociation de l’homme et de l’œuvre » peuvent faire mouche. Qui en effet est « pour la censure » et « contre la liberté artistique » ? Pourtant, outre que personne aujourd’hui ne réclame la censure, la vision d’un monde de l’art à part, protégé par un statut d’exception, pose problème.

Cette tribune, mais plus largement tous les commentateurs choqués par la mobilisation contre la pièce de théâtre Exhibit B, la rétrospective consacrée à Roman Polanski, les chansons d’Orelsan ou encore contre l’écho donné au retour de Bertrand Cantat sur la scène musicale – car il faut bien évoquer des cas concrets – brandissent les mêmes arguments. Ils reprochent à leurs détracteurs une vision simpliste de l’art. L’œuvre est de l’ordre de la représentation, nous expliquent-ils doctement. Ce que crée l’artiste et ce qu’il fait dans sa vie sont deux réalités séparées. Les délits et les crimes sont jugés par la Justice, qui ne s’en prend plus aux personnes condamnées quand elles ont purgé leurs peines.

Rappels instructifs, mais qui évacuent des réalités plus… complexes. L’œuvre d’art est représentation, en effet, mais les représentations construisent aussi le réel. Qu’elles nourrissent les préjugés ou qu’elles les questionnent, qu’elles favorisent les prises de conscience ou qu’elles consolident l’ordre établi, elles contribuent à modeler, de façon subtile, variable selon les individus et rarement univoque, les manières de voir le monde. Les œuvres culturelles font partie du social, comme les artistes. En posant une séparation absolue entre les « œuvres » auxquelles on ne saurait s’attaquer et les « blocages de la société » (charmant euphémisme pour parler des discriminations), l’Observatoire laisse voir son ignorance des logiques matérielles et symboliques qui produisent les inégalités.

Epouvanté sans doute par la reconnaissance nouvelle des violences contre les femmes dans la culture, l’Observatoire revendique pour les artistes un « statut exceptionnel », un « espace particulier ». La production artistique doit certes être protégée, mais de quoi exactement ? Des « phénomènes d’entrave économique », comme le rappelle utilement le manifeste qu’avait publié l’Observatoire de la liberté de création à sa fondation en 2003 ? Oui. De la censure ? Oui. Mais de la censure de ceux qui ont le pouvoir de l’exercer, c’est-à-dire en premier lieu des gouvernements, des mairies, des groupes de pression d’extrême droite, des intermédiaires et des institutions culturelles. Certainement pas d’associations, qui non seulement n’ont pas ce pouvoir, mais ne le recherchent pas. Ainsi ce n’est pas l’interdiction de diffuser les films de Roman Polanski que demandaient les féministes, mais l’annulation d’une rétrospective le consacrant et le célébrant alors que plusieurs femmes révélaient qu’il les avait violées quand elles étaient mineures.

L’artiste vivrait dans un monde à part. Il faudrait par ailleurs lui accorder un droit absolu et irréductible à « choquer ». « Les oeuvres sont libres de choquer », écrit l’Observatoire, phrase qui par ailleurs ne veut rien dire. Mais jusqu’où doit aller ce droit ? Est-ce légitime et souhaitable de « choquer » ceux et celles qui subissent le sexisme et le racisme ? D’humilier un peu plus ceux qui le sont en raison de leur sexe, de leur race, de leur origine, de leur statut économique ? Et d’ailleurs : pourquoi le droit à « choquer » ne serait-il pas à eux et elles aussi reconnu - sans qu’on brandisse, pour les faire taire, l’accusation de « censure » ou le reproche (fatal !) d’« instrumentaliser l’interprétation des œuvres à des fins militantes » ?

Si l’art est dans la société, s’il est, fort heureusement, en partie protégé des logiques du marché par les subventions publiques et de la censure politique par le droit, il doit faire objet de débat. La tribune publiée dans Libération l’admet, mais en passant, et en opposant « critique » et « censure », sans qu’on sache jamais comment on passe de l’un à l’autre, et qui le fait. Il faut le rappeler : le droit à critiquer, c’est le droit à critiquer les manières de représenter le monde, et le droit à critiquer les points de vue, parfois aveugles, à partir desquels certains artistes le font, ainsi que les choix que font avec l’argent public les institutions culturelles.

« Les qualifications publiques d’indignité ou d’infamie n’ont pas leur place dans notre dispositif démocratique », ose écrire l’Observatoire. Une phrase qui doit faire plaisir à Harvey Weinstein. Que l’Observatoire commence donc à s’appliquer cette règle de conduite à lui-même, en laissant les associations féministes et antiracistes continuer leur difficile et long combat sans les diffamer et les traîner dans la boue.