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Logique de la haine

En finir avec l’antiracisme d’Etat (Cinquième partie)

par Pierre Tevanian
12 décembre 2013

A l’heure où l’appareil d’Etat, aux mains de la gauche, poursuit une politique intensive de rafles de roms et de sans-papiers, d’expulsions de lycéens et de chasses aux voilées, à l’heure où même des injures négrophobes contre Christiane Taubira servent de tremplin au sinistre Manuel White, à l’heure où la vieille machinerie de l’antiracisme d’Etat se remet péniblement en marche, pour occulter une fois de plus d’autres marches et d’autres antiracismes, à l’heure où les petites mains jaunes tentent de se refaire une santé avec le concours de l’inusable Sœur Caroline Fourest, un retour critique nous a paru nécessaire sur ce que nous appelons, donc, l’antiracisme d’Etat [1]. Aux évidences premières de l’antiracisme d’Etat, nous opposons ici quelques vérités simples, qui peuvent servir de principes directeurs pour un antiracisme conséquent – des vérités qui ont en commun d’être paradoxales et radicales , au sens premier du terme : contraires à la doxa, et radicales au sens où elles appréhendent le problème à sa racine

Partie précédente : Limites et mérites de la tolérance

La haine n’est pas le fondement du racisme, mais au contraire le signe d’une crise du racisme.

Nous l’avons déjà souligné [2] : le racisé n’est perçu et traité comme un corps furieux, menaçant et haïssable que lorsqu’il refuse sa position subalterne et s’affirme avec trop de détermination comme un égal. Inversement, lorsque l’ordre social et symbolique inégalitaire demeure incontesté, le racisé demeure invisible et bénéficie même d’une certaine forme de sympathie, en tant que loyal serviteur.

Le récent déchaînement de violence et de furie prohibitionniste contre les filles voilées, par exemple, ne marque pas l’émergence d’un nouveau racisme : il constitue plutôt la forme réactive et exacerbée qu’a prise un racisme très ancien au moment où les racisées l’ont mis en crise. La haine qui s’est abattue à partir de 2003 sur ces femmes peut en effet être comprise comme une réaction de panique qui s’est emparée des gardiens de l’ordre social et symbolique raciste face à l’émergence d’une génération de jeunes musulmanes sûres d’elles même, de leur choix et de leur bon droit, face à leur insertion dans le paysage français et face à leur accession progressive à des espaces sociaux qui leur étaient jusqu’alors interdits par les lois non-écrites de la bienséance républicaine – l’école, l’université, les emplois qualifiés et le monde associatif et politique.

En d’autres termes, si les filles voilées n’ont pas été confrontées à une telle haine au cours des décennies précédentes, ce n’est pas parce que le racisme anti-arabe et anti-musulman n’existait pas, mais bien au contraire parce qu’il était beaucoup plus fort et incontesté : les femmes voilées étaient pour l’essentiel des mères au foyer ou des femmes de ménage, invisibles socialement, et la pression sociale intégrationniste dissuadait de toute façon les autres d’user de leur droit de porter le voile à l’école ou au travail. Les lois de prohibition et les campagnes de dénigrement n’étaient pas à l’ordre du jour pour la simple raison que sauf exception, les femmes voilées n’accédaient de toute façon pas à l’école et l’université, ni sur le marché de l’emploi – ou bien en faible nombre et à des places très subalternes. C’est uniquement lorsque leur exclusion sociale de facto a pris fin que le vote d’une loi de prohibition s’est imposé comme ultime rempart.

La loi anti-foulard du 15 mars 2004 doit en somme être considéré à la fois comme un recul grave sur le plan juridique et politique et comme un signe plus positif d’un point de vue sociologique, dans la mesure où elle révèle, en s’y opposant, un progrès de l’égalité sociale – suffisamment marquant pour inquiéter les gardiens de l’ordre inégalitaire et les pousser à l’extrême. La question qui se pose dès lors est de savoir ce qui, de la dynamique sociale égalitaire ou du contre-feu étatique, va l’emporter. Car s’il est certain que la perte de sang froid, le déferlement d’injures et le recours à la prohibition trahissent une perte de puissance et de confiance des dominants, il n’est pas moins certain que les campagnes de diabolisation et les lois de prohibition transforment radicalement le rapport de force et tendent à renvoyer les femmes voilées dans l’inexistence sociale. Rien n’est joué, même si l’on joue – comme toujours dans une situation de domination – à armes inégales.

On peut d’ailleurs généraliser cette analyse, en interprétant de manière analogue l’actuelle libération de la parole raciste – des éditoriaux arabophobes et islamophobes de Philippe Val dans Charlie Hebdo au sidérant Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, en passant par les élucubrations d’Alain Finkielkraut et par l’avalanche de campagnes médiatiques arabophobes ou islamophobes (affaires de voile ou de burqa, lois de circonstance, affaire du RER D, affaire des caricatures de Mahomet, affaire Redeker, limogeage des bagagistes de Roissy, affaires du « mariage annulé » et du « tournoi de basket non-mixte » et mille autres...) sans oublier les sinistres épisodes du Ministère et du Débat sur « l’identité nationale », ou les accusations absurdes de « racisme anti-blancs » qui furent proférées contre les Indigènes de la République par le ministre Brice Hortefeux [3]. La tonalité souvent haineuse, bête et méchante de ces discours est à la fois inquiétante en tant qu’elle attise et légitime les tendances racistes dans l’ensemble de la population, et symptomatique d’une salutaire crise de l’ordre social et symbolique raciste.

Car si la parole haineuse prolifère ainsi, jusqu’au sommet de l’État, c’est que désormais plus rien ne va sans dire. La forteresse raciste est assiégée. Les sans-papiers sortent de l’ombre et réclament leur dû. Les détenus brûlent leur centre de rétention. La jeunesse – et plus largement la population – non-blanche refuse de plus en plus la posture de profil bas et d’hyper-correction que leur impose l’idéologie intégrationniste, manifeste ostensiblement sa référence musulmane ou son identité « lascarde », exige le respect et demande des comptes. La monopolisation des postes de pouvoir politique, économique et médiatique par des Blancs est plus que jamais mise en question, aussi bien par des activistes « radicaux » comme les Indigènes de la république que par des lobbies « respectables » comme le CRAN (Conseil représentatif des associations noires). Le débat est ouvert sur la nécessité de nommer et compter les blancs et les non-blancs afin de lutter contre les discriminations [4]. Le passé colonial et son occultation sont mis en cause…

Bref : à une situation de domination tranquille a succédé une situation de domination inquiète, menacée, et de ce fait plus loquace et plus agressive.

D’une telle situation de crise peut émerger le pire (un violent backlash raciste, dont nous voyons aujourd’hui se multiplier les terrifiants symptômes) comme le meilleur (un réel enrayement de la mécanique raciste). Nul ne peut en vérité prévoir qui, des gardiens de l’ordre raciste ou de ses adversaires, est en mesure de l’emporter. Raison de plus, si l’on se veut réellement antiraciste, pour entrer en lutte.

P.-S.

Ce texte est extrait de La mécanique raciste, paru en septembre 2008 aux éditions Dilecta.

Notes

[1] Le texte qui suit est paru initialement il y a cinq dans La mécanique raciste. Il nous paraît, hélas, plus que jamais d’actualité.

[2] Dans le second chapitre de La mécanique raciste. Cf. aussi « Le corps d’exception et ses métamorphoses », Deuxième partie

[3] Sur ces différents points, cf. notamment les articles suivants, publiés sur le site www.lmsi.net : Pierre Tevanian, « Philippe Val est un raciste » ; Achille Mbembe, « L’Afrique selon Nicolas Sarkozy » ; Collectif Les mots sont importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme » ; Pierre Tevanian, « Une révolution conservatrice dan la laïcité » ; Collectif, « Marie n’est pas coupable ! Pour une lecture politique de l’affaire du RER D » ; Laurent Lévy, « Un gros mot. À propos du ministère de l’identité nationale ». Et sur d’autres sites : « Bagagistes de Roissy : un racisme d’État » ; « Face au MIR, Hortefeux fait front… national » ; « Petite leçon de français d’une sous-sous-chienne aux souchiens malentendants » (www.indigenes-republique.org) ; « Relançons le débat sur l’Islam » (http://www.bakchich.info/article4095.html, sur l’annulation du mariage de Lille). La plupart de ces campagnes racistes sont évoquées également dans Pierre Tevanian, La république du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Editions La Découverte, 2007

[4] Cf. Pap Ndiaye, « L’étrange carrière de SOS Racisme » ; Patrick Simon, « Comment la lutte contre les discriminations est-elle passée à droite ? » ; et la pétition de chercheurs « Enquête sur la diversité : le savoir que refuse SOS Racisme ». Ces trois textes sont publiés sur le site www.mouvement.asso. Cf. également Patrick Simon, « Qu’est-ce qu’une politique contre les discriminations ? » et « Le rôle des statistiques dans la transformation du système des discriminations », http://seminaire.samizdat.net.