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Lorsque la République se voile la face

par Bahia El Hamma
6 décembre 2003

Bahia El Hamma est chef de projet "Politique de la ville", et signataire de la pétition "Oui à la laïcité, non aux lois d’exception", contre l’exclusion des élèves pour port d’un foulard islamique. Elle revient, dans ce texte, sur les contradictions et les rendez-vous manqués de la République française.

" Je me souviens aussi du 13 mai 1958, papa nous avait emmenées sur le place
Marqué, des cocardes bleu, blanc, rouge dans les cheveux, au grand dam de
maman. Gaulliste pendant la guerre de 39-45, là elle était critique. Elle ne
supportait pas le coup d’Etat de 1958. Elle parlait de mascarade. Elle qui réclamait des droits pour les Arabes nous
disait qu’elle avait honte de ces français qui avaient approuvé le massacre des
innocents à Sétif en 1945, qui refusaient aux Algériens l’égalité des droits et
qui, en mai 1958, prônaient en même temps l’Algérie française et l’émancipation
des Algériens.
Comment aurait-elle pu, à ce moment, accepter sans un regard critique ces "pieds-Noirs" invitant les femmes arabes à se dévoiler en public, sur la place
Marqué, sous prétexte d’égalité ? "

Cet extrait est tiré d’un livre intitulé Quatre Soeurs - Hier en Algérie,
Aujourd’hui en France
[1]. Au moment où je lisais ce livre, l’affaire du foulard
resurgissait. J’avais à l’esprit le déchaînement médiatique, les débats
passionnels autour du foulard et de l’Islam, le mépris, la peur et la haine raciste palpables
dans les salles de débats et conférences. C’est dire à quel point la lecture de ce
passage a pris une résonance toute particulière. Comment ne pas faire le lien ?

Hier en Algérie, les courants " assimilationnistes ", ceux qui prônaient en même
temps l’Algérie française et l’émancipation des Algériens, invitaient les
femmes algériennes à se dévoiler sur la place publique, sous prétexte
d’égalité.

Aujourd’hui en France, des intellectuels, des politiques de droite comme de gauche, des militants associatifs, des féministes, des enseignants, en
appellent à une loi visant à l’exclusion des filles qui refuseraient de se
dévoiler avant d’entrer dans l’école de la République, sous prétexte de
laïcité ou, là encore, d’égalité des sexes.

Hier en Algérie...

Les femmes étaient invitées à ôter le foulard, symbole d’une société
patriarcale et archaïque qu’il fallait civiliser. Comme si l’émancipation des
femmes algériennes passait par le renoncement forcé au voile. C’était vite oublier que leur
émancipation passait avant tout par l’émancipation d’un peuple colonisé qui
aspirait à l’égalité de traitement et à la citoyenneté.

Aujourd’hui en France...

L’affaire du foulard. Cette campagne est aussi menée sur le thème de
l’émancipation féminine. La femme musulmane suscite une vive
émotion ; mais il ne faut pas voir dans cette attitude un intérêt réel pour la
condition de ces femmes, auquel cas il ne viendrait pas à l’esprit d’exclure de
l’école des adolescentes. Il s’agit surtout de jeter le discrédit sur toutes celles et
tous ceux qui se réclament de l’Islam. Les représentations héritées du passé
colonial persistent : l’Islam, religion de l’étranger, de l’indigène, la femme
victime, soumise et voilée.

On prétend donc émanciper ces adolescentes en les excluant de l’école
alors que le principe même de l’école publique est le droit et l’obligation
d’être scolarisé.

Une fois de plus, la principale question n’est pas posée : pourquoi en est-on
arrivé là ?
La République à la mémoire courte.

Hier en Algérie...

8 mai 1945 : la France commémore la victoire sur la barbarie nazie. Pour les
Algériens, cette date correspond à un épisode sanglant de la répression
coloniale. Des milliers d’algériens qui manifestent pour l’égalité de traitement
et l’intégration à la République, sont massacrés par les colons et les
autorités françaises. Des Algériens qui avaient pris toute la mesure de leur
situation de citoyens de seconde zone [2].

On attend toujours que la République explore cette page sombre de son Histoire.
Pour l’heure, elle se voile la face.

Aujourd’hui en France...

1983 : la Marche pour l’Égalité, une marche pacifique qui donne à voir cette
jeunesse des quartiers . Ces "descendants d’ immigrants nord-africains ",
comme leurs aînés, sont porteurs des idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité. Ils demandent en
tant que citoyens français d’avoir droit de cité dans le cadre de la
République laïque. La main tendue à la République n’est pas saisie. Le déni
de citoyenneté qui remonte à l’époque coloniale se poursuit.

On attend toujours que le République reconnaisse ce rendez-vous manqué avec la
jeunesse des quartiers. Pour l’heure, elle se voile la face.

Aujourd’hui, la République en paie le coût. Ces foulards n’ont pas surgi de
nulle part, ils sont le produit d’une République qui refuse de faire face à
ses propres contradictions, et aux pages sombres de son histoire.
C’est tout le paradoxe d’une République à la fois porteuse d’un discours
d’émancipation universelle et pratiquant dans les faits une politique de
discriminations qui apparaît en filigrane dans cet extrait de Quatre soeurs -
Hier en Algérie, Aujourd’hui en France
, et qui paraîtra au grand jour si cette
loi d’exception visant les élèves voilées venait à être votée.

La République a une nouvelle fois rendez-vous avec une partie de sa jeunesse
issue de l’immigration post-coloniale.
Ce rendez-vous sera-t-il une fois de plus manqué ?

P.-S.

Notes
[1] Frédérique Boblin, Eve Calo, Nelly Collet, Fabienne Rozotte, L’Harmattan, 2001

[2] " Quand se réveillent les peuples soumis et qu’ils opposent au colonialisme les principes mêmes de la civilisation dont se
réclament les colonisateurs, la barbarie s’exacerbe" (Mohammed Harbi, dans Le Monde Diplomatique, Août 2001, "Polémiques sur l’histoire
coloniale".