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Mémoire de la Shoah, mémoire coloniale : mémoire de l’esclavage : les liaisons dangereuses !

À propos de l’affaire Dieudonné

par Antoine Germa
12 mars 2005

On aurait tort de penser que "l’affaire Dieudonné" est l’illustration directe et transparente du retour de l’antisémitisme en France.

L’inquiétude suscitée par les propos de Dieudonné ne réside pas dans le simple fait d’interroger les usages mémoriaux de la Shoah. Le sujet n’est pas tabou : à la suite des articles précurseurs d’Hannah Arendt consacrés au procès Eichmann, les historiens en ont fait un objet d’études reconnu dans le champ académique comme le prouvent, entre autres, les travaux d’Idith Zertal sur Israël, d’Annette Wierviorka sur la France ou de Peter Novick sur les Etats-Unis. La commémoration du soixantième anniversaire de la découverte d’Auschwitz a montré que ce questionnement légitime traversait maintenant l’espace public (quels sont les usages de cette mémoire ?risque-t-on d’assister à un phénomène de saturation ?).

Ce qui, à juste titre, doit nous inquiéter, c’est que cette affaire révèle une forme singulière de négationnisme qui ne nie pas l’existence de la Shoah mais qui s’attaque à sa mémoire et à sa célébration. Ce négationnisme est fondé sur une concurrence victimaire malsaine, fruit d’une vision communautariste de la société laquelle se nourrit de l’invisibilité de certaines minorités dans l’espace public.

On le sait bien, au carrefour de l’identité et de la mémoire collectives, se trouvent souvent la figure de la victime et le souvenir d’un désastre. Pour reprendre correctement les mots d’Idith Zertal, "une étape essentielle de la formation d’une communauté nationale est son autoperception comme communauté traumatique, communauté victimaire". Depuis longtemps déjà dans l’opinion commune, la Shoah constitue, dans nos sociétés, l’étalon du Mal. Viennent parfois s’y confronter ceux qui - suivant des intérêts et des logiques spécifiques- veulent justifier leurs actions ou bénéficier du statut de victime pour obtenir droits et reconnaissance, aussi légitimes soient-ils.

Les comparaisons les plus hasardeuses sont ainsi dressées et des grilles de lecture simplistes permettent de rejouer à l’infini le rapport bourreau/victime, nazis/Juifs. Il suffit pour s’en convaincre, d’examiner la façon dont Dieudonné avait parodié à la télévision le conflit israélo-palestinien, ou, dans un tout autre registre, la façon dont la rhétorique guerrière américaine a systématiquement comparé Saddam Hussein à Hitler !

La qualification de génocide devient un label revendiqué par beaucoup, alors que le mot ne désigne pas uniquement un massacre à grande échelle mais implique une planification, une participation active de l’État et l’extermination d’un groupe selon des critères ethniques ou religieux. Le pape lui-même, usant d’une comparaison à la fois inadmissible et coupable, a récemment assimilé l’avortement à un génocide, tout en en établissant une équivalence aberrante entre les lois qui ont permis aux nazis de prendre le pouvoir en Allemagne et celles relatives à l’IVG. Rhétorique scandaleuse et totalement incongrue qui trouve sa traduction imagée dans des tracts distribués en janvier à Paris par des militants anti-IVG, dans lesquels était représenté Hitler serrant la main de Simone Veil !

Dans ce contexte général de troubles mémoriels, Dieudonné tisse des liens factices et oppose, sans raison historique aucune, mémoire juive et mémoire coloniale, mémoire de la Shoah et mémoire de l’esclavage. Pensée comme unique, comme un bloc, comme indépendante des acteurs, des contextes et de ses usages, "la mémoire de la Shoah" aurait envahi selon lui l’espace public, faisant de l’ombre à toutes les autres mémoires.

Curieuse conception de la mémoire collective perçue comme un champ clos, figée, constituée de l’addition de mémoires spécifiques. Dangereuse conception qui renvoie en fait à une certaine vision de l’espace public pensé sur le mode de l’agrégation de communautés. Du coup, l’humoriste présente la mémoire de la Shoah uniquement comme "une mémoire juive" et, conformément à la vieille théorie antisémite du complot, comme un outil d’intimidation manié par un groupe occulte qui, fort de ses appuis parmi les faiseurs d’opinion, obtiendrait ce qu’il désire : une visibilité totale et exclusive des Juifs dans l’espace public aux dépens des autres groupes minoritaires.

Mais une mémoire, pour exister dans l’espace commun, n’a pas besoin d’en chasser une autre, elle doit donner un sens opportun à l’action des vivants pour engendrer ce que Michelet appelait "la cité commune". C’est pourquoi il devient impératif, avant que cette forme de négationnisme ne se structure véritablement et ne devienne un fait social, de délier ces mémoires et ces histoires.

Il convient de dénoncer avec une force égale tous les amalgames qui nourrissent ces liaisons dangereuses, d’où qu’ils viennent ! Il est très grave, à partir du cas Dieudonné et sans autre forme de procès, de suspecter a priori d’antisémitisme et de négationnisme- fussent-ils qualifiés de "nouveaux" dans la presse- tous ceux qui cherchent leur propre voie d’émancipation dans notre société entre les injonctions "Sois immigré et tais-toi et "Je suis immigré donc je suis", et qui par conséquent revendiquent la prise en charge collective de notre passé colonial et esclavagiste.

Il ne s’agit pas de répondre à des revendications communautaristes, à moins de concevoir ces mémoires comme communautaires alors qu’elles s’impriment très profondément dans notre histoire collective. Il ne s’agit pas non plus d’y voir la trace d’islamistes perfides qui, plus malins que les autres, auraient ourdi un complot afin d’affaiblir la cohésion nationale, sinon à considérer que tous nos concitoyens issus de l’immigration postcoloniale feraient partie d’une cinquième colonne de l’islamisme radical.

Il s’agit d’éclairer les mécanismes de la discrimination et du racisme qui, issus de la colonisation et de l’esclavage, sévissent encore dans notre société. Et ainsi de répondre aux demandes légitimes d’égalité de traitement et d’intégration politique, c’est-à-dire une exigence de présence donc de visibilité dans l’espace public pour ceux qui en sont exclus. Symptomatiques à cet égard apparaissent le récent colloque tenu à l’E.H.E.S.S. sur les Noirs en France et, sur un mode différent, "l’Appel des Indigènes de la République".

La suspicion aujourd’hui systématique d’antisémitisme, de communautarisme et de manipulations islamistes qui pèse sur ce genre de revendications, lorsqu’elle n’est pas justifiée, entretient un climat délétère en empêchant l’instauration d’un véritable débat public sur ce sujet. Elle doit alors être comprise comme un instrument raciste de domination destiné à maintenir dans l’ombre et dans le silence une partie de nos concitoyens en raison de leurs origines.

Engager la mémoire de la Shoah dans ce cas précis c’est aussi l’utiliser comme un instrument politique d’occultation des autres mémoires et alimenter ce négationnisme. En rendant la lutte contre l’antisémitisme solidaire de ce combat raciste, on joue un bien sale tour à ceux qui s’engagent pleinement dans la lutte contre la judéophobie ! Plus que jamais, il nous faut comprendre que l’antisémitisme et le racisme, notamment islamophobe, ne sont que l’avers et le revers d’un même mal qui ronge le tissu social. L’un et l’autre requièrent la même vigilance et la même intransigeance.

P.-S.

Antoine Germa est professeur d’histoire-géographie à Clichy-sous-Bois