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Monsieur T

Chroniques d’une voilée désabusée (21)

par La Voilée
16 août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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La première fois que je l’ai vu, j’ai dit à mon père : tu trouves pas qu’il était bizarre le monsieur ? Youchkadiye zound ighiga choqué !?! (traduction à l’arrache : "j’ai l’impression qu’il était choqué" (alternance codique les gens !). D’ailleurs, je tiens à préciser à mon pote géant vert alias le joggeur à frange du 9-2 (MDR) que c’est du berbère et non de l’arabe... En même temps, c’est que des rali ralou rala hein :D). Mon père a rigolé. Et puis la semaine d’après, monsieur T revenait pour me donner mon premier cours.

J’ai toujours détesté les maths, et durant mes années lycée, cette horreur avait atteint son apogée. Avec mes problèmes de hijab en terminale (année d’application de la loi anti-bâchées) qui se sont notamment traduits par quelques semaines d’exclusion "inclusive" au sein de l’établissement (=période d’exclusion pendant laquelle tu dois quand même venir au lycée à tes heures de cours même si c’est pour glander... légalement, on ne pouvait pas me renvoyer, et il ne fallait pas que je sèche, sinon la proviseure en aurait profité pour me pour virer pour absentéisme... cool !), j’étais un peu démotivée et j’avais le bac à la fin de l’année.

Je détestais ma prof de maths de l’époque qui, en plus d’être une féministe à la noix, était une pied noir traumatisée par la décolonisation (dans ses dents !), un peu trop familière avec moi avec des phrases du style enlève ton foulard (alors que c’était un bandana) moi je connais le bled, je connais les traditions, faut s’émanciper... Sauf que MOI, je connais le bled (comme elle dit) que trois semaines par an, et qu’en plus le bled dont elle parle (l’Algérie)... ben moi je connais pas (je connais le Maaaarrrrock, t’as vu :p).
Chez moi, on avait peur que je sois dégoûtée du lycée, au point de ne rien faire en cours. Mais j’avais cette année là une prof d’histoire et un prof d’éco extraordinaires (sans oublier ma classe... ma bande de l’époque : Bibi le grand, Houks le nombriliste, Y le mégalo, G le descendant de colon (et c’est pas une blague, ta3 l’Afrique du Sud... mais malgré l’atavisme, on l’a remis sur le droit chemin !) et Y la lascarde... wouwouwou). On a alors décidé de me prendre un prof particulier en maths, une idée qui ne m’enchantait pas vraiment.

La première rencontre avec monsieur T s’est déroulé un dimanche après midi. Je rentrais d’un cours d’arabe (eh oui ! Un dimanche ! Faut bien entretenir ma bougnoulité et mon intégrisme...), et je l’ai trouvé dans le salon en train de discuter avec mon père. Il parlait des bassins miniers du nord, parce que monsieur T en était originaire et que mon père avait été ouvrier dans les mines de sa région natale. Monsieur T est un ancien ingénieur de chez EDF qui adorait les maths et l’enseignement, et qui a fini par devenir... prof de maths. C’était un rouge, un vrai de vrai ! Fils d’ouvrier coco, et petit fils d’ouvrier coco, il est devenu à son tour... coco.

Durant les premières séances, on ne parlait que de maths. Monsieur T était assez froid, alors que l’ami qui nous l’avait recommandé l’avait décrit comme quelqu’un de très jovial.

Petit à petit est venu LA question que pose tout un individu qui a en face de lui à une voilée : pourquoi tu portes ce voile ? Bizarrement, je ne me souviens plus du tout de ma réponse, mais je sais que depuis ce jour s’est créée entre monsieur T et moi une extraordinaire complicité. J’adorais avoir cours avec lui même si parfois, il s’éreintait durant trois heures à m’expliquer un exercice tout simple (wa même avec la TI machin qui te fait tes courbes, moi je foirais ma dérivée...). Il me disait tout le temps : jeune fille, tu fais un blocage. C’est pas de la stupidité ou de l’incompréhension, tu fais un blocage !

Au fur et à mesure des séances, je faisais tout pour commencer mes exercices plus tard. Je lui demandais de me parler de sa jeunesse (j’adore parler avec les "vieux" de leur jeunesse). Il a un peu galéré dans la vie, mais il s’en est sorti parce que c’était et c’est toujours d’ailleurs un homme très brillant et très cultivé. Il lui arrivait de me parler pendant des heures (histoire, politique, religion sans oublier... son jardin), de me faire des résumés des bouquins qu’il lisait (un vrai rat de bibliothèque). J’ai jamais vu quelqu’un qui avait autant de bouquins et qui squattait autant les bibli et les librairies. Mais même si on parlait de tout et de rien plus d’une heure, il ne sortait pas de la maison sans avoir fait ses deux heures de cours...

Quand je lui ai raconté mes petits problèmes au lycée avec certains prof, la proviseure et les CPE, et il m’a dit : jeune fille, ne te laisse pas faire ! Mais je me demande toujours pourquoi tu le portes ? Tu es quand même en train de gâcher ton avenir. Et je vous jure qu’en temps normal, ce genre de phrases me met hors de moi. Mais comme je savais que c’était quelqu’un de foncièrement bon et que j’avais énormément de respect pour lui, eh bien je me taisais et je souriais.

Quand j’ai eu mon bac, je me suis inscrite en prépa, et puis à la rentrée, me suis fait virer au bout de quelques jours. Cette situation l’avait mis hors de lui. Je m’attendais à ce qu’il dise : allez, retire-le (c’était encore un bandana), c’est pour tes études. Même pas ! Il m’a même proposé de harceler le rectorat, la proviseure, etc. Moi, j’ai lâché l’affaire, j’avais pas envie de supporter une année de plus l’animosité et la violence faite à toutes les voilées dans le secondaire (n3al bou l’éducation nationale !), et puis je me suis inscrite en bi-deug d’éco-gestion et de sociologie.

J’ai gardé monsieur T comme prof particulier (d’ailleurs, il m’avait dit : mais les maths c’est pas fait pour toi ma grande !). Et effectivement, il y avait toujours blocage, au point que je n’allais pas aux CM ni au TD de maths parce que je savais qu’il y avait compensation (hihihi), et les séances avec lui étaient des séances de politique (ma première année= année de découverte , année du "CPE" et année des blocages et des manifs, wouhouhou). A la fin de chaque cours, comme je lui racontais mes exploits de militante enflammée (et un peu naïve... n3al bou l’extrême gauche), il me disait : attention avec ton foulard dans les manifs. Fais gaffe aux fachos ! Et n’approche pas les CRS ! Et même qu’une fois, alors qu’il avait vu un truc à la télé qui s’était passé dans ma fac, il a appelé à la maison pour savoir si j’étais bien rentrée.

En résumé, vive monsieur T !

J’ai plus de cours de maths à la fac, donc plus besoin des explications de monsieur T. Mais je prends toujours de ses nouvelles (sans oublier sa femme tout aussi charmante et gentille). Je sentais qu’au début, mon hijab le gênait un peu, le rendait perplexe. Mais petit à petit, plus rien. Pas une réflexion. Une fois, il voulait me faire la bise avant de partir en vacance. Je lui ai tendu la main en lui expliquant, un peu gênée (alors qu’en temps normal, je le fais sans me préoccuper de la réaction que ça va suciter), que je ne faisais pas la bise. Et il m’a répondu : c’est pas grave ma grande, suivie d’une petite tape sur l’épaule.

Je sais pas pourquoi je vous parle de monsieur T. C’est peut être parce qu’en rangeant des bouquins, j’ai retrouvé ceux de maths... ou peut être pour dire aux affreux que leur cas n’est pas si désespéré que ça... Oui ! Parce que monsieur T en était un au début. Mais plus maintenant !

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » en juin 2008