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Mots et maux d’une décennie 2010-2020

Le collectif LMSI fêtera ses 20 ans dans le 20ème arrondissement

par Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
10 mars 2020

Le collectif « Les mots sont importants » fête ses vingt ans en publiant un recueil à plusieurs voix (une trentaine) revenant sur quelques temps forts de ces deux décennies, ou plus précisément de la seconde : 2010-2020, pour déboulonner, comme à notre habitude, les mots, les amalgames, les rhétoriques toxiques. L’occasion aussi de poser quelques jalons pour la décennie qui s’ouvre, toujours sur les mêmes bases, suivant les mêmes boussoles : un devoir d’insolence face aux cuistres et face aux puissants, et une guerre acharnée contre les formes anciennes ou relookées de l’ordre moral, du patriarcat, du racisme et de quelques autres dominations. Bref : quelque chose comme une contre-culture de l’égalité. Nous publions ici un extrait de l’introduction du recueil, qui paraît ce mercredi 11 mars, et qui sera présenté avec de nombreux-ses auteur-e-s à la librairie Monte-en-L’air, quand cela sera redevenu possible. En attendant, le livre peut être commandé, jusqu’à nouvel ordre, mais s’il vous plaît pas sur Amazon ! Quelques autres sites de commande en ligne peuvent être utilisés : voir ici-même.

Le 2 octobre 2018, le tribunal de Paris prononçait la relaxe dans le procès intenté par Frédérique Calandra à notre collectif et à son site : lmsi.net. Deux ans plus tôt, celle qui était alors maire du vingtième arrondissement de Paris avait porté plainte pour diffamation contre Sylvie Tissot (responsable du site) et Rokhaya Diallo (journaliste indépendante), ainsi que quatre militantes d’un collectif féministe (8 mars pour toutes). Les motifs de ce courroux ? Aux deux premières était reproché le simple fait d’avoir respectivement publié et relayé un article paru sur lmsi.net, dans lequel un acte de « censure » était imputé à Madame Calandra – l’élue ayant refusé, quelques semaines plus tôt, que Rokhaya Diallo participe à un débat organisé dans son fief [1].

Quant aux quatre militantes de 8 mars pour toutes, qui seront hélas condamnées, il leur était reproché d’avoir qualifié de « raciste » la politique d’une personnalité, Frédérique Calandra donc, pas franchement connue pour son amour des musulman·e·s ou des vendeurs et vendeuses de rue. En octobre 2019, un an plus tard, nous avons décidé de fêter les 20 ans du site avec une nouvelle anthologie, et de proposer ce projet à Isabelle Cambourakis, qui nous avait apporté son soutien à l’occasion du procès. Voici donc l’objet !

Autant le dire tout de suite : nous le dédions de bon cœur, mais avec toute notre antipathie, à Frédérique Calandra, à tous les censeurs et à toutes les censeuses – et aussi à tou·te·s les racistes. Et nous remercions vivement, profondément, chaleureusement, toutes celles et ceux qui nous ont soutenu·e·s lors de cet épisode, pathétique et comique à bien des égards, mais aussi éprouvant et coûteux – en argent, en temps et en énergie. Une pensée spéciale, enfin, va vers nos camarades féministes injustement condamnées.

Nous avons donc choisi, pour fêter notre seconde décennie d’existence, de rassembler des articles publiés tout au long de ladite décennie, comme nous l’avions fait au terme de la première, mais sans nous limiter cette fois-ci à nos propres écrits. Ce sont donc, au final, trente-quatre auteur·e·s différent·e·s qui sont ici regroupé·e·s, pour un total de cinquante textes. La liste des noms et leur « auto- présentation », en fin de volume, donnent un aperçu de la variété des profils : des hommes et des femmes, d’âge et d’origines diverses, des militant·e·s « encarté·e·s », des « électrons libres » mobilisés sur les réseaux sociaux, ou tout simplement des individu·e·s révolté·e·s dans leur vie quotidienne, des enseignant·e·s ou des chercheur·e·s rattaché·e·s à de « vénérables institutions », ou au contraire des voix plus marginales, c’est en tous cas une variété d’écritures, de registres, de styles et même de sensibilités que ce panel forcément incomplet donne à voir – une variété qu’on retrouve sur l’ensemble du site, au- delà de quelques dénominateurs communs évidents comme le souci de la liberté et de l’égalité.

Cinquante textes

Si le choix de cinquante textes a été difficile, sur un site qui en compte désormais deux-mille, et si les regrets sont inévitables, nous nous sommes malgré tout fixé quelques règles, dont celle-ci : ne proposer que des textes originaux, écrits pour nous ou en tout cas publiés exclusivement – ou initialement – sur notre site. Et cette autre, dictée par des impératifs de format : se concentrer sur la critique sociale, en écartant presque entièrement un autre versant important de « l’identité lmsi », le souci de parler aussi « en positif », et de publier des éloges, des exercices d’admiration ou d’amitié.

Il faut le rappeler : une bonne partie de la décennie fut occupée par la conception, la production, la réalisation et la promotion de deux films de Florence Tissot et Sylvie Tissot consacrés à Christine Delphy : Je ne suis pas féministe mais... et L’Abécédaire de Christine Delphy – et c’est d’ailleurs l’annonce d’une projection-débat autour de ce film qui occasionna l’affaire « Calandra versus LMSI ». Il y eut aussi, tout au long de la décennie, une longue série de réflexions sur la musique, et plus encore sur le cinéma, avec notamment la création d’un Département itinérant de Céline & Julie studies, et la publication de nombreuses analyses de film, souvent longues et approfondies, que nous n’avons pas retenues ici car elles auraient pris toute la place. Elles pourraient en fait former, à elles seules, un recueil à part entière : peut-être un jour, qui sait ?

Nous nous sommes donc concentré·e·s, pour ce recueil, sur des écrits plus ou moins analytiques ou satiriques, sérieux ou déconnants, froids ou colériques, mais tous consacrés à la critique des discours dominants. Nous en faisions le constat en fondant le site il y a vingt ans, et il reste plus que jamais valable aujourd’hui : le pouvoir, en particulier dans les régimes démocratiques, se doit sans cesse de légitimer par des discours les inégalités qu’il entretient et la violence qu’il exerce.

Euphémismes ou hyperboles, amalgames et sophismes divers, détournements ou retournements de sens : les expédients sont multiples pour faire apparaître les dirigeants comme de « courageux réformateurs », forcément légitimes puisque « choisis par le peuple », « compétents », « réalistes », « raisonnables », « responsables », « modernes » et « modérés », pétris de « valeurs » et d’« amour de la France ».

Il est vrai que le recours à la force tend aujourd’hui à assurer un rôle central dans l’étouffement des contestations sociales. Il est vrai aussi que le mépris de classe se manifeste souvent très brutalement, sans grandes précautions oratoires. Il est vrai enfin que le silence continue d’être une arme particulièrement efficace pour occulter toute la violence sociale infligée – et par exemple faire oublier la mort des migrant·e·s en Méditerranée, celle de Zineb Redouane frappée à sa fenêtre d’une grenade lors d’une manifestation des « gilets jaunes » à Marseille, celle aussi des suicidé·e·s à la Poste, à la SNCF, à l’école et dans tous les lieux de travail où sévissent les nouvelles formes de « management ».

Il reste, toutefois, que ni Macron ni Edouard Philippe – ni aucun dominant – ne peut se passer d’un discours de légitimation. Face à une violence qui malgré tout se voit, et une protestation qui parvient à se faire entendre, il faut répondre. Il faut des arguments, fussent-ils mensongers (et en général ils le sont outrageusement), pour justifier les fameuses « réformes » (celle par exemple d’un système de retraites qui ne serait plus « viable ») et pour détourner l’attention (avec par exemple l’inusable « laïcité » en danger, ou l’increvable « crise migratoire »).

Cette « langue des maîtres », comme nous l’avons appelée, semble bien rodée. Mais il arrive que la mécanique s’enraye, en particulier dans les moments de lutte sociale, et que vacille la figure du dirigeant honnête et compétent, au service de l’intérêt général. C’est alors que s’ouvrent de nouveaux « espaces publics » et que peuvent se rejouer des batailles sémantiques, opposant une parole alternative, une parole critique, une parole vivante, aux « éléments de langage » des dominants. C’est à cette guerre des mots qu’à notre échelle propre, mais en choisissant notre camp, nous entendons prendre part.

P.-S.

Mots et maux d’une décennie 2010-2020, recueil de textes rassemblés par Pierre Tevanien et Sylvie Tissot, est publié aux éditions Cambourakis. Une première rencontre aura lieu le vendredi 13 mars à Marseille à la librairie Transit.

Notes

[1Le débat (et le cycle de projections, annulé dans la foulée par la maire) auquel devait participer Rokhaya Diallo avait été organisé bénévolement par Sylvie Tissot à la demande de l’élue en charge des discriminations et de l’égalité femmes-hommes, et à l’occasion de la Journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars 2015. Ce contexte féministe n’avait pourtant pas empêché Frédérique Calandra de déclarer que si Rokhaya Diallo venait débattre, elle la « défoncerait ». Voir l’article du site Mediapart dans lequel elle a tenu ces propos : « La maire du xx e décrète Rokhaya Diallo persona non grata » ; et pour un récit complet de l’histoire, lire le texte incriminé : « Frédérique et Rokhaya sont en bateau,Rokhaya tombe à l’eau ».