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Les trois morts de Diane Selwyn

Mulholland drive : la clé des songes (Chapitre 4)

par Pierre Tevanian
24 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy,, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00.

Chapitre précédent : « Une mort annoncée »

Si Diane Selwyn est une morte en sursis, et si elle se sait condamnée à mort au moment où elle s’endort, c’est parce qu’elle est, d’une certaine manière, déjà morte. Les séquences de réminiscnece de la fin du film ne forment en effet rien d’autre que le récit de ses morts successives, et des deuils qui n’ont pas pu se faire : l’audition ratée, la perte de Camilla, la fête sordide de Mulholland drive.

Diane est morte une première fois lorsque le rôle de Sylvia North, dont elle rêvait, lui a échappé au profit de Camilla Rhodes, jugée meilleure qu’elle par le réalisateur Bob Brooker (“ Bob Brooker ne m’a pas trouvé bonne. ”). Premier deuil : le deuil de son rêve d’enfant : “ devenir star ” - ou mieux : “ grande actrice ”, comme Betty le confie à Rita dans l’appartement de Tante Ruth. Expérience morbide et deuil impossible, puisque toute consolation lui est interdite : elle ne peut pas même se réfugier dans la haine de sa rivale, puisque celle-ci n’est autre que Camilla Rhodes, l’objet de son amour :

“ Camilla got it. Anyway, that’s where we became friends ”

(“ C’est Camilla qui a eu le rôle. Quoi qu’il en soit, c’est là qu’on devenues amies ”. )

En outre, pour refouler davantage son ressentiment, bloquer le travail de deuil et envenimer davantage la relation qui se noue à l’issue de cette audition pour L’histoire de Sylvia North, Camilla aide Diane à obtenir des petits rôles dans ses films. La femme qui entre dans sa vie au moment de cette audition est donc à la fois l’être qu’elle aime le plus au monde (et qui l’aide avec bienveillance à “ décrocher des rôles ”) et sa rivale, celle qu’elle devrait détester puisqu’elle a “ tué ” son désir le plus profond (avoir ce premier rôle, et devenir une “ grande actrice ” [1]).

Après cette première “ mort ”, Diane est morte une seconde fois, le jour où, en plein tournage, la femme qu’elle aime, devant elle, a embrassé le metteur en scène Adam Kesher. Triple trahison : Camilla quitte Diane, mais elle ne fait pas que la quitter, elle trahit aussi la singularité de leur liaison pour revenir dans le “ droit chemin ” hollywoodien : l’hétérosexualité, la conjugalité et l’endogamie, bref : cet ordre symbolique qui veut qu’une star épouse un réalisateur prestigieux - comme, par exemple, Isabella Rosselini a épousé David Lynch. La fête à Mulholland drive est un concentré de cette trahison : une caricature du “ petit monde ” hollywoodien dans ce qu’il a de plus vain, avec l’arrogant Kesher se livrant à un sinistre karaoké de l’hétérosexualité [2] qui ne nous épargne rien, du toast “ à l’amour ” avant le repas à l’annonce du mariage au moment du café, avec tintement de cuiller sur verre en cristal :

"- Et maintenant, le meilleur pour la fin ! Tu veux leur dire, Camilla ?"

- Non, Vas-y, toi !"

La troisième mort de Diane Selwyn, c’est précisément cette fête à Mulholland drive, où Diane s’est rendue à reculons, sachant que Camilla la quittait, et où elle a été humiliée à plusieurs reprises. D’abord par Adam Kesher, qui la nargue dès son arrivée en portant un toast “ à l’amour ”, en fixant Camilla droit dans les yeux. Puis par Coco, la mère d’Adam Kesher, qui multiplie les allusions accusatrices sur son retard [3] puis les manifestations de mépris social :

“ Alors comme ça, vous débarquez de l’Ontario ? ”,

“ Ah bon, votre tante travaillait à Hollywood ? ”

Question dont, si l’on en juge à sa réponse sèche, voire agressive (“ Oui ! ”), Diane comprend très bien le sous-entendu : sans doute votre tante n’était-elle pas dans les mêmes sphères que moi, car je ne la connais pas [4].

Diane est ensuite humiliée par une inconnue blonde qui vient embrasser Camilla sous ses yeux, et enfin par Adam Kesher, qui annonce, hilare, qu’il va se marier avec Camilla. L’interrogation insistante du rêve sur “ l’accident ” qu’il y aurait eu à Mulholland drive reçoit ici une réponse affirmative : il y a bien eu un accident à Mulholland drive, et la formule doit même être entendue comme un euphémisme – car c’est un véritable traumatisme, une profonde blessure narcissique, voire une mort affective qui a eu lieu dans la villa d’Adam Kesher.

La mise en scène de la séquence rêvée le montre d’ailleurs magnifiquement, en reproduisant à l’identique l’ambiance du trajet de Diane vers Mulholland drive dans la séquence d’ouverture où Rita échappe à un attentat : cette séquence, qui correspond au générique du film, se passe sur la même route, dans la même ambiance nocturne, et Rita prononce les mêmes mots que Diane à son arrivée chez Adam Kesher :

“ What are you doin’ ? We don’t stop here ! ”

(“ Qu’est-ce que vous faites ? On ne s’arrête pas ici ! ”) [5].

Tout se passe comme si Diane, par son rêve, disait à Camilla : ce que tu m’as fait vivre, je te le fais vivre à ton tour - mais, contrairement à toi qui m’as “ achevée ” à la party de Mulholland drive, je suis magnanime, je te pardonne et je te sauve in extremis - grâce à l’improbable accident de voiture.

Enfin, Diane est “ morte ” une dernière fois, et elle a signé son arrêt de mort physique (par suicide) le jour où elle a payé un tueur professionnel pour commettre l’irréparable : tuer Camilla, l’être qu’elle aime plus que tout au monde. Au moment où le tueur lui demande si elle est sûre de ce qu’elle veut, Diane répond qu’elle désire cela “ plus que tout autre chose dans ce monde ” :

“ more than anything in this world ”.

Nous comprenons alors qu’une fois ce désir réalisé, plus rien ne retiendra Diane
“ dans ce monde ”.

Chapitre 5 : « Le retour à la vie de Camilla Rhodes »

Notes

[1] “ J’étais prête à tout pour obtenir ce rôle ” confie Diane aux convives de Mulholland drive.

[2] Cf. B. Preciado, Manifeste contra-sexuel, Balland

[3] “ Coco ” ne dit pas bonjour à Diane lorsque celle-ci arrive à Mulholland drive ; elle se contente de s’exclamer : “ Ah, la voilà ! ” (“ Ah, here she is ! ”). Elle finit par la saluer (“ pleased to meet you ”), mais elle enchaîne immédiatement sur un nouveau rappel à l’ordre : “ Allez, on mange, je meurs de faim ! ” (“ C’mon let’s eat, I’m starving ”), en fixant Diane du regard avec insistance, jusqu’à ce qu’elle se sente obligée de balbutier : “ excusez moi, c’est de ma faute ” (“ I’m sorry, it’s my fault ”). Que Diane, qui dans cette histoire est la personne la plus offensée, doive en plus s’excuser, voilà un épisode difficile à “ avaler ” - et qui appelle une vengeance.

[4] De ce mépris social, le rêve se vengera en faisant de cette Coco la serviable concierge de sa tante, en lui donnant pour véritable identité “ Madame Lenois ”, un nom à consonnance plus canadienne qu’Hollywoodienne, et en lui faisant ramasser les crottes de chiens de ses locataires

[5] Le retour de cette formule (“ We don’t stop here ”) dans le rêve signifie aussi : l’histoire ne doit pas s’arrêter à Mulholland drive, ou plus précisément : l’histoire de Diane et Camilla ne doit pas s’arrêter avec les deux dénouements irréversibles qui ont eu lieu à Mulholland drive, à savoir l’annonce de mariage de Camilla et Adam Kesher, puis le meurtre de Camilla. Cette histoire doit “ repartir à zéro ”.