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Le retour à la vie de Camilla Rhodes

Mulholland drive : la clé des songes (Chapitre 5)

par Pierre Tevanian
24 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre 2010 à la cinémathèque de Paris-Bercy,, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00. Ce cinquième chapitre revient sur la mystérieuse scène de l’accident.

Chapitre précédent : « Les trois morts de Diane Selwyn »

Nous savons que Diane, au moment où elle s’endort, possède la clé bleue [1], et sait donc que le tueur a “ fait son travail ”. Par conséquent, elle sait que Camilla, la femme qu’elle aime, est morte par sa faute [2]. Nous savons aussi que Diane n’a qu’un seul désir : revenir sur son acte, faire revenir Camilla pour que tout reprenne “ comme avant ” - ce désir s’exprime de manière on-ne-peut plus claire, peu de temps après son réveil, lorsque Diane est victime d’une hallucination. Son visage s’illumine soudainement à la vue de Camilla, et elle s’exclame :

“ You’ve come back ”

(“ Tu es revenue ! ”)

À l’instant suivant, l’image de Camilla s’évanouit, et Diane retrouve le visage contracté, presque défiguré par la souffrance, qu’elle avait avant l’hallucination [3].

Pour que tout puisse repartir “ comme avant ”, ou plutôt pour que toute l’histoire soit rejouée autrement, avec revanche du principe de plaisir sur le principe de réalité, il faut d’abord annuler le meurtre. Camilla doit en effet être vivante, afin que Diane puisse à nouveau la rencontrer, l’aimer et se faire aimer d’elle. Il faut donc reprendre les choses à l’envers et commencer par la fin en rejouant la dernière séquence : celle du meurtre.

Il y aura donc bien un meurtre dans le rêve, il aura bien lieu à Mulholland drive, là où Camilla vit en compagnie d’Adam Kesher, mais tout échouera au dernier moment, grâce à un accident improbable en forme de deus ex machina - cet accident que le tueur aura raison, dans un épisode ultérieur du rêve, de qualifier d’“ irréel ”.

Sauvée, l’inconnue, qui ne s’appelle pas Camilla (et qui, pour des raisons très précises, ne peut plus s’appeler Camilla [4]), sort en titubant de la voiture en feu comme des flammes de l’Enfer, quitte Mullholland drive et descend vers la ville.

La dimension “ irréelle ” de ce salut est soulignée par la mise en scène : l’inconnue redescend sur terre, dans le monde des vivants, et quitte Mullholland Drive, le lieu de sa mort, qui est aussi le lieu d’une des multiples morts de Diane Selwyn :

- le lieu où habite Adam Kesher, le cinéaste qui a ravi Camilla, sa “ raison de vivre ” ;

- le lieu de la fête et de l’annonce de mariage, sa “ troisième mort ”, celle qui a poussé Diane à commettre l’irréparable (le contrat avec le tueur) et donc à signer son propre arrêt de mort.

Cela, la mise en scène nous le montre, en créant une saisissante symétrie entre deux séquences, à la fois très semblables, par l’ambiance, et antinomiques : à la magnifique montée de Diane vers la fête de Mullholland drive (à la fin du film) répond, au début du film (qui est le début du rêve), la descente de “ Rita ” vers les lumières de la ville.

On peut en somme résumer l’intrigue ainsi : étant donné ce qui s’est passé à Mulholland drive, pour Diane, ce lieu est synonyme de mort. Par ailleurs, plus prosaïquement, Diane sait qu’elle a fait tuer Camilla, que le meurtre a eu lieu (elle a chez elle la clé bleue qui l’atteste), et que Camilla a très probablement été tuée chez elle, c’est-à-dire chez son nouveau mari : à Mulholland drive. 

“ Mulholland drive, that’s where I was going ”

(“ Mulholland drive, c’est là que j’allais ”),

telle est d’ailleurs la seule chose dont se souviendra Rita après son accident. Et effectivement, dans la réalité, c’est bien là que Camilla allait quand elle a été tuée, et c’est même parce qu’elle y allait - parce qu’elle allait rejoindre Adam Kesher et le détestable microcosme hollywoodien - que Diane l’a fait assassiner. Il y a donc plusieurs raisons d’associer ce lieu à la mort : c’est d’une part le lieu où Diane est morte affectivement, d’autre part le lieu où Camilla a été assassinée.

C’est pourquoi la montée vers Mullholland drive est filmée comme une mort : Diane, le corps figé par l’angoisse, monte, à travers les arbres, vers la villa du cinéaste qui s’apprête à l’humilier en lui annonçant, comme le pire des goujats, son mariage avec Camilla. Cette montée est filmée comme une montée sur le bûcher ou sur l’échafaud, et Camilla, lorsqu’elle prend la main de Diane et l’invite à la suivre, s’apparente à un bourreau, ou à une allégorie de la Mort – et c’est bien vers une espèce de mort que Diane monte ce soir-là : elle va apprendre, et de la manière la plus brutale, que la rupture est définitive, et qu’elle ne reverra plus Camilla.

Et c’est pourquoi, également, la descente de Rita vers les lumières de la ville est filmée comme un retour à la vie. Et c’est seulement après ce retour à la vie de Camilla que tout redevient possible.

Chapitre 6 : « Problèmes d’identités »

Notes

[1] Puisque cette clé se trouvera sur sa table à son réveil.

[2] C’est pourquoi, lorsque Rita, au début du rêve, découvre une clé bleue et des liasses de billets dans son sac à mains, Betty lui demande : “ une clé bleue, des billets, ça ne te dit rien ? ”. Il faut en fait comprendre cette question de Betty comme une question que Diane Selwyn, en train de rêver, se pose à elle même - car dans la réalité, ce n’est pas Camilla, la victime du meurtre, qui peut savoir ce que signifient ces billets et cette clé, mais bien Diane, la commanditaire du meurtre, qui a donné ces billets à l’assassin, et reçu en échange la clé bleue, signifiant que “ le travail est fait ”. L’amnésie de Rita renvoie donc au refoulement de Diane : l’“ oubli ” de cette clé et de cet argent, ou du moins l’oubli de leur signification, est la condition sine qua non de la continuation du rêve. Si la rêveuse Diane, par l’entremise de son personnage Rita, se remémore ce que signifient ces objets, elle est obligée de voir en face l’insupportable réalité : Camilla, la femme qu’elle aime, est morte par sa faute - et le personnage de Rita ne peut par conséquent plus exister.

[3] Ce désir s’exprime aussi dans le rêve, lorsque Betty et Rita répètent une scène pour l’audition de Bob Brooker. La scène que répètent les deux amies s’ouvre par la tirade suivante : “ You’ve come back ” (“ Tu es revenue ! ”). Lors de la répétition, c’est Rita (autrement dit : Camilla) qui joue le rôle de l’amant qui “ revient ”, et c’est donc à elle que Betty (autrement dit : Diane) s’adresse.

[4] Cf. ch. , “ We’ll pretend to be someone else. Problèmes d’identité ”.