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La véritable histoire de Diane Selwyn

Mulholland Drive : la clé des songes (chapitre 2)

par Pierre Tevanian
23 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00.

Chapitre précédent : Description du film dans l’ordre de son déroulement

De cette histoire, le film ne nous montre presque rien de manière directe. En effet, durant toute la durée du film, Diane ne quitte pas les deux pièces de son appartement, et ses faits et gestes n’occupent que quelques minutes de film : en tout et pour tout, elle titube jusqu’à son lit (et cela n’est d’ailleurs pas montré, mais seulement suggéré, par une caméra subjective), elle s’endort et rêve (pendant près de deux heures de film), elle se réveille, se déplace jusqu’à la porte, ouvre la porte, marmonne quelques mots à sa voisine, lui rend ses cartons, retourne dans sa chambre, se prépare un café, apporte le café dans le salon, s’affale sur le canapé vert, se perd dans ses pensées, reste prostrée devant la clé bleue, se masturbe en pleurant, puis, assaillie par les souvenirs, les remords et les hallucinations, court dans sa chambre et se tire une balle dans la bouche.

Si Diane ne fait à peu près rien entre le moment où elle s’endort dans son oreiller rose et celui où elle y retourne pour mettre fin à ses jours, sa vie psychique est en revanche extrêmement riche : elle rêve (pendant près de deux heures de film), hallucine (à deux reprises [1]) et se remémore le passé (six épisodes [2]).

C’est à partir de ces séquences rêvées, fantasmées ou remémorées qu’on peut reconstituer toute l’existence de Diane Selwyn : les passages de souvenirs nous apportent des éléments objectifs (d’autant que, dans le souvenir de la fête à Mulholland drive, on voit Diane confier elle même à ses voisins de table une bonne partie de sa biographie), tandis que les passages rêvés ou hallucinés nous font ressentir l’intensité de ses pulsions (notamment de sa passion du cinéma et de son amour pour Camilla) et l’impact affectif qu’ont eu les divers épisodes de sa vie.

La reconstitution suppose bien entendu un ré-agencement dans le temps des différentes séquences, puisque les épisodes de la vie de Diane nous sont montrés dans un ordre qui ne correspond pas à l’ordre dans lequel les choses se sont passées. Cf. ci-dessous.

Ordre de déroulement du film

1. Endormissement

2. Rêve

3. réveil et entrevue avec la voisine, rappel de l’échange d’appartement

4. remémoration de la séparation (séquence du canapé et de la porte d’entrée)

5. remémoration de l’humiliation sur le plateau

6. masturbation

7. remémoration de la fête de Mulholland drive (incluant le récit de Diane sur sa rencontre avec Camilla)

8. remémoration du contrat avec le tueur

9. face à face avec la clé bleue : prise de conscience du meurtre et de ses conséquences

10. nouvelle visite des inspecteurs, hallucination, suicide

Ordre de déroulement des évènements dans la réalité :

1. rencontre et histoire d’amour avec Camilla

2. humiliation sur le tournage

3. annonce de la rupture (séquence du canapé)

4. rupture (séquence de la porte d’entrée)

5. fête à Mulholland drive et ultimes humiliations

6. contrat avec le tueur

7. récupération de la clé signifiant la mort de Camilla, échange d’appartement avec la voisine et endormissement

8. rêve

9. réveil et visite de la voisine

10. hallucinations, remords et remémorations

11. masturbation

12. nouvelles remémorations

13. visite des inspecteurs, hallucination, suicide

Ce changement d’ordre, il faut le reconnaître, ne facilite pas la compréhension du film : par exemple, on a beau apercevoir la clé bleue dès le réveil de Diane, il est très difficile de comprendre sa signification (la mort de Camilla) tant que la remémoration du contrat avec le tueur ne nous l’indique pas. L’état dans lequel se trouve Diane à son réveil ne peut donc être pleinement compris que de manière rétroactive : avant d’avoir pris connaissance du sens de la clé bleue, nous n’avons affaire qu’à un état de délabrement inexpliqué, qui ne passe que par le corps de l’actrice, sans qu’aucune compréhension psychologique ne soit possible.

Mais on aurait tort de considérer que cette complexité provient d’un caprice d’artiste tout puissant, prenant un malin plaisir à mener son spectateur en bateau. Car l’apparent désordre des séquences par rapport à l’ordre chronologique des événements cache en fait un respect scrupuleux de la chronologie - mais une chronologie qui se situe sur un autre plan. En effet, Lynch nous fait suivre, de manière strictement chronologique, les derniers instants de Diane Selwyn : le rêve succède à l’endormissement, puis le réveil interrompt le rêve, et de même que nous avons suivi physiquement Diane - en caméra subjective - au moment de son endormissement, nous la suivons mentalement après son réveil.

Nous suivons ce qui se passe dans son esprit à son réveil : en préparant son café, elle a une hallucination et croit voir Camilla l’instant d’une seconde (“ Camilla, tu es revenue ! ”) ; puis, lorsqu’elle apporte son café vers le canapé vert, elle se rappelle le jour où, sur ce même canapé, elle a apporté à boire à Camilla, et où celle-ci lui a annoncé qu’elle la quittait (“ on ne fera plus ça ”, “ we shouldn’t do this anymore ”) ; ce souvenir en déclenche un autre, ou plus exactement le souvenir des paroles de Camilla ce jour là (“ j’avais déjà essayé de te le dire ”, “ I tried to tell you this before ”) rappelle à Diane le jour où, effectivement, Camilla avait essayé, d’une manière particulièrement brutale, de lui faire comprendre que tout était fini : le jour où, sur un tournage, elle a embrassé Adam Kesher sous ses yeux, en insistant auprès du réalisateur pour qu’elle reste sur le plateau. Nous suivons ensuite Diane dans le souvenir de la fête à Mulholland drive, immédiatement suivie de sa conséquence logique, la réparation des humiliations subies - ou du moins la tentative de réparation : le contrat passé avec le tueur au Winkie’s.

Nous retrouvons enfin Diane prostrée, chez elle, devant une clef bleue que nous avons déjà entrevue à son réveil, et dont nous comprenons désormais la signification. Diane entend alors frapper à sa porte, et nous devinons qu’il s’agit probablement des deux inspecteurs dont sa voisine lui a parlé deux fois - et dont elle a rêvé. Prise de panique, et en proie à d’horribles hallucinations, Diane s’enfuit dans sa chambre et se tire une balle dans la bouche.

À partir des vingt dernières minutes du film, voici donc ce qu’on peut reconstituer de l’existence de Diane Selwyn. J’indique en note dans quelle séquence chaque information nous est donnée.

L’histoire de Diane Selwyn

Née à Deep river Ontario [3], rêvant de cinéma [4], Diane Selwyn gagne un concours de swing et part tenter sa chance à Hollywood [5]. “ Prête à tout pour avoir le rôle ”, elle se présente à une audition pour le film de Bob Brooker, L’histoire de Sylvia North, mais le réalisateur ne la trouve pas bonne [6]. C’est une autre, Camilla Rhodes, qui décroche le rôle, manifestement parce qu’elle est meilleure actrice [7], mais aussi, sans doute, parce qu’elle a couché [8]. Diane devient malgré tout amie [9], puis amante [10] de Camilla, qui profite de son succès croissant pour obtenir des petits rôles à Diane [11].

Un jour, sur un plateau, Diane voit Camilla embrasser sous ses yeux le réalisateur Adam Kesher [12], mais refuse de comprendre le message - si bien que Camilla le lui annonce une autre fois, chez elle, sur le canapé vert : elles ne se verront plus [13]. Camilla l’invite pourtant, peu de temps après, à une fête qu’elle donne, à Mullholland Drive, dans la villa de son nouvel amant, Adam Kesher [14]. Diane s’y rend, sans doute sous le charme des propos et du comportement encore enjôleurs de Camilla (“ Viens, c’est tellement important pour moi ”, “ It means so much to me ” [15]), et elle y subit une série d’humiliations - de la part de Camilla, d’Adam Kesher, de sa mère Coco et d’une blonde inconnue qui embrasse Camilla sous ses yeux [16]. Ces affronts poussent Diane à engager un tueur, au Winkie’s, pour faire assassiner Camilla [17]. Elle trouve ensuite, “ à l’endroit convenu ”, une clef bleue qui lui confirme que “ le travail a été fait ” [18]. Alors, pour échapper aux visites importunes des inspecteurs qui enquêtent sur cette mort suspecte [19], Diane échange son appartement avec celui de sa voisine [20]. Celle-ci l’informe malgré tout que des inspecteurs la recherchent [21]. C’est à ce moment que Diane, enfermée chez elle depuis trois semaines [22], s’endort [23]. Le rêve peut commencer.

Il sera interrompu par la voisine frappant à sa porte. Diane ira lui ouvrir, elle lui rendra ses derniers cartons, apprendra que les deux inspecteurs qui la cherchent sont repassés, puis se perdra encore un peu dans ses souvenirs, jusqu’à ce que la vue de la clé bleue et l’arrivée des deux inspecteurs déclenchent ce que le rêve annonçait déjà : dans son lit couvert de draps roses, Diane Selwyn se tuera d’une balle dans la bouche [24]

Chapitre 3 : « Une mort annoncée »

Notes

[1] L’apparition miraculeuse de Camilla qui “ est revenue ”, à son réveil ; et l’apparition terrifiante des petits gnomes qui poursuivent Diane à la fin du film, lorsque les agents frappent à sa porte

[2] Une première réminiscence, avant l’endormissement : le concours de danse qu’elle a gagné à Deep River, Ontario ; puis cinq autres réminiscences après son réveil : la dispute avec Camilla à la porte, l’annonce de la séparation sur le canapé, l’humiliation sur le tournage, l’humiliation à la fête de Mulholland drive, et le contrat avec le tueur)

[3] Réminiscence de la fête à Mulholland drive : pique adressée par “ Coco ” à Diane : “ Alors vous débarquez de l’Ontario ? ”

[4] Même séquence, plus une séquence dans le rêve où Betty se confie à Rita, plus toute la place accordée au cinéma dans le rêve, qui indique l’intensité de l’investissement affectif de Diane dans le cinéma.

[5] Réminiscence de la fête de Mulholland drive : récit de Diane aux autres convives.

[6] Idem : récit de Diane

[7] Idem : remarque du voisin de tableà l’évocation de Sylvia North : “ Camilla était magnifique dans ce film ! ”

[8] Séquence rêvée de l’audition de Betty : son partenaire, le libidineux Woody Katz, fait allusion à une “ brunette ” qui a passé l’audition avant Betty, et avec qui il a joué la scène “ collé-serré ”. Betty est d’abord heurtée par les gestes déplacés du vieil acteur, puis elle entre dans son jeu, au-delà de tout ce qu’il espère. La scène s’achève, de manière torride, sur un long et profond baiser à l’initiative de Betty. Si Diane a eu besoin de rêver une telle séquence, en mentionnant bien qu’une “ brunette ” a elle aussi joué la scène “ collé-serré ” avec Woody Katz, cela ne peut signifier qu’une seule chose : que dans la réalité, Diane n’a pas accepté de coucher, alors que Camilla l’a fait. Le rêve est donc la “ seconde chance ” que se donne Diane : sous les traits de Betty, elle devient plus volontaire, et aussi plus avisée : Woody Katz l’avise qu’une “ brunette ” a “ joué collé-serré ” avec lui, et Betty tire profit de cette information. Elle ne refait pas “ l’erreur ” que Diane a fait dans la réalité : elle se résoud à faire comme “ la brunette ”, autrement dit à accepter la règle du jeu telle que la lui formule Woody Katz - et qu’on peux traduire, sans trop extrapoler, par : “ si tu veux le rôle, il faut coucher ”.

[9] Idem : récit de Diane

[10] Réminiscences de la rupture à la porte et sur le canapé vert

[11] Réminiscence de Mulholland drive : récit de Diane

[12] Réminiscence du tournage

[13] Réminiscence de la rupture sur le canapé vert

[14] Réminiscence de Mulholland drive : Camilla au téléphone : “ tu sais que je tiens tellement à ce que tu viennes ”

[15] Réminiscence de l’arrivée de Diane à Mulholland drive. Camilla l’attend à la sorte du taxi, lui prend la main, lui dit “ C’mon sweetie ”, lui lance des regards charmeurs et des propos équivoques comme “ perfect timing ! ” (“ on est synchrones ! ”).

[16] Réminiscence de Mulholland drive : ensemble de la séquence : arrivée en retard, remarques désobligeantes de “ Coco ”, suffisance d’Adam Kesher, baiser de Camilla et de l’inconnue blonde, et enfin annonce du mariage avec Adam Kesher.

[17] Réminiscence du contrat passé au Winkie’s

[18] Réminiscence du contrat passé au Winkie’s

[19] Séquence réelle de la visite de la voisine : “ Ah, au fait, les deux inspecteurs qui te cherchaient sont repassés. ” (confirmée par la présence de deux inspecteurs au début de la séquence rêvée , sur les lieux de l’accident)

[20] Séquence réelle de la visite de la voisine, qui vient chercher ses dernières affaires (confirmée par la séquence rêvée : la voisine explique à Betty et Rita que Diane Selwyn a échangé son appartement avec le sien

[21] Séquence réelle de la visite de la voisine : “ Ah, au fait, les deux inspecteurs qui te cherchaient sont repassés. ” (confirmée par la présence de deux inspecteurs au début de la séquence rêvée , sur les lieux de l’accident)

[22] On apprend par sa voisine, lors de sa visite, que Diane reste prostrée chez elle depuis trois semaines.

[23] Séquence réelle de l’endormissement, en caméra subjective au début du film

[24] Séquences réelles de la fin du film.