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N3a L Bou la France !

Chroniques d’une voilée désabusée (13)

par La Voilée
8 août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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Habituellement, même si je relate des histoires qui sur le coup ont pu être très douloureuses et difficiles à vivre, je prends un peu de plaisir à écrire mes billets. Ce soir, je ne dirais pas ça... J’écris celui-ci avec haine et rage.

Aujourd’hui, ma soeur qui fait du soutien scolaire dans une ville à côté de chez moi m’a demandé de la remplacer. Je connais très bien cette ville pour y avoir vécu jusqu’à l’âge de 10 ans. Mes parents ont vite déménagé quand les choses ont commencé à se dégrader et je me suis retrouvée dans un quartier peuplé de vieux et de caniches. J’y retourne régulièrement parce que c’est là-bas que se trouve la Mosquée que je fréquente depuis toute petite. Bref, je connais le coin qui je dois l’avouer me répulse. Qui aimerait habiter dans des ghettos sociaux, économiques et urbains ? Pas moi.

J’ai donc remplacé ma soeur et je suis ressortie de la séance d’à peine 1h30 (faute de moyens) dégoûtée et en colère. Une heure et demi pour s’occuper de gosses qui ont de grosses difficultés à lire, à écrire, à parler... des gosses innocents qui ne sont pas conscients de leur condition... des gosses qui partent d’avance avec de sérieux handicaps... Certains sont de bons élèves, mais tout est relatif. Bons élèves dans leur école primaire qui se situe dans une cité du fin fond de la banlieue parisienne, mauvais élève si l’on compare leur niveau à celui des écoles primaires parsiennes ou versaillaises. Ces gosses sont dans des primaires et des collèges ethniques : il n’y a que des turcs, des magrhébins et des noirs.

Je feuilletais le cahier du jour d’un petit, et j’ai été ulcérée par les "appréciations" de son instit :

Tu ne sais pas faire des additions !

Tu ne comprends donc rien !

Tu es un étourdi

Ce sont des sentences d’une violence inouïe pour un gosse de 9 ans. Cela m’a rappelé un texte de Bourdieu, un entretien qu’il avait donné pour parler d’un rapport sur l’enseignement rédigé par des profs du Collège de France dans les années 80. Il parlait notamment de "l’effet de verdict" ou "effet de destin" comme une des deux principales contributions du système scolaire (avec "l’effet de hiérarchisation") à la reproduction. "L’effet de destin qui enferme les justiciables dans une essence, une nature, "vous êtes cela et pas autre chose" (...) Pour faire comprendre l’effet de verdict, j’invoque toujours l’analogie avec le Procès de Kafka. On peut le lire comme une métaphore du système scolaire. C’est un univers dans lequel on entre pour savoir qui on est, et avec une attente d’autant plus anxieuse qu’on y est moins attendu. Il vous dira, de façon insidieuse ou brutale : "tu n’es qu’un ..."-suivi généralement d’une insulte qui, dans ce cas-là, est sanctionnée par une institution indiscutable, reconnue de tous...".

J’en ai aussi profité pour relire l’idéologie jacobine et mon carnet de notes du CM2...

Je sais qu’il y a pire à travers le monde. Certains meurent de faim, vivent la colonisation, l’humilitaion, sont insultés, voient leurs droits bafoués... Seulement, tout est relatif.

Ce soir j’ai la haine, vraiment. Bien sûr que c’est comme ça depuis longtemps. J’ai même consacré tout un billet à l’éducation nationale. Mais je l’ai écrit avec du recul. Aujourd’hui, avec la fac, et des projets en cours, je ne côtoie plus les mêmes profils. Même si je suis issue d’un milieu popu, j’ai reçu une éducation particulière. Mon éducation a été faite par mes parents mais aussi et surtout par mon frère et mes soeurs qui étaient pour certains dans le supérieur quand j’étais en primaire, au collège ou au lycée. La mosquée que je fréquente depuis toute petite a aussi joué un rôle décisif. J’ai un peu vécu dans ma bulle, même si mes histoires de hijab m’ont fait redescendre sur terre. C’est sûr que comparé à certains étudiants qui sont avec moi, je ne maîtrise pas les codes, mais je ne m’en plains pas !

Ce soir j’ai la haine, je hais ce pays de toutes mes forces, pour ça et d’autres choses.

Et demain je dois y retourner...

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » le 8 février 2008