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Neda, Marwa et le prêchi-prêcha meurtrier des médias

Retour sur deux assassinats et leur médiatisation

par Walid El Houri
1er juillet 2013

Dans le texte qui suit, traduit et republié en français par La Princesse de Clèves, avec l’aimable autorisation de l’auteur, Walid El Houri analyse la couverture à géométrie variable de deux meurtres commis au début de l’été 2009 : celui de Neda et celui de Marwa, assassinée en plein tribunal à Dresde il y a tout juste quatre ans, le 1er juillet 2009. Isolant un seul de ces deux actes de ses conditions historiques de possibilité, les journalistes lavent la conscience et les mains du public au moment même où l’islamophobie, continuellement distillée dans les questions dites « de société », rend acceptables les discours les moins raisonnables et possible le meurtre d’une femme innocente dans un tribunal qui vient de lui donner gain de cause... A l’heure où la France connaît une inquiétante série d’attaques de mosquées et d’agressions physiques de femmes portant le hijab, la republication de ce texte nous a paru nécessaire.

Le 20 juin 2009, Neda Agha Soltan est abattue lors des manifestations qui ont suivi les élections en Iran. Ces manifestations ont pris une place importante dans l’information à l’échelle mondiale, présentées avec des analyses et des commentaires qui prédisaient la chute du régime de Téhéran et l’éveil de « l’axe du mal » aux lueurs de l’aube libérale.

Neda morte a été érigée en icône de l’opposition iranienne, offerte comme le symbole à la fois des millions de victimes de l’injustice du régime iranien et de l’audace des manifestants. La mort de Neda a été inscrite dans un contexte. Elle est passée de la sphère individuelle d’une mort subjective à la sphère publique d’une cause juste pour toute la société.

Le 1er juillet, Marwa El Sherbini, une chercheuse égyptienne installée en Allemagne, a été poignardée à mort à 18 reprises dans la cour de justice de Dresde, devant son fils âgé de trois ans. Le tribunal lui avait donné raison dans l’affaire qui l’opposait à un Allemand d’origine russe. Ce dernier l’avait injuriée à cause du voile qu’elle portait. La police a ouvert le feu sur son mari, qui voulait lui porter secours lors de l’agression. Avant que des marches de protestation n’aient lieu en Egypte lors de l’enterrement, la mort de Marwa n’avait pas été reportée par les médias occidentaux. La couverture qui a suivi s’est concentrée sur les manifestations ; le meurtre à proprement parler étant présenté comme un acte isolé, ainsi séparé de son contexte, et de sa signification sociale.

La partialité des médias et le fait qu’ils aient choisi de couvrir l’information selon leurs propres convenances n’est pas ici le problème. Ce que montre la comparaison entre ces deux meurtres, c’est l’incapacité pour les sociétés occidentales et européennes à saisir la signification et l’importance sociale du meurtre de Marwa, ainsi que le contexte politique et historique qui l’a rendu possible.

L’acteur de « l’acte isolé » qui a poignardé Marwa 18 fois à l’intérieur d’une cour de justice est le produit de la société dans laquelle il vit. Si le meurtre de Marwa devait soulever un seul débat, ce serait celui sur l’islamophobie latente (qui n’est peut-être plus si latente) qui a prospéré dans les sociétés européennes lors de ces dix dernières années, et plus particulièrement dans les années 1990.

Il serait périlleux de nier toute connexion entre ce crime et les discussions relatives à l’interdiction du niqab, ou celles antérieures, relatives au port du voile. Ces questions, ainsi que d’autres, liées à l’immigration musulmane en Europe, ont occupé le devant de la scène lors des débats publics. Il semble aussi difficile de ne pas remarquer la popularité croissante des partis d’extrême-droite qui ont gagné une représentation politique lors de la dernière décennie, succès qu’ils doivent à des discours fondés sur la peur de l’Islam et « le problème de l’immigration ».

L’absence d’une couverture adéquate de ce meurtre, et la sonnette d’alarme qui ne retentit toujours pas après, reflète un déni dans lequel s’enfonce le débat public au sein des sociétés européennes. Alors que l’Europe prêche la liberté d’expression et la nécessité de respecter l’altérité, alors que l’Europe prêche contre le danger du racisme et du communautarisme dans les pays du Tiers-monde, alors que l’Europe prêche contre les discours de haine et l’antisémitisme, nous constatons que les crimes racistes, les préjugés et les paroles haineuses gagnent du terrain en France, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, au Danemark et dans les autres démocraties du vieux continent. Toutefois, la répétition de l’exception remet justement en cause ce statut d’exception.

L’absence d’articles concernant Marwa dans les médias à grande diffusion, ainsi que l’incapacité à initier un débat sur les dangers immédiats de l’islamophobie en Europe, laisse présager un avenir plutôt morne pour les musulmans européens. Des musulmanes comme Neda n’atteignent la sphère médiatique que lorsque leur histoire cadre avec le discours dominant qui présente l’Islam comme la menace principale qui pèse sur nos libertés. Dans le même temps, les histoires de musulmanes comme Marwa, exposées au racisme occidental généralisé et défiant les stéréotypes, passent quant à elles aux oubliettes.

Ce qu’il est important de noter dans le traitement médiatique du cas de Neda, c’est le choix de porter l’accusation sur le régime iranien comme autorité responsable du contexte dans lequel ce crime s’est produit, et non sur l’individu qui a concrètement ouvert le feu. L’accusé, c’est l’élite dirigeante ou l’institution, pas la personne qui a tiré. En revanche, dans le cas de Marwa, les médias n’ont eu de cesse d’insister sur l’individualité du tueur, le qualifiant de « cas isolé », le présentant comme un marginal, sans lien aucun avec la société dont il fait pourtant partie. On a nommé le meurtrier – « Alex W. » – mais l’institution, la société, les dirigeants ont tous été gommés de l’histoire.

Alors que la mort de Neda a fait l’objet d’interprétations diverses et de lectures contextualisées, celle de Marwa a été privée de tout contexte et présentée comme une tragédie personnelle, avec pour principaux personnages un malade mental et sa victime. Pendant ce temps, le virage droitier de l’Europe continue à un rythme effréné. Les stéréotypes culturels, l’incapacité à s’intégrer (comprenez : l’aliénation sociale et politique) ainsi que l’incommunicabilité et la crise financière, nourrissent cette trajectoire et apportent un soutien aux discours nationalistes et populistes des partis d’une droite nouvelle ou résurgente.

Dans les années 1930, à la suite de la grosse crise économique des années 1920, un jeune parti populiste de droite gagnait du terrain en Allemagne ; peu auraient alors pu soupçonner ce qui allait suivre. Aucun élément tangible ne donne à penser que l’Europe possède une société plus tolérante que les autres, ou pour le dire autrement, que les gens apprennent nécessairement les leçons du passé, ou que certaines sociétés sont exemptes de comportements racistes. Tout prouve plutôt que le mythe d’une Europe d’après-guerre tolérante est bien mort ; et les médias feraient mieux de tirer les conclusions qui s’imposent avant que l’histoire ne se répète.

P.-S.

Ce texte a été publié initalement dans l’hebdomadaire Counterpunch en juillet 2009 sous le titre original : « Neda, Marwa, le conte de deux femmes assassinées ». Il a été traduit et republié sur le blog de La Princesse de Clèves, avec l’autorisation de l’auteur.