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Niamey... Ni amère

Regard anthropologique sur les catégorisations raciales

par Ludivine Egounleti
7 novembre 2016

Je n’ai passé que deux semaines au Niger : c’était bien le moins voyageur de mes voyages. Le moins aventurier, le moins exploratoire, le moins « sac à dos », le moins « à l’arrache », et pourtant, j’en suis rentrée, comblée de quelque chose.

Comblée ? Non, pas complètement, partiellement comblée.

J’en suis revenue avec quelque chose. Avec quelques choses.

Concrètement : de nouvelles interrogations. Et comment les Blancs se représentent les Noirs ? Et après avoir passé deux semaines dans des endroits « de Blancs », comment est-ce que ces endroits « de Blancs » façonnent les représentations sur « les Noirs » ?

Et vous vous direz, mais, attend, de qui parle-t-on au juste ?

Eh bien, il se trouve que moi, noire de peau, blanche de socialisation, noire de militantisme… J’ai encore bien du mal à répondre à cette question. Peut-être parce que justement, je suis noire de peau, blanche de socialisation, et noire de militantisme… Mais aussi un peu… Non, rien, un peu de tout en fait.

Pendant deux semaines, on m’a demandé « où » je me situais : française ? Béninoise ? Pendant vingt-sept ans, on m’a assigné des identités : Noire, française, béninoise, africaine, européenne… Très souvent implicites, quelques fois explicites.

Moi aussi, j’ai essayé de m’attribuer des identités : anticoloniale, antiraciste, voyageuse, ethnologue… Très souvent explicites, quasiment jamais implicites.

J’allais commencer à écrire, que pendant vingt-sept ans, on m’a assigné cette identité de « noire », en opposition avec cette identité de « blanche » qu’on me calque en Afrique… Mais en fait non, même si ça fait bien dans l’argumentation, c’est bien plus complexe que ça.

Pendant deux semaines au Niger, « les gens » se sont interrogés sur mon identité, ma place, mon groupe, ma communauté. Pendant vingt-sept ans en Europe, les gens se sont interrogés sur mon identité, ma place, mon groupe, ma communauté.

Je pensais, pour que la réflexion soit plus simple, qu’en France on me prenait pour une noire, et en Afrique, pour une blanche. En fait, ça va bien plus loin que ça. En France, en Macédoine, au Brésil, au Niger, aux Açores, en Finlande… les gens se demandent qui je suis, en fonction de ce qu’ils auraient besoin que je sois. Et moi, je me perds dans leur jeu politique.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que si en France, l’ère du temps est aux débats sur l’immigration, l’intégration, la capacité – ou non – des Noirs à émettre des réflexions et prendre des positions politiques, alors il faudra que je choisisse mon camp, et que je m’exprime, en faveur des noirs, ou des blancs – ou que je ferme ma gueule – mais que mon « identité » aille dans le sens du débat.

Si on est plutôt dans une phase « on est tous pareils, au-delà des différences, tous uni, on ne voit pas la couleur de peau »… Alors il faudra que j’explique comment, malgré ma couleur de peau (qu’on voit quand même en fait, hein) j’ai réussi à si bien m’intégrer malgré ce handicap qui me colle – littéralement – à la peau, mais que mon histoire et mon parcours aillent dans le sens du débat.

Si j’arrive au Brésil, et que l’heure est à la reconnaissance des identités noires, alors il faudra que je m’exprime, en tant que noire, sur le vécu de mes ancêtres, et comment j’ai articulé ma lutte avec celle de mes ancêtres pour en arriver là où je suis aujourd’hui.

Si j’arrive en Macédoine, et que l’on n’a jamais vu un noir en vrai de sa vie entière, alors il faudra que j’accepte d’être « surmédiatisée », prise en photo et que je reconnaisse malgré moi que je suis un peu une « star » exotique venue de loin, probablement venue du pays de tous ces chanteurs de Hip-hop et de RnB qu’on voit sur MTV.
Si je suis aux Açores (Portugal) avec un emploi, et que je parle portugais, alors il faudra que j’admette que oui, je viens bien d’Angola, du Mozambique ou du Cap-Vert, et qu’à un moment donné, j’ai effectivement bien profité du système pour venir décrocher un travail aux Açores... Parce que si les Noirs ça trouvait du travail facilement, on n’aurait pas tous ces débats.

Si je suis à Niamey, au Niger, avec la peau et les habits couleur béninoise, et le parler bien français, il faudra que je me justifie sur mon imposture et que j’admette que non, je ne suis pas béninoise, mais bel et bien française puisque j’ai visiblement le capital linguistique, social et culturel d’une bonne française.

La deuxième imposture étant que cet article est titré au nom de Niamey, mais qu’au final je n’y consacre que deux paragraphes à peine. Que voulez-vous, c’est ça les exigences de la rentabilité, du capitalisme, de la productivité, de la consommation… Mais plus sérieusement, et parce que je voulais réellement parler de ce voyage à la base, et pas tant de ma vie de « noire voyageuse »…

Ce voyage, je pense, m’a juste rappelé que le Niger, « un des pays les plus pauvres du monde » était un pays humainement comme les autres. La pauvreté n’est pas une caractéristique culturelle, mais bien une place sur l’échelle sociale. Je l’avais déjà réalisé en Macédoine, « un des pays les plus pauvres d’Europe », mais une petite piqûre de rappel tous les dix ans, c’est souvent recommandé par l’OMS, alors pourquoi s’en priver.

J’ai honte de le penser et de le dire, mais ça m’a fait un bien réel, pendant ce voyage, de rencontrer des africains qui réfléchissent, font des études supérieures, font des choses.

Comme si, après un certain temps passé en France, de lobotomisation de « oh mon dieu tous ces migrants vont nous détruire et toute cette misère nous rabaisse intellectuellement, culturellement, socialement, économiquement, et j’en passe-ment ! », comme si j’avais moi-même commencé à me dire que tout ce qui venait de là-bas, du Grand-méchant-sud était forcément moins éduqué, plus pauvre, plus miséreux, plus sale… au fond, inconsciemment.

Voilà donc où je voulais en venir, au début. Je suis contente d’avoir fait ce voyage, parce que je sais que je ne milite pas en tant que « militante-de-gauche-dont-la-morale-chrétienne-impose-le-devoir-de-charité-envers-les-plus-miséreux » mais en tant que « militante-de-gauche-qui-veut-rappeler-que-putain-bordel-on-est-tous-pareils-et-tous-victimes-de-la-même-merde-mais-pas-de-la-même-manière ».

Et quand je dis ça, je ne le dis pas avec un mépris pour les « miséreux » mais plutôt avec une volonté qu’on reconnaisse un peu de dignité à tout le monde, au même titre.

Quant à l’identité de noir ou de blanc, elle est, et n’est rien d’autre que, politique, et stratégique.

Je suis souvent moi-même la première à courir tête la première dans ce jeu politique à vouloir à tout prix me définir comme « noire » qui se positionne par rapport au « blanc », au point parfois de m’y perdre complètement, mais je suis persuadée pourtant qu’au fond, c’est bien plus une lutte pour la dignité qu’une lutte de pouvoir (ce qui au fond va ensemble me direz-vous).

Ce que j’essaie de dire donc au final, c’est que ces identités de "noire", de "béninoise", de "française" ne se construisent et ne prennent du sens que dans la relation avec l’Autre, dans un jeu politique permanent. Elles n’existent pas en tant que telles, biologiquement ou culturellement, mais plutôt dans ce jeu stratégique qui consiste à se positionner comme "dominant", "dominé", ou simple personne possédant un peu de dignité.

Mais bon ça n’engage que moi de dire ça, et c’est ce que je pense - même si au fond je suis absolument convaincue d’avoir raison.

P.-S.

Ce texte est paru initialement sur le site anthropolo...quoi ?