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Non, le conseil en images à Pôle emploi n’aide pas les femmes au chômage !

Lettre ouverte à la directrice de Flora Coach Image

par Les TumulTueuses
22 juillet 2011

Chère Madame,

Nous avons bien reçu votre courrier et apprécions que vous ayez lu notre texte rédigé à l’occasion d’une action organisée par notre collectif devant une agence de Pôle Emploi le mercredi 29 juin, à Paris.

Cette action entendait dénoncer les actions « relooking » organisées en partenariat avec le Fond de dotation Ereel et qui ont lieu dans une école d’esthétique. Avec force présence médiatique, ces séances entendent apprendre aux femmes à :

« Prendre soin de [leur] apparence à travers des conseils en maquillage et coiffure (les erreurs à ne pas commettre) ainsi qu’avec une tenue vestimentaire adaptée au poste, voilà ce que propose le Fonds de dotation EREEL à un groupe de femmes qui ont de faibles revenus, sont des demandeurs d’emploi de longue durée, au RSA ou en situation de handicap.  »

Vous avez à coeur, dans votre courrier, de souligner la différence entre le « relooking » et le « conseil en image », dont vous estimez qu’il est une « profession à part entière », la vôtre, respectable et utile pour les femmes. Nous ne rentrerons pas dans les différences subtiles entre ces deux approches : notez d’abord que les actions « relooking » sont appelées comme telles par Pôle Emploi.

Nous ne remettons pas non plus en cause la bonne volonté qui vous anime, « vos amies et vous », et votre souci sincère d’aider les gens à retrouver du travail. Aider les personnes au chômage ou dans la rue comme les SDF, « les écouter avec bienveillance et prendre en compte leur situation et leur parcours », comme vous dites, est louable. Mais c’est dans la solution que vous proposez que nous voyons un problème : « Faire en sorte que l’image soit le reflet de [leur] identité et en cohérence avec le message qu’[elles] souhaitent transmettre ».

On va pas se faire relooker pour se faire reluquer !

Car cet objectif est-il compatible avec les critères qui sont aujourd’hui ceux des employeurs et des agents Pôles Emploi ? Que faites-vous pour des femmes qui ne se sentent pas « féminines » selon les normes qui sont celles de la société d’aujourd’hui : des femmes qui rechignent à porter des jupes et à se maquiller abondamment ? Celles qui ne veulent pas porter de tailleurs de talons (hauts mais pas trop) ? Celles qui ne sourient pas assez et parlent trop fort ? Que dites-vous à celles qui veulent transmettre un « message » qui ne soit pas celui de la fragilité mais qui signale qu’elles ont des points de vue et les défendent ? Qui en ont marre qu’on leur dise qu’elles doivent être « jolies, sympathiques et souriantes » et subissent souvent ou en permanence des remarques sur leur physique de la part de leurs collègues ou des clients ou usagers, confinant, dans de nombreux cas, au harcèlement sexuel ?

C’est là que la perspective féministe apporte un éclairage qui manque cruellement à votre propos. Certes, comme vous l’écrivez vous même, « au delà de vos valeurs et compétences, l’image est un puissant vecteur de communication et influence le regard de l’autre. ». Vous chiffrez l’influence de l’image à 38% - contre 7% pour ce qui est dit. Mais nous savons bien que la manière dont l’image est évaluée par ceux qui recrutent, loin d’être neutre, est structurée par des normes sexistes particulièrement défavorables aux femmes. « Que vous l’appréciez ou non, l’image personne ou professionnelle est très impactante ». Précisément, étant donné la manière dont cet « impact » fonctionne, nous ne « l’apprécions pas ».

Pour dire les choses encore plus clairement : là où vous voyez une fatalité à prendre en compte, nous dénonçons un système discriminatoire à l’encontre des personnes recrutées. Et c’est bien cela qui est à condamner, et non pas la personne en recherche d’emploi, quelle que soit la compassion qui accompagne ce jugement. Car faut-il qu’elles changent leurs noms et prénoms, leurs parents, leur nationalité, leur accent, leur date de naissance, la mention de sexe sur leur état civil, se défrisent les cheveux et se blanchissent la peau ? Est-ce cela, pour reprendre le langage délicieusement dépolitisé et très managérial qui est le vôtre, « optimiser l’image personnelle et professionnelle des personnes » ?

Permettez-nous d’être plus franches encore : nous estimons que, pour aider les femmes au chômage à repartir, il faut les aider à obtenir un travail et un logement qui leur conviennent et ainsi être réellement « autonomes dans leur choix », plutôt qu’un kit de beauté ou un miroir de poche offerts par le salon. Car concrètement, à Pôle Emploi, c’est bien de cela qu’il s’agit : embellir un peu la misère pour un bon coup de com’.
En effet – et venons-en à l’essentiel - si ces séances nous choquent profondément, c’est qu’elles occultent totalement les vraies raisons systémiques et les conséquences concrètes du chômage. Elles omettent aussi de souligner que nous ne sommes pas tou.te.s égaux et égales face au risque de perdre et/ou ne pas (re)trouver un travail.

Mascara, mascara, mascarade...

Pourtant, les chiffres du chômage sont éloquents : 5 millions de personnes (toutes catégories confondues mais sans compter les travailleur.se.s précaires par intermittences) sont inscrites à Pôle Emploi France métropolitaine aujourd’hui. Et ce chiffre, bien sûr, ne prend pas en compte les personnes qui ont été radiées de Pôle Emploi et disparaissent du décompte : une pratique organisée puisqu’on demande à présent aux agents de "gérer de manière plus dynamique leur stock de demandeurs d’emploi".

C’est une pratique qui s’intensifie et qui concerne 500 000 personnes par an quand, par exemple, on refuse un emploi qui ne correspond pas à nos demandes, quand on ne pointe pas à Pôle Emploi toutes les deux semaines, qu’on rate une convocation parce qu’elle a été envoyée à la mauvaise adresse à la suite d’une erreur informatique, et quand dans ces cas les personnes voient leurs allocations suspendues et se retrouvent sans ressources pour payer leur logement, factures et autres dépenses vitales et n’ont certainement pas de quoi se payer un brushing ou des produits de beauté.

Car si la Fondation Ereel vise aussi les personnes au RSA, elle ne rappelle pas que le RSA c’est une allocation, un complément de revenu (entre 200 et 400 €) qui s’ajoute parfois au SMIC ou à à peu près rien et ne permet guère à des gens de survivre parfois avec 800 ou 1000 € par mois pour quatre personnes. Or, cette réalité là : le SMIC, le RSA, le chômage touchent plus de 10% de la population, pas juste 10 personnes choisies (sur quels critères ?) pour chaque séance.

Les chiffres du chômage se maquillent peut-être, parfois aussi les statistiques. Mais certaines études montrent très clairement que les jeunes, les plus de 55 ans, les personnes handicapées, les femmes, les personnes immigrées ou « d’origine immigrée » de couleur ou dont le patronyme n’est pas « bien français » sont plus frappés par le chômage de courte ou longue durée, non pas pour un rouge à lèvres mal appliqué ou un sourire qui ne vient pas à temps, mais pour des raisons de discriminations systémiques, dans un contexte économique qui précarise, marginalise, broie des vies.

Or, ce contexte économique n’est pas qu’une fatalité, il est aussi la conséquence de choix politiques (démantèlement des services publics, hausse de la TVA, contre-réformes fiscales, dérégulation des prix et notamment des loyers, baisse de la construction de logement sociaux, facilitation des procédures de licenciement, augmentation des emplois précaires : intérims, contrats à durée déterminée et tant d’autres...) faits notamment par un gouvernement à la tête duquel se trouve M. Fillon, le mari d’une des marraines de la Fondation Ereel.

Ajoutez à toutes les discriminations à l’embauche qui jouent à travers l’image non conforme de certaines femmes, les emplois dits « masculins » mieux payés mais fermés aux femmes qui les prendraient pourtant bien.

Ajoutez à cela, le plafond de verre qui cantonne les femmes à des emplois subalternes et leur ferme les postes à responsabilité.

Ajoutez à cela, les femmes qui doivent travailler gratuitement pour leur mari en assumant la quasi totalité des tâches domestiques, élever seules des enfants et vous comprendrez peut-être que ces « actions de relooking » ou vos conseils ou « coaching en image », nous apparaissent, à la lumière de la réalité, d’une inconscience et d’une violence sans nom.

P.-S.

Les TumulTueuses sont une association féministe, membre du Collectif Agence Nauséabonde Pour l’Emploi, contre les actions « relooking » des Pôles Emploi.

Le courrier de la directrice de Flora Coach Image peut être consulté sur le site des TumulTueuses.

Pour prolonger la réflexion :
CIP, ou coordination des intermittents et précaires d’Ile de France

Observatoire des inégalités

Une vidéo
Le fondation Ereel

Un article sur Rue89