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Nos bombes tuent aussi

Réflexions sur la défense de notre « style de vie »

par Dinaïg Stall
24 novembre 2015

Depuis quelques jours, on voit beaucoup une image être partagée sur Facebook, un dessin qui, en quelques lignes et quelques mots, résume pas mal à lui seul les problèmes que pose toute la rhétorique – qui se propage à toute vitesse et dans tous les médias depuis les attentats du 13 novembre à Paris – selon laquelle ’c’est à notre liberté de bons vivants qu’ils s’attaquent’.

Il s’agit d’un dessin de femme avec pour tout habillement un bonnet phrygien et une cocarde tricolore, accompagné de ce commentaire :

Nous nos bombes sont sexuelles et nos attentats à la pudeur’.

Déjà, passons sur les jeux de mots usés et leur supposée drôlerie gauloise. Je vous laisse aussi utiliser Google pour la définition de ce qu’est un ‘attentat à la pudeur’, exactement, et de ce qu’est devenue cette notion dans les qualifications judiciaires contemporaines. Là encore, on se gondole. Les violences sexuelles, en France, on trouve ça hilarant.

Par ailleurs, chaque fois qu’est utilisé le pronom ‘nous’ (en opposition plus ou moins affirmée à un ‘eux’), il est intéressant de se demander qui il est censé désigner, ce que dessine en creux cette communauté affirmée. Dans le cas présent, il est difficile de ne pas voir en ‘nos bombes’ une appropriation du corps des femmes françaises (je devrais dire des femmes françaises blanches, d’ailleurs), utilisé – comme d’habitude, il n’y a là vraiment rien de novateur – comme porte-étendard d’une supposée liberté dont pourtant ces corps ne sont jamais les sujets.

‘Nos’ femmes sont à-poil-donc-libres face aux ‘leurs’, forcément voilées-donc-aliénées : ce raccourci est un trope utilisé jusqu’à l’écœurement dans les représentations, notamment hollywoodiennes. Dans un cas comme dans l’autre, les femmes ne sont qu’une extension symbolique et matérielle d’un territoire dont le propriétaire est masculin.

Mais le plus insupportable reste sans doute cette affirmation :

nous nos bombes sont sexuelles’...

Sérieusement les gars ? Alors tous les endroits que la France est allée copieusement bombarder (au nom de la démocratie, du droit des femmes, des homosexuel-le-s, de ce-que-tu-veux-qui-a-l’air-d’une-cause-progressiste, fais-toi plaisir, on n’est pas en manque de nobles justifications), en fait, c’était pas de vrais missiles qui les atteignaient ?

Tous ces ’dommages collatéraux’ de nos ’frappes chirurgicales’, en fait, c’était juste des syncopes passagères dues à des images de boobs, le téton à l’air, qui venaient bien gentiment caresser la joue de tous ces méchants terroristes ?

Je ne suis plus capable de voir/lire/entendre cette rhétorique fallacieuse, qui se prétend drôle et légère et nie tout bonnement la réalité de notre politique étrangère pas reluisante.

Que les victimes des attentats aient été totalement innocentes, c’est une certitude.

Que leur mort soit dégueulasse, insoutenable, impardonnable, une évidence.

Mais il faut arrêter de raconter n’importe quoi : l’Etat français bombardait déjà avant les attentats, et bombarde à nouveau des populations entières. Avec de vraies bombes qui font de vraies morts. Civiles, pour la plupart. Ayant elles aussi eu le malheur de se trouver là au mauvais moment au mauvais endroit, dans l’arbitraire le plus total.

Et il me semble que l’on a un peu perdu le droit de faire comme si célébrer la vie en se retrouvant, buvant des coups aux terrasses, écoutant de la musique, etc. était non seulement une propension naturelle mais également une sorte de prérogative du peuple français, alors même que nos attaques militaires ont largement contribué à détruire toute possibilité de faire exactement ça (se retrouver, boire des coups en terrasse, etc.) dans des pays entiers.

Serait-on en fait incapable d’imaginer qu’il y avait des cafés et des lieux de convivialité en Syrie, en Irak, en Libye et dans tant d’autres pays ? Imagine-t-on ces territoires toujours-déjà-en-guerre (donc c’est pas trop grave d’en rajouter) ?

On peut se dire que ça n’est rien, un dessin, rien qu’une représentation humoristique insignifiante. Que c’est juste une façon assez inoffensive de faire les bravaches, de se mettre du baume au cœur après le choc de cette nouvelle irruption de violence, là, juste à côté, dans ces rues et lieux qu’on connaît si bien et qu’on aime.

Mais justement, sous couvert de légèreté, cette image participe, aux côtés de tant d’autres, à l’occultation des causes des attentats sur le sol français et à la cristallisation d’une identité nationale fantasmée, n’ayant strictement rien à voir avec la réalité, mais qui sert d’ores et déjà à justifier la prolongation de l’état d’urgence, une ‘surenchère sécuritaire irresponsable’ et bientôt la modification de la constitution elle-même.