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Observer et compter la race

Contribution méthodologique à l’analyse du racisme

par Nicolas Jounin
2 octobre 2016

Alors qu’en France, parler de « race », même pour combattre le racisme, reste un interdit, Nicolas Jounin et ses étudiant-e-s de l’Université Paris 8 sont allés observer un quartier chic de Paris et sa réalité… raciale. Car comme le notent par exemple deux d’entre eux, arrivés sur le terrain, « Une chose nous a semblé flagrante : la majorité des policiers et gendarmes sont des hommes de couleur blanche, tandis que les vigiles sont pour la plupart des hommes de couleur noire ». Les relations sociales ont une dimension raciale, et tout particulièrement les relations de domination qui marquent le paysage urbain du 8ème arrondissement. Dans le passage qui suit, Nicolas Jounin raconte cet exercice collectif d’observation et de comptage de la race. Nous le publions ici pour conseiller la lecture de ce beau livre de sociologie démocratique, mais aussi appeler au rassemblement qui aura lieu ce jeudi 6 octobre à 12h30, devant le Tribunal de Bobigny, à l’occasion du procès du même Nicolas Jounin. Car celui qui pratique de cette manière là la sociologie est aussi, ce n’est pas surprenant, un militant engagé dans le combat contre la loi Travail, combat sévèrement réprimé depuis plusieurs mois. Soutenir toutes les victimes de la répression et de la violence policière, sans oublier ceux et celles, racisés, qui la subissent depuis si longtemps, est aujourd’hui une urgence.

Élodie et Hamza n’étayent pas l’affirmation par des données chiffrées car ce n’est pas l’objet principal de leur observation. Mais, alors même que ce n’était pas leur objet, la chose leur a semblé « flagrante ». Si elle l’est, elle doit pouvoir être prouvée, objectivée. Or objectiver, c’est nommer. En l’occurrence, nommer quoi ? La couleur de peau ? Le phénotype ? L’origine ? La race ? On avance ici en terrain miné.

Quand nous sommes dans la salle de classe, je suis l’un des seuls Blancs. Quand nous descendons dans le 8e arrondissement, ma couleur de peau devient majoritaire. Le contraste est saisissant, et il est redoublé par un clivage interne au 8e même, ainsi que le soulignaient Élodie et Hamza, où l’on pourrait tracer une correspondance entre les rôles et les couleurs des épidermes. Presque tout le monde le voit et le ressent, mais personne ne sait trop comment exprimer la marque raciale de la ségrégation spatiale et de la hiérarchie sociale.

Dans leurs premières observations, certains étudiants n’en parlent pas, soit que véritablement ils ne la perçoivent pas, soit qu’ils se censurent au nom de ce qu’ils pensent être un antiracisme. Par peur de ma réaction, peut-être – la réaction d’un enseignant fonctionnaire de l’université de la République, qui se doit comme tel d’être aveugle à la couleur. D’autres ne l’ignorent pas, mais l’expriment la plupart du temps par des formules ni plus ni moins maladroites que celles de nombreux commentateurs patentés, journalistes ou sociologues. En effet, quoique bon nombre de ces étudiants utilisent dans leurs discussions informelles des termes bien plus adéquats et défendables (Arabes, Noirs, Blancs, Rebeus, Renois, Babtous…), ils se sentent contraints d’adopter, dans leurs comptes rendus d’observations, des expressions apparemment euphémisées et qui sont en fait autrement plus racistes.

Pour ne pas dire « race » ou « couleur de peau », les étudiants recourent à des paraphrases qui empruntent au vocabulaire de la nationalité, des origines, de la culture. Telle étudiante écrit ainsi qu’on voit peu d’« étrangers » ; telle autre que le serveur d’un café est d’« origine étrangère » ; d’autres encore parlent d’une apparente « diversité culturelle » ou de la présence massive de « Français de souche ». Ce vocabulaire au final peu diversifié est repris d’un écrit à l’autre, accompagné peut-être du sentiment d’avoir souscrit aux exigences de l’antiracisme officiel. Chaque année, il a fallu consacrer un long débat au démontage du racisme de ces expressions. Comment les étudiants ont-ils pu voir à travers quelques centaines de passants croisés furtivement dans le Triangle d’or ou le quartier Monceau une quelconque diversité culturelle, c’est-à-dire une variété des manières de faire, de penser et de sentir ? Avec quels rayons X ont-ils traversé le portefeuille où se loge la carte d’identité, lu les nationalités de ces passants ou, plus fort encore, de leurs parents ? Quel puissant savoir, plus horticole que sociologique au demeurant, leur permet de diagnostiquer les « souches » des corps qu’ils croisent ?

Ramenons les mérites des étudiants à leur juste proportion. Ce sont peut-être de bons observateurs, mais pas des médiums. Ils n’ont vu que des corps d’êtres humains circulant sur des trottoirs ou assis dans des cafés ; ils ne savent rien de leurs ancêtres ou de leur statut civique. Ils ont vu des allures, des silhouettes, des têtes, des bouches, des nez et des paires de sourcils, des dégradés de couleur de peau et de texture de cheveux, rien de plus. Mais rien de moins, et c’est déjà beaucoup pour les étudiants qui, comme acteurs compétents de leur société, attribuent à ces traits physiologiques une signification et les intègrent dans une classification. Ils en déduisent ce qu’on ne peut appeler autrement : la race.

Comment peut-on se permettre d’utiliser un aussi gros mot, et défendre par-dessus le marché que c’est la manière la moins raciste d’en parler ? La race est une notion qui biologiquement n’a pas de sens, ainsi que l’établissent les généticiens [1]. Mais cette démonstration scientifique n’annihile ni le racisme, qui persiste en mutant, ni les effets structurants de quelques siècles d’esclavage et de colonialisme. La race est le signifiant d’une mise à part et d’une infériorisation. Les races existent, sociologiquement et non biologiquement, parce que le racisme les fait exister. Les Noirs existent parce que la couleur de peau noire a été culturellement érigée en signe distinctif justifiant une exploitation particulière [2].

Si l’on avait un jour décidé d’esclavagiser les individus ayant de grandes oreilles et déterminé que le statut de « grandes oreilles » était héréditaire, nous aurions connu une race des « grandes-oreilles », accompagnée du long cortège de phénomènes qui font la consistance et la complexité du racisme : une perception réduisant l’individu à son attribut (« tiens, voilà un grandes-oreilles »), des préjugés tenaces sur les « grandes-oreilles » (fainéants et voleurs quoiqu’ayant le rythme dans la peau), des négations d’individualités (chaque porteur de grandes oreilles étant vu comme un fragment ou un représentant du groupe des « grandes-oreilles » plutôt que comme un individu aux multiples facettes), des discriminations à l’emploi (« je ne suis pas raciste, mais mes clients n’apprécient pas un “grandes-oreilles” derrière le comptoir ») et au logement (« il faut de la mixité, on ne peut pas avoir que des grandes-oreilles dans ce parc de logements sociaux »), de la part des racisés des stratégies de sortie du stigmate des « grandes-oreilles » (passant par des chirurgies douloureuses pour raccourcir ses oreilles ou des relations sexuelles avec des « oreilles normales » pour espérer réduire la taille des organes de ses enfants), mais aussi des retournements du stigmate (« big ears are beautiful »), etc.

Tout ceci est de la sociologie-fiction ; les « grandes-oreilles » ne sont pas une race, ni biologiquement puisqu’il n’existe pas de race au sens biologique, ni sociologiquement dans la mesure où aucun racisme ne s’est saisi de cet attribut physique pour justifier une infériorisation sociale. On ne peut pas en dire autant des Noirs, des Arabes, et plus largement de tous ceux qui ne sont pas blancs. Les oreilles ne sont ordinairement perçues que comme une caractéristique physique du corps parmi tant d’autres, et non comme le symbole d’une assignation ; il en serait de même pour la couleur de peau avec l’extinction du racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui.

De nos jours, le racisme républicain prend des formes retorses. Le repérage et l’expression de la race sont officiellement proscrits, mais la référence à la nationalité est quant à elle licite et courante, tandis que l’inégalité des droits entre Français et étrangers est légalement validée. Le racisme colonial ayant disparu des textes et idéologies officiels, l’imputation d’extranéité, c’est-à-dire le fait de considérer quelqu’un comme étranger, est l’ultime manière de justifier des droits inégaux. Il n’est pas anodin, dès lors, que l’on ne cesse de rappeler à toute une partie de la population française qu’elle est d’origine étrangère, voire qu’on la considère comme étrangère malgré la possession d’une carte d’identité française.

Un exemple parmi tant d’autres : pendant les émeutes de l’automne 2005, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy présente comme une solution l’expulsion des émeutiers, ce qui suppose qu’ils sont étrangers et non français, alors que les interpellations montraient que l’immense majorité était de nationalité française [3]. Erreur, ou manière de dire qu’ils ne sont « pas vraiment » français ? Le racisme ne tient pas qu’à ce renvoi aux origines, mais aussi à la différence de traitement qui fera davantage souligner l’« origine étrangère » des Français qui ne sont pas blancs. Manuel Valls, immigré espagnol naturalisé français à l’âge de vingt ans, explicite la cible en pointant des origines qui se remarqueraient plus que d’autres, lorsqu’il estime « frappant » qu’« un certain nombre [de] villes seront très largement dominées par des citoyens d’origine étrangère subsaharienne, maghrébine et à confession musulmane [4] ».

Ce détour par des propos de dirigeants montre que l’« origine étrangère », l’argument de l’extranéité, est un euphémisme dans la pratique souvent réservée aux non-Blancs (y compris par exemple aux Antillais noirs qui n’ont plus d’origine étrangère depuis quelques siècles). Elle constitue donc un piège, dans lequel tombent de nombreux étudiants qui, de nationalité française, se considèrent parfois eux-mêmes comme « étrangers » ou « d’origine étrangère ». Dans ce contexte, lorsqu’ils désignent dans un compte rendu d’observation des personnes comme « étrangères » ou d’« origine étrangère », ils évoquent des personnes qui ne sont pas blanches, selon les critères légués par le racisme français, mais sans oser le dire ainsi. Ils escamotent le fait que des non-Blancs peuvent être français, tandis que des Blancs peuvent être étrangers ou d’origine étrangère. Ils maquillent qu’ils parlent de non-Blancs sans voir que le maquillage est bien plus raciste que l’idée qu’il est supposé à la fois montrer et camoufler.

Puisque c’est bien le phénotype d’un individu que repèrent les étudiants, c’est-à-dire l’ensemble de ses caractères apparents, c’est le phénotype qu’il faut nommer, et non une « origine étrangère » improuvable. Plus que le phénotype en réalité, qui mériterait des dizaines de pages pour décrire chacun des caractères apparents d’une personne, ce sont les signes de la race que l’enquêteur retient. S’il le fait, c’est au nom d’une théorie : celle que le racisme imprègne suffisamment notre société pour qu’il soit pertinent de relever la race des individus, car elle est un marqueur de leur place dans des rapports sociaux. Il ne s’agit pas de dire qu’il suffit de nommer un chat un chat, comme si la chose dont on parle était évidente et qu’il suffisait de substituer le bon sens aux euphémismes ampoulés. Si l’on critique l’appellation « d’origine étrangère », ce n’est pas pour prétendre qu’il y a des noms neutres et objectifs, mais simplement qu’il y en a de moins critiquables.

Certains étudiants notent le phénotype des passants de leur lieu d’observation en recourant à une formule contestable, disant de certains d’entre eux qu’ils sont « de couleur ». Je leur pose alors systématiquement la question : de quelle couleur ? Et de quelle couleur sont ceux qui ne sont pas « de couleur » ? Une telle expression illustre l’asymétrie propre à l’idéologie raciste, qui traite les racisés comme « différents », mais sans préciser de quoi ils sont différents, sans énoncer la norme implicite dont ils dévieraient. Parler de personnes « de couleur », c’est faire du point de référence (le Blanc par rapport auquel les autres seraient « de couleur ») un point aveugle (le Blanc ne serait pas une couleur). La perception raciste des populations implique une asymétrie qui est incompatible avec le souci d’objectivation scientifique, qui doit nommer et classer tous les objets de l’observation dans une nomenclature qui fait une place explicite à tous les êtres.

C’est pourquoi je recommande aux étudiants de dire « Noir » et « Arabe » si ce sont les catégories qui leur semblent adéquates, mais surtout de ne pas oublier leur correspondant : le « Blanc », tellement moins nommé dans les discours ordinaires, supposément invisible par rapport à des minorités qui seraient, elles, « visibles ». Les Blancs ont moins l’habitude d’être nommés blancs et de se considérer comme blancs que les Noirs ne sont contraints d’entendre qu’ils sont noirs et donc de se considérer comme noirs. Il est donc possible que les Blancs soient davantage effarouchés d’être labellisés ainsi, mais c’est le prix à payer pour la mise en équivalence que requiert l’analyse [5]. Lorsque le sociologue décide de nommer, il doit être conséquent et le faire systématiquement.

Ainsi Sarah et Sophie se lancent-elles, à l’intérieur du parc Monceau, dans un comptage des personnes qui y entrent « en fonction de leur couleur de peau ». Elles construisent alors une nomenclature qui devient presque aussi sophistiquée que le nuancier d’un magasin de peintures. À l’origine, elles établissent quatre catégories dont trois seulement renvoient à une couleur : « Blanc, Jaune, Beur, Noir ». Mais, écrivent-elles, « au cours de notre comptage, d’autres nuances de couleur de peau sont apparues, telles que “marron clair”, “marron foncé” et “marron très foncé” pour les couleurs qui ne pouvaient pas être comptabilisées dans la catégorie “noir” ». Leur perplexité ne cesse de grandir. « Par exemple : est-ce qu’un Philippin est “noir” ? Il n’est pas “beur” ni “marron clair”, en comparaison avec un Maghrébin, un Émirati ou un Iranien ; dans ce cas, il est peut-être “marron foncé” mais il n’est pas “noir”, en comparaison avec les populations “noires d’Afrique”. De même : est-ce qu’un Pakistanais est “noir” ? Est-ce qu’un Cambodgien est “noir” ? Est-ce qu’un Malgache est “noir” ? […]

De même, à l’opposé qu’est-ce qu’être “blanc” ? Il existe bien des Italiens du sud qui ont une couleur de peau parfois très foncée, sont-ils “blancs” ? […] Les Inuits dans leur environnement naturel arrivent à distinguer visuellement au moins une quinzaine de types de “blancs” différents ; ils ont donné des désignations spécifiques pour chacune des différentes nuances de “blancs”. » Avec cet exemple éloigné, Sarah et Sophie montrent qu’il y a mille manières de découper et catégoriser le réel. Toutefois, l’inventivité des hommes est proportionnée à leurs préoccupations concrètes : si les Inuits distinguent tant de nuances de blanc, c’est parce que cela permet de mieux appréhender, dans leur environnement, les différentes formes de neige et de glace. De la même manière, un classement racial doit avoir pour objectif d’outiller et d’orienter l’analyse d’un ordre social raciste.

Les catégories sur lesquelles débouchent Sarah et Sophie ne sont pas des catégories de « couleur ». Pour observer, l’enquêteur n’utilise pas un nuancier qui lui offrirait une nomenclature raffinée par la déclinaison de centaines de teintes. Il n’est pas question de couleur mais de race, c’est-à-dire de catégories et de marqueurs correspondants forgés par l’histoire de rapports sociaux de domination. Par exemple, les Arabes ou Maghrébins ont longtemps été considérés comme blancs dans les pays anglo-saxons parce que l’histoire coloniale de ces pays ne les avait pas constitués comme une catégorie particulière. Une telle assimilation n’aurait aucun sens en France, où les populations d’origine maghrébine sont rendues saillantes, au moins depuis la colonisation de l’Algérie au XIXe siècle, par des discours et des pratiques multiples, des plus publics aux plus privés.

Concluant que la couleur ne suffit pas, les deux étudiantes estiment « plus judicieux de prendre en compte non seulement la couleur de peau mais aussi la morpho-physionomie du visage (la forme générale du visage, la forme et la taille du nez, la couleur et texture des cheveux, la couleur des yeux, etc.) ». Elles reprennent ainsi le cheminement des savants racistes du XIXe siècle – qui, contrairement à Sarah et Sophie, ajoutaient à leurs classements morphologiques la conviction qu’ils pouvaient prédire des variations culturelles. Elles s’affrontent donc aux mêmes impasses : aucun critère décisif ne permet de déterminer où tracer les frontières entre catégories. Sarah et Sophie fabriquent ainsi un tableau comportant huit catégories raciales. Encore insatisfaites, les étudiantes trouvent leur classement « très subjectif », ne cessant d’en souligner l’arbitraire. Cela ne signifie pas qu’il est faux, mais qu’on aurait pu faire autrement. Elles achèvent leur raisonnement par un tableau beaucoup plus rudimentaire, qui se contente de séparer les Blancs (78 % des 250 personnes entrées dans le parc pendant leur observation) des non-Blancs (22 %).

Par ce cheminement, elles montrent ainsi le caractère conventionnel des classifications : une observation, même fine, des traits et tons du visage ne donne pas de réponse automatique à la question des catégories de classement qui seraient pertinentes. Quel que soit le critère retenu, la réalité présente un continuum des corps, tandis que l’on cherche à ranger dans des catégories séparées. La logique de rangement est construite par une perception des races, qui est une perception raciste léguée par notre histoire, mais qui est un moyen parfois incontournable pour mettre en lumière des phénomènes découlant du racisme. La compétence mise en œuvre par Sarah et Sophie est une sorte de sens commun raciste qui loge en chacun de nous, augmentée simplement d’un principe de symétrie (c’est-à-dire du souci de nommer les Blancs), et de la conscience que ces catégories sont utiles à la description parce qu’elles ont servi et servent à opprimer.

Les catégories mobilisées sont arbitraires, contingentes, historiques. Si elles ont une efficacité descriptive, c’est parce que des acteurs innombrables leur ont donné une consistance, une puissance de structuration de la société. On a beau le dire et le savoir, on risque toujours de l’éluder lorsqu’on fige ces catégories en tête de colonnes d’un tableau statistique. C’est le risque à prendre pour décrire notre présent, qui est à la fois le fruit et un moment parmi d’autres de l’histoire.

Si repérer des races n’a de sens que parce qu’il y a du racisme, et si le repérage des races emprunte par conséquent les catégories instituées par le racisme, pour autant ce dernier ne fournit pas une nomenclature unique et assurée. Au cours de ses cinq siècles d’existence, l’idéologie raciste n’a cessé de se contredire en affirmant le caractère évident, absolu et éternel des races, tout en en inventant constamment de nouvelles. Par exemple, faut-il aujourd’hui user d’une catégorie unifiée de « Beurs », comme le font Sarah et Sophie, ou distinguer les « Arabes » des « Berbères » ? Aucune réponse définitive n’est possible. C’est un arbitrage entre ce que l’on cherche, les questions que l’on se pose, et ce que présente le terrain comme informations. En l’occurrence, Sarah et Sophie ont finalement conclu de la taille réduite de leur échantillon et de l’incertitude pesant sur leurs classements que la nomenclature la plus simple à manipuler et la plus fructueuse en termes de résultats était celle séparant des Blancs des non-Blancs.

Dire qu’une nomenclature est fructueuse signifie notamment qu’on peut établir un lien entre les catégories qu’elle abrite et d’autres variables. Observer et compter la race, c’est prendre le risque de raviver l’idéologie raciste en reproduisant des catégories raciales – on les reproduit et même on les durcit, car elles ne naviguent plus seulement dans des discours oraux, chargées de significations vagues et ballottées par des usages contradictoires, elles sont figées dans une nomenclature qui définit et délimite. Mais c’est aussi le seul moyen de mesurer des ségrégations et discriminations racistes.

User de son sens commun raciste, utiliser des catégories raciales de description du monde ne peut se justifier que par les besoins de l’étude du racisme, que par la nécessité de saisir sa force de structuration de la société. Cette force se mesure notamment à celle des corrélations entre la race et d’autres caractéristiques ou expériences des individus. Par exemple, la sociologie étatsunienne s’est précocement intéressée aux liens entre les classements raciaux et la division du travail dans les entreprises [6]. Plus près de nous, dans l’étude déjà citée sur les contrôles d’identité, il a bien fallu distinguer au préalable des « Blancs », des « Noirs » et des « Maghrébins », pour prouver que les premiers étaient moins souvent contrôlés par la police que les autres [7].

Ainsi Ayem, Bérangère et Feriel décident-elles d’articuler la race avec le type d’activité au sein du parc Monceau, ce qu’elles résument par une question : les Blancs et les non-Blancs sont-ils majoritairement là pour travailler ou pour du loisir ? Là encore, le comptage ne va pas sans difficultés. D’abord, il peut susciter de la curiosité, voire de la suspicion. « Nous nous sommes fait la remarque les unes aux autres à plusieurs reprises : “Parle moins fort !” car, quand on se trouve obligées de communiquer entre nous pour se dire “là, une nounou noire” ou bien “sur l’avenue, trois Asiatiques hommes, ils rentrent du boulot”, cela attire l’attention, et très souvent, les regards malveillants. » Ensuite, la définition des catégories puis le classement des individus dans les catégories sont source d’incertitudes : « Devons-nous associer les Indiens avec les Asiatiques ? L’Inde est tout de même en Asie. Dans le cas présent, nous avons choisi de désigner les Asiatiques selon l’usage commun du mot : blancs aux yeux bridés. C’est un choix de notre part. Mais lorsque nous avons simplement du mal à déterminer si un homme est asiatique ou arabe, ou bien si cette dame est noire ou indienne, c’est encore un autre problème. »

L’arbitraire est présent, borné par cet « atout de taille » que constitue le fait d’« être à trois » et qui permet de confronter et harmoniser les perceptions. Au-delà du rattachement des individus aux catégories raciales, « il y a aussi la difficulté à déterminer si une personne travaille ou bien si elle se promène avec ses propres enfants. Une Asiatique avec un enfant asiatique est-elle avec son propre enfant, ou bien est-elle nounou ? Et c’est à ce moment qu’on se demande : a-t-on des préjugés ? N’y a-t-il que les Blancs qui peuvent embaucher une nounou ? […] La solution est probablement de demander, de questionner ».

En attendant, par la seule observation, il reste possible de montrer quelque chose. L’incertitude des situations a peut-être provoqué quelques erreurs, mais elle ne peut expliquer entièrement le résultat massif produit par les trois étudiantes : d’une part, les Blancs sont majoritaires, comme l’observaient déjà Sarah et Sophie ; d’autre part, la grande majorité des Blancs observés dans le parc ont des activités de loisir (promenade, lecture, sport…), tandis que la majorité des non-Blancs sont là pour le travail (comme nounous, kiosquiers, animateurs de manège).

Ce résultat est important, il pique la curiosité, et il appelle bien sûr des approfondissements pour l’expliquer. Tel quel, il peut faire l’objet d’interprétations racistes – par exemple à propos des nounous : les Africaines sont maternelles, les Asiatiques sont propres et minutieuses, si bien qu’elles sont « naturellement » faites pour ce métier [8] – autant que sociologiques – ce qui mène à s’interroger sur les processus qui produisent cette répartition des activités et des rôles. Tandis que l’interprétation raciste clôt toute discussion et enterre la curiosité sous une idée toute faite, l’interprétation sociologique n’apporte dans l’immédiat que de nouvelles questions.

Pour y répondre, il faudrait trouver et décrire une multiplicité d’autres lieux, d’autres scènes, d’autres moments des trajectoires et des interactions, des histoires de vie imposées ou choisies, qui ont conduit ces individus, avec leurs origines et leurs couleurs de peau, leurs contraintes et leurs motivations, à occuper ces rôles si visiblement différenciés. Pour appréhender cette importance du marquage racial de la hiérarchie sociale au parc Monceau, il faudrait comprendre le contexte et les structures qui en sont à l’origine. Mais le « contexte » et les « structures » ne sont que des mots abstraits pour désigner un grand nombre d’autres situations, d’autres scènes qui sont, tout autant que le parc Monceau, justiciables d’une description ; c’est l’assemblage de toutes ces scènes qui donnerait l’explication de chacune d’elles.

C’est pourquoi une enquête, quelles que soient son ampleur et son ambition, a toujours le goût de trop peu : elle donne envie de poursuivre l’investigation, d’aller voir par-delà la situation enquêtée toutes les autres qui lui sont connectées [9].

P.-S.

Nous publions cet extrait de Voyage de classe. Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers, avec l’amicale autorisation de l’auteur et des éditions La Découverte, que nous remercions.

Notes

[1] Un premier état de la science est constitué sous l’égide de l’Unesco dans les années 1950 (UNESCO, Le Racisme devant la science, Gallimard, Paris, 1960). Depuis, le développement des recherches sur l’ADN montre qu’il existe une certaine diversité génétique parmi les humains mais que, lorsqu’on cherche à ordonner cette diversité en constituant des groupes, on observe toujours que la dispersion génétique au sein de chaque groupe est bien plus grande que la différence moyenne entre eux (Bertrand JORDAN, L’Humanité au pluriel. La génétique et la question des races, Seuil, Paris, 2008). De plus, la diversité génétique ne recoupe absolument pas la diversité culturelle, alors que le racisme postule qu’une race est un groupe humain qui se distingue nettement des autres par un ensemble indissociable de caractères somatiques et culturels.

[2] La définition et la théorie du racisme auxquelles se réfère implicitement ce passage sont celles de Colette GUILLAUMIN, L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris, Gallimard, 2002. Les réflexions dont elles sont le produit doivent aussi beaucoup à des discussions avec Karim Hammou, que je remercie.

[3] Michel KOKOREFF, Sociologie des émeutes, Payot, Paris, 2008, p. 83.

[4] Manuel Valls lors de l’audition de Michèle Tribalat, dans le cadre de la mission d’information sur le droit de la nationalité en France qu’il préside alors, 23 janvier 2011.

[5] C’est pourquoi la solution proposée par Sarah Mazouz dans l’un des rares articles consacrés à la question n’est pas pleinement satisfaisante. Elle recommande en effet « de toujours partir des formes d’identification données par les enquêtés eux-mêmes afin de voir s’ils se racialisent ou pas, comment ils font, s’ils le font ». Tout son article est en fait consacré à la nomination des catégories racisées, à ceux qui ont la mauvaise place dans l’ordre symbolique raciste, c’est-à-dire aux non-Blancs. Ces derniers vont plus probablement parler d’eux-mêmes par le biais de marqueurs ethniques ou raciaux. Mais comment fait-on pour nommer des Blancs qui n’hésiteront peut-être pas à parler de personnes « de couleur » pour des gens qu’ils considèrent racialement différents d’eux, mais ne s’auto-identifieront jamais en utilisant un marqueur racial ? Si l’on ne peut que souscrire à ce que recommande plus loin Sarah Mazouz, c’est-à-dire de soumettre en permanence les mots qu’on utilise à un « principe d’inquiétude », c’est bien parce qu’en dernière instance la responsabilité du choix des termes utilisés revient à celui ou celle qui écrit. Se soumettre entièrement aux principes d’identification utilisés par les individus, ce serait risquer de répercuter dans l’analyse l’asymétrie constitutive du racisme. Sarah MAZOUZ, « Les mots pour le dire. La qualification raciale, du terrain à l’écriture », in Alban BENSA et Didier FASSIN, Les Politiques de l’enquête, La Découverte, Paris, p. 95-96.

[6] Voir l’historique de ces études dans l’article de Steven P. VALLAS, « Rediscovering the color line within work organizations », Work and Occupations, vol. 30, n° 4, 2003, p. 379-400. Everett C. HUGHES a mené des études pionnières, dont celle reproduite dans « The knitting of racial groups in industry », in The Sociological Eye, Aldine Atherton, Chicago & New York, 1971, p. 265-275.

[7] Voir notamment Fabien JOBARD et al., « Mesurer les discriminations selon l’apparence », op. cit., p. 423-452.

[8] Voir Caroline IBOS, Qui gardera nos enfants ?, op. cit., p. 41-44.

[9] Voir Bruno LATOUR, Changer de société, refaire de la sociologie, La Découverte, Paris, p. 199-201.