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« On est pas des Nordiques ! »

Réflexions éparses d’un enseignant qui fut naguère élève, sur la nature, la culture, l’éducation, l’instruction, l’école, le sexe, le genre, les études, la théorie, les études de genre, la théorie du genre, la théorie du genre à l’école, l’identité, la famille et un formidable documentaire intitulé Alberomio

par Pierre Tevanian
21 juin 2014

Textes officiels réécrits [1], conférences ou sorties scolaires annulées [2], livres retirés des programmes [3] : voici donc qu’obéissant aux diktats de Jean-François Copé [4], lui même aligné sur des activistes situés à l’extrême droite de l’extrême droite (Civitas, Egalité & Réconciliation, Journée du Retrait de l’Ecole), et obéissant aussi à la plus stricte orthodoxie patriarcale et raciale, les hommes blancs qui nous gouvernent (messieurs Hollande, Ayrault, Valls, Moscovici, Bartolone, Dray) ont sifflé la fin de la récréation et désavoué les projets de loi (GPA, PMA, « loi famille ») et les expérimentations pédagogiques (« ABCD de l’égalité ») – et même le vocabulaire (le fameux « genre ») – de « leurs femmes », souvent non blanches (Dominique Bertinotti, Najat Vallaud Belkacem et Christiane Taubira). Lesquelles femmes ont sagement obtempéré. Jusqu’à ce 27 mai 2014 où, lors d’un tête-à-tête à Matignon, Manuel Valls et son ministre de l’Education nationale « se rendent à l’évidence : il faut sacrifier l’ABCD de l’égalité. » – « et l’abandon est accepté, y compris par Najat Vallaud- Belkacem, ministre des Droits des femmes. » [5]...

Le premier à annoncer virilement ces courageux reculs fut, de tous les ministres, le plus visible et le plus viriliste – et sans doute les deux dimensions, virilité et visibilité, ont-elles un lien secret. Je veux parler, bien entendu, de monsieur le premier flic de France, Manuel Valls, qui déclara :

« Il n’y aura pas dans la loi famille de PMA et de GPA, et le gouvernement s’opposera aux amendements sur ce sujet-là ».

Monsieur White fut suivi rapidement par Pierre Moscovici (« Il y a une crainte de ce qu’ils appellent une familialophobie, qui n’a pas de sens dès lors que des projets comme la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui ne sont pas dans les projets du gouvernement. ») puis par Jean-Marc Ayrault, nous expliquant que de « loi sur la famille », il n’y en aurait pas du tout – sans oublier la touche culturaliste apportée par Claude Bartolone, se prononçant en tant que « Sicilien » d’origine contre les brumeuses théories égalitaires venues du Nord…

Claude Bartolone, donc :

« Moi je ne suis pas favorable à la théorie du genre... »

Et jusque là, vous aurez noté : rien de très singulier, si ce n’est tout de même – et je promets que nous y reviendrons – qu’une fois de plus une chose n’est pas dite : ce qu’est précisément cette fameuse théorie du genre. Formé sans doute à bonne école, l’interviewer sait qu’il ne faut pas ennuyer le public avec ce genre de détails (je veux dire cette question tellement futile : de quoi sommes nous en train de parler ?). Avec audace, courage et professionnalisme, il enchaîne et va droit au but, sans « lâcher » son interlocuteur :

« Mais est-ce que vous pensez qu’il faut aller vers cela ? »

A ce point précis, j’ouvre à nouveau une brève parenthèse pour annoncer que, même si ces propos vous semblent un peu abscons voire fumeux, il y a en fait un vrai enjeu à savoir si nous pensons, les un-e-s et les autres, qu’il faut oui ou non « aller vers cela ». Les réflexions qui vont suivre permettront d’ailleurs de localiser un peu où se situe « cela » – puisque, autant l’annoncer à brûle pourpoint : je suis, personnellement, moi l’auteur de ces lignes, tout à fait pour « aller vers cela ». Mais l’heure n’étant pas encore à « cela », je poursuis ma retranscription. Claude Bartolone, à nouveau :

« Je ne suis pas du tout d’accord pour banaliser la question... Vous vous rendez compte de la question que vous posez à un enfant de Siciliens ? Parce qu’il y a aussi mes gènes culturels méditerranéens, je sais ce que ça peut représenter pour un certain nombre de nos compatriotes... » [6]

Voilà. Il va donc être question – bientôt – d’une théorie appelée la théorie du genre, ou plutôt de plusieurs théories, dont une théorie selon laquelle il existe une théorie du genre et une autre théorie selon laquelle il n’existe pas de théorie du genre – mais ne perdons jamais de vue une chose : il existe sur cette terre d’innombrables théories, bien plus que nous ne le soupçonnons. Nous sommes pour ainsi dire cernés par les théories. Et parmi elles, donc, un peu plus effacée que la (ou les) théorie(s) du genre, mais pas forcément moins agissante, plus au goût en tout cas de Monsieur Bartolone, il y a la théorie des gènes culturels. Proche cousine de la théorie de la race – mais c’est une autre histoire.

Le Clan des Siciliens

En résumé donc, nous savons pour le moment que Monsieur Bartolone pense qu’il est tout de même un peu osé de demander, surtout à quelqu’un qui a des gènes culturels méditerranéens, s’il pense qu’il faut aller vers cela. Je vous rassure à nouveau : nous allons éclaircir et préciser un peu l’enjeu, et finalement parler de choses très concrètes, sérieuses, vitales.

Pour commencer, rappelons nous que cela, c’est la théorie du genre, qu’il va décidément falloir bientôt définir, mais donnons d’abord la parole à Julien Dray qui, évoquant un différend politique avec Jean-Luc Mélenchon, prend garde de nous rappeler, lui aussi, sa conception de la famille :

« Vous savez, il est pied-noir comme moi... Donc il sait ce que c’est que la famille. Ça compte : le père, la mère, ces choses-là c’est des repères fondamentaux pour nous, on est pas des nordiques ! » [7]

Sur l’air d’« On est pas des pédés », si j’ai bien reconnu la musique, ou sur un air voisin.

Quant aux paroles, elles nous permettent de préciser l’enjeu : si tant de gens hésitent à aller vers cela, en tout cas parmi les Siciliens, les Pieds-Noirs et tous ceux qui ont des gènes culturels méditerranéens, c’est que cela va à l’encontre de ces choses-là – je veux dire, pour être plus précis : cela est une théorie vers laquelle, lorsqu’on n’est pas nordique, il ne faut pas trop aller, sous peine de perdre le père, la mère, ces choses-là.

Julien Dray, toujours :

« La théorie du genre à l’école, c’est la conséquence de l’influence d’un féminisme qui s’est radicalisé. Najat [Vallaud-Belkacem], elle, est sur la ligne des féministes ultras américaines, qui sont en train d’émasculer les sexes ! » [8]

Cela faisait d’ailleurs plusieurs semaines, déjà, que le philosophe-ministre Vincent Peillon répétait partout, avec la docte assurance du Diafoirus des sciences humaines qu’il a toujours été, son aversion à l’égard de la maudite « théorie » :

« L’école de la république n’enseigne absolument pas la théorie du genre. »

« Je la refuse. »

Nous reviendrons bientôt sur ce que peuvent vouloir dire ces mots, « genre », « théorie », « théorie du genre » – et surtout la singulière aversion qu’ils provoquent. Notons simplement, pour commencer, la distribution, justement très genrée, des rôles. Bertinotti, Taubira, Vallaud-Belkacem. Valls, Moscovici, Bartolone, Dray, Peillon, Ayrault, Hollande. Les femmes proposent, les hommes disposent.

Panique morale

On pourrait s’arrêter là, car cette distribution des rôles, deux-trois gonzesses avec leurs bons sentiments, une dizaine de mecs qui les ramènent à la raison, suffit à démontrer la pertinence du concept de genre comme grille de lecture des rapports de pouvoir et de domination. Et l’urgence d’une sensibilisation, dès le plus jeune âge, dès l’école primaire, des nouvelles générations – si l’on ne veut pas que nos fillettes se retrouvent demain aussi misérables, désarmées, impuissantes que Dominique Bertinotti, Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem. Et nos fistons aussi omnipotents, arrogants, suffisants que Julien Dray, Claude Bartolone, Vincent Peillon, Manuel Valls ou Pierre Moscovici.

Demandons-nous aussi, par exemple, s’il est vraiment traumatisant, pour une petite fille, d’apprendre dès l’école primaire qu’elle peut devenir pilote d’avion plutôt que coiffeuse, et médecin-cheffe plutôt qu’infirmière.

Demandons- nous si même ce n’est pas plutôt bénéfique.

Demandons-nous si même ce n’est pas une urgence.

Et ne nous arrêtons pas là. Allons un peu plus loin. Allons vers cela, comme disait notre interviewer. Allons vers la théorie du genre ! Mais passons d’abord, sagement, par ce que Julien Dray en personne nous a désigné comme un passage obligé : le père, la mère, ces choses-là. Précisons pour commencer qu’au coeur de ces choses-là se trouvent les enfants. Réduits effectivement, par Messieurs Dray, Bartolone, Peillon et pas mal d’autres, au rang de chose. Et la chose de qui ? Eh bien du père et de la mère, précisément !

Vous ne me suivez pas ? Reprenons donc, depuis le commencement : papa, maman, bébé. C’est au nom de l’enfance, on l’aura noté, et de sa protection, qu’une hallucinante campagne est aujourd’hui menée par une alliance des secteurs les plus disparates de l’extrême droite [9] : l’extrême-droite catholique fédérée autour du mouvement Civitas, de la « Manif pour tous », de Christine Boutin, Béatrice Bourges et Ludovine de la Rochère, l’extrême droite « nationale-socialiste » d’Alain Soral, l’extrême-droite sioniste de Gilles-William Goldnadel [10], l’extrême droite hybride de Farida Belghoul [11] et une extrême droite musulmane BCBG, autour des figures d’Albert Ali, Camel Bechikh et Nabil Ennasri. Complaisamment relayés dans nombre de grands médias, fermement soutenus par des éditocrates omniprésents comme Eric Zemmour et par des organes de presse comme Valeurs Actuelles, Causeur, Le Figaro et Le Point [12], ces différents entrepreneurs de morale [13] convergent pour dénoncer, à coups de rumeurs, d’approximations, de caricatures, de citations tronquées, de semi-vérités, de purs et simples mensonges et de délires interprétatifs [14], un véritable complot contre l’enfance.

Sont présumés coupables :

- des « lobbies LGBT » désireux de « détruire la famille » (dans quel but, pour quel profit personnel ou collectif, l’épineuse question n’est jamais abordée [15]), voire de convertir nos innocentes têtes blondes et brunes à leur vice ;

- des idéologues irresponsables traitant nos progénitures comme un « terrain d’expérimentation » pour leurs fumeuses « théories » ;

- des institutrices écervelées et des instituteurs émasculés, convertis au laxisme et au « pédagauchisme »  ;

- une « littérature jeunesse » gangrenée par le stupre et le prosélytisme gay…

Les principales pièces du « dossier » sont, outre les purs et simples bobards et légendes urbaines [16], au nombre de trois.

Il y a d’abord la présence dans l’école d’intervenants de la « ligne AZUR », informant les élèves « en questionnement sur leur identité sexuelle » qu’une ligne d’écoute existe, à laquelle ils peuvent appeler, et la présence de dessins humoristiques érotiques sur le site de ladite ligne AZUR (des dessins, faut-il le préciser, tout ce qu’il y a de plus anodins au regard des images que n’importe quel enfant, de toute façon, sera amené à visionner dès qu’il sera en âge de surfer sur Internet). En d’autres termes, ce qui est ici dénoncé comme une menace pour l’enfance, c’est – et nous reviendrons aussi sur ce paradoxe – un dispositif de protection de l’enfance, de salubrité publique, dans un pays où la violence homophobe se traduit par des injures, des coups, et une sur-représentation des jeunes homosexuels dans les statistiques des tentatives de suicide [17].

Le second élément à charge est l’existence de textes officiels préconisant, ici ou là, la lutte contre « les stéréotypes de genre », la lutte contre l’homophobie, et la diffusion de « représentations positives des LGBT » [18].

La troisième pièce du « dossier » est enfin l’existence de quelques livres étudiés apparemment à l’école primaire, parmi des dizaines d’autres : Tango a deux papas. Et pourquoi pas ?, Jean a deux mamans, J’ai deux papas qui s’aiment, Mehdi met du rouge à lèvres, Tous à poil !, ainsi qu’un film intitulé Tomboy, proposé parmi quatre-vingt autres sur le site de l’Education nationale [19], et racontant l’histoire d’une fille qui voudrait être un garçon. Et enfin Papa porte une robe, qui a suscité des performances d’indignation mémorables (et, si je peux me permettre, très queer), de Christine Boutin et de Farida Belghoul – et qui raconte l’histoire d’un boxeur élevant seul son fils. A la suite d’un mauvais coup, il passe de la boxe à la danse, ce qui l’oblige à se maquiller et à mettre une robe, qu’il oublie parfois d’enlever lorsqu’il rentre chez lui, ce qui fait souffrir son fils, qui subit des moqueries. Mais le père finit par sauver un chat coincé dans un arbre, et devient le héros du village, qui accepte sa tenue.

Mais j’en ai déjà trop dit – car en vérité, de ces quelques œuvres, de leur contenu, de leur forme, rien ne nous est dit par ceux-là même qui les invoquent sans cesse. Comme si – j’y reviendrai, car l’effet de ce silence est extrêmement violent – tout allait sans dire. Comme s’il suffisait de prononcer les mots « deux papas », « deux mamans », « papa robe », « Mehdi rouge à lèvres », pour que tout soit dit, et que l’évidence s’impose d’une enfance en danger.

C’est de ce silence, justement, que je voudrais parler. C’est dans l’interstice de ce silence que je voudrais me poser pour réfléchir, avec mes gènes culturels levantins, en provenance directe de l’Anatolie... C’est à partir de ce silence que je voudrais repenser quelques-uns des termes du problème : l’enfance, la protection de l’enfance, l’identité, le sexe, le genre, la théorie, l’instruction, l’éducation, la famille… Mais commençons par le commencement : l’enfance, qu’il faudrait préserver. Mais de quoi, au fait ?

Ce sera le sujet d’une seconde partie qui arrivera bientôt, mais en attendant, un conseil : prenez le temps de regarder ce web-documentaire, qui s’appelle Alberomio et qui fait beaucoup de bien. Il s’appelle aussi, dans ma petite tête, Pablo, Brune et Pierrot ont deux mamans qui s’aiment, et pourquoi pas ?, et dans mes petits rêves, il est au programme des « ABCD de l’égalité ». A sa manière, en tout cas, il protège l’enfance.

Notes

[5] http://www.lexpress.fr/education/comment-farida-belghoul-a-eu-la-peau-des-abcd-de-l-egalite_1551942.html . « "Le sujet reste prioritaire, mais il a suscité un tel climat de nervosité que les écoutilles sont fermées, mieux vaut utiliser la médecine douce. Nous travaillerons sur ce sujet différemment", confie le ministre de l’Education nationale à L’Express. »...

[10] Cf. cette édifiante tribune de M. Goldnadel, appelant conjointement à la défense de la norme majoritaire patriarcale, hétérosexuelle, et blanche : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/02/03/31003-20140203ARTFIG00333-theorie-du-genre-les-socialistes-entre-deni-et-mepris.php?pagination=4 ; sur l’auteur, membre du CRIF et de l’UMP et avocat entre autres de la pamphlétaire islamophobe Oriana Fallacci et du gangster monarchiste Patrick Buisson, cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles-William_Goldnadel

[11] Hybride politiquement, au sens où son discours mêle de manière opportuniste des appels directs à la communauté musulmane, un lexique religieux aussi pauvre que radical (il s’agit ni plus ni moins de défendre la volonté divine contre des forces sataniques), et un vocabulaire fasciste très qualité française, tendance Charles Maurras, comme lorsqu’elle dénonce comme satanique l’accès des femmes au monde du travail, vitupère le port du pantalon ou dénonce « la France juive, maçonnique, socialiste, parlementariste et sodomite » (Conférence d’Egalité et réconciliation, Eté 2013).

[15] Cette question mériterait pourtant d’être posée, ne serait-ce que pour sonder l’abyssal obscurantisme auquel nous avons affaire : car à cette question simple, « quel intérêt des homosexuels peuvent-il avoir à détruire la famille », la réponse ne peut être que violemment, profondément, obscurément homophobe :

- soit on se rend à l’évidence que « détruire les familles » n’apporte aucun bénéfice à des homosexuels, auquel cas on doit conclure que, tel Lucifer, l’homosexuel est poussé à faire le mal autour de lui même si ça ne lui est pas profitable ;

- soit on traite l’homosexuel en être rationnel recherchant son profit, auquel cas on est obligé de soutenir que la destruction des familles profite à l’homosexuel, ce qui ne peut être soutenu que sur la base de très lourds présupposés homophobes, du genre : « la dislocation de la famille produit des individus déboussolés sombrant dans l’homosexualité, ce qui arrange bien les affaires de l’homosexuel qui ne pense qu’à assouvir son appétit sexuel avec toujours plus de nouvelles recrues, fût-ce au prix du malheur de la multitude… »

[16] Outre les innombrables mensonges, caricatures, citations tronquées et autres manipulations référencées dans la note précédente, citons cette ahurissante légende, propagée non seulement par l’extrême droite mobilisée mais aussi par la grande presse, et notamment par Le Point et Le Figaro : http://www.liberation.fr/societe/2013/06/10/la-theorie-du-genre-reponse-au-ministre-vincent-peillon_909686

[18] Par exemple le Rapport Teychenné, appelant à « valoriser des représentations positives des LGBT en assurant une meilleure visibilité de l’homosexualité et de la transsexualité à l’Ecole, comme c’est aujourd’hui le cas dans la société française, dans les médias et sur les réseaux sociaux ». Le rapport précise que cette « éducation sur les stéréotypes, les rôles ou les identités peut être mise en place de façon progressive et adaptée à l’âge des élèves afin de conduire à l’acceptation de la diversité humaine ».