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« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit » ?

Au poste de police !

par Najate Zouggari
2 février 2015

Il y a un poème de Victor Hugo, « Melancholia » (dans Les Contemplations), qui dénonce l’exploitation des enfants – « ces filles de huit ans » notamment – par des adultes qui les forcent à exécuter des activités impropres à leur âge. On peut y lire deux vers qui deviendront peut-être embarrassants pour les thuriféraires du catéchisme laïciste aujourd’hui prôné dans les officines de l’Education Nationale : ces enfants « semblent dire à Dieu : petits comme nous sommes, notre Père, voyez ce que nous font les hommes. »

Le 21 janvier 2015, à Nice, un directeur d’école portait plainte contre un garçon de huit ans pour « apologie du terrorisme ». Voyez ce que nous font les directeurs d’école !

La ministre de l’Education Nationale, Mme Vallaud-Belkacem – qui n’a sûrement jamais proféré de niaiserie à cet âge – a défendu cette étonnante pédagogie consistant à criminaliser un enfant plutôt que l’éduquer. Ainsi a-t-elle pu déclarer qu’elle assurait de son soutien le vertueux directeur et la vertueuse équipe enseignante :

« Je remercie le personnel de cette école de s’être comporté ainsi. »

La voie répressive est ouverte. Naturellement, face à un enfant de huit ans, cette bande d’adultes apeurée méritait bien les renforts de la police et le réconfort de la ministre.

L’avocat de l’enfant – car l’enfant de huit ans est un justiciable comme un autre quand il s’appelle Ahmed – a souligné le fait que le directeur de l’école avait interpellé plus tôt le gamin, alors qu’il jouait dans un bac à sable :

« Arrête de creuser, tu ne vas pas trouver de mitraillette pour tous nous tuer. »

Qui devait prévenir la police ? Le directeur d’école n’est pas tout à fait stupide, il n’a pas tenu ces propos édifiants à un petit Louis ou à une petite Chloé : le choix d’incriminer le comportement d’un « garçon arabe » avec un prénom musulman, issu des classes populaires et que ses parents ne sauraient sûrement pas défendre de la façon la plus experte face aux abus de l’institution, n’est pas hasardeux.

Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant non plus que le père soit dépeint comme violent et la mère comme voilée. Les deux facettes d’une pièce islamophobe : pile, tu perds et face, tu perds aussi. Je ne serais pas surprise que ce père arabe violent ait le nez crochu, une barbe abondante et naturellement frisée, qu’il s’interdise les joies du Champomy et éructe des propos dans une langue incompréhensible avec des tonalités très gutturales. Je ne serais pas surprise non plus que les femmes de son entourage soient malheureuses comme des tombes, voilées intégralement et gavées de pains au chocolat volés pendant le mois de Ramadan. Je ne serais vraiment pas surprise. Parce que chez ces gens-là …

La ministre de l’Education Nationale elle-même n’a-t-elle pas souligné cette violence du père :

« C’est bien du père dont il s’agit, qui a eu une attitude brutale, qui s’est introduit à plusieurs reprises dans l’établissement scolaire pour menacer le personnel de l’école. »

Mme Vallaud-Belkacem omet de mentionner les pressions que subissait l’enfant et fait comme si ce n’avait pas été cet enfant de huit ans (et non le père) qui a été entendu par la police.

En rejetant la faute sur le père, elle s’en sort à bon compte : l’enfant qu’elle a contribué à culpabiliser publiquement devient victime à la seule fin de culpabiliser le père. Cet immonde tour de passe-passe rhétorique pourrait aisément permettre de justifier, par exemple, un retrait de l’enfant à sa famille pour qu’il soit formaté comme il convient, c’est-à-dire sans faux-pas, sans possibilité de revoir sa copie, sans esprit critique, sans fantaisie, sans bonheur d’apprendre en se trompant – bref, conformément au catéchisme laïciste et vertueux. Le nom de baptême est tout trouvé : Charlie. Après une lecture obligatoire de caricatures obscènes et l’étude approfondie des billets du Val Fourest, peut-être aura-t-il la chance et le privilège d’être sauvé par la République et son bras armé, la vaillante ministre de l’Education qui a elle-même su s’extirper de son milieu pour se hisser au rang de civilisée.

Si l’on n’est pas sérieux quand on dix-sept ans, comme disait l’autre, alors qu’en est-il à huit ?

L’école qui permet qu’un élève de huit ans soit conduit au poste de police le plus proche est non seulement une école « moisie, qui pue l’encre et l’ennui », comme l’écrivait Vallès, mais c’est encore une école qui a renoncé à sa mission éducative au profit d’un formatage assisté par les forces de police.

« Ils ne comprennent rien à leur destin » écrivait Hugo dans son poème sur le travail forcé des enfants. L’enfant de huit ans ainsi mené au poste de police, en France, en l’année 2015, ne comprend sans doute pas grand-chose non plus à la vaste farce tragi-comique des adultes cyniques qui se joue, chaque jour et chaque soir, à guichets fermés, dans l’école de la République.

P.-S.

Mais tous ces mômes, nous rappelle utilement La Rumeur, vont grandir :

https://www.youtube.com/watch?v=jLLL9edEQVc .

Le témoignage d’Ahmed, huit ans, de son père, et de leur avocat :

https://www.youtube.com/watch?v=-rUB9Uc5tiI&list=UU6qRHsISN_A-hH0XNB2XOaQ#t=199