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Interdits de « débats »

À propos de la composition sociale des plateaux de « débats » télévisés

par PLPL
14 mai 2005

Quelques rebelles en lévitation dans un monde chimérique continuent de croire qu’un « débat » dans la presse ou à la télévision, ça ne se refuse pas. Pourquoi ? Parce que journalistes et animateurs ont installé l’idée selon laquelle les forums cathodiques et les pages « rebonds » constitueraient des « démocraties miniatures », des laboratoires du pluralisme. Lecteur sardon [1], concentre ton attention : dans quelques minutes, PLPL aura ruiné cette illusion.

Le sociologue Sébastien Rouquette a analysé la composition socio-professionnelle des plateaux de près de 400 débats télévisés diffusés entre 1958 et 2000 [2]. Quels individus les animateurs sélectionnent-ils avant de nous les présenter comme des « citoyens ordinaires » ? En 1989-1990 les plateaux de débats télévisés ne comptaient que 10 % d’ouvriers et d’employés invités à s’exprimer, alors que ces deux groupes représentaient plus de 60 % de la population active. Les classes populaires étaient donc six fois moins présentes dans les débats médiatiques dits « démocratiques » que dans l’ensemble de la société. Lorsqu’on les convie à débattre, ouvriers et employés ne sont pas interrogés sur les « questions de société » ou sur la situation internationale. Ils doivent se contenter de témoigner de leurs expériences personnelles qui seront « analysées » par les experts et les journalistes.

Pour les cadres et professions intellectuelles supérieures, la situation est un peu différente : 53 % des invités appartenaient à ce groupe, qui ne totalisait alors que 10 % de la population active. Mieux : la moitié de ces bourgeois éclairés qu’on nous présente comme des « citoyens ordinaires » étaient... journalistes ou artistes. Ce résultat inouï ne surprend pas PLPL : le PPA [3] a construit l’univers des palabres télévisées à son image ; puis il a donné à ce dispositif le nom de « débat démocratique ».

À la fin des années 1990, la situation n’avait pas vraiment changé. Et l’on peut imaginer les résultats d’un comptage analogue dans les pages « débats » du Monde ou dans celles de Libération lorsqu’on sait que le filtrage social est beaucoup plus sévère dans la presse écrite qu’à la télévision.

« 7 d’Or » ? Non ! Laisse d’Or ! [4]

Longtemps présentée comme un modèle de débats de société, « La Marche du siècle », animée par Jean-Marie Cavada (France 3, 1987-1999) illustrait la puissance de cette censure. Sur un échantillon de 477 invités, Sébastien Rouquette a dénombré 0,2 % de représentants syndicaux. Parmi les invités en qualité de « professionnels » (conviés à parler de leur métier), Cavada ne s’est pas encombré des catégories populaires. Proportion d’ouvriers : 0,7 % ; proportion d’employés : 0,7 %. En revanche, les cadres et professions intellectuelles supérieures comptent pour 74,6 % des invités ! Le rapport s’établit donc à un ouvrier ou employé invité à parler de son métier pour 50 cadres ou professions intellectuelles supérieures. Le Parti de la presse et de l’argent (PPA, que PLPL détruira) a salué la prouesse : Cavada a reçu le « 7 d’Or » du meilleur animateur de débats.

Michel Field, ex-trotskiste de la LCR, avait alors pâli de jalousie : le pourcentage d’ouvriers conviés à son émission « L’Hebdo » (Canal +, 1994-1997) au titre de « citoyens ordinaires » était très exactement égal à zéro. Les représentants syndicaux totalisaient pour leur part 2,5 % des invitations. Ébloui par cette performance, Le Monde avait qualifié les émissions de Field de « vrais débats de société » réunissant « tous les acteurs sociaux et économiques » [5]. Le chercheur Sébastien Rouquette sort de ses gonds : « Cette arène collective n’a jamais été démocratique ! » [6]

Associer « débats » et « démocratie » ne berne que les fanfarons narcissiques. Embarrassés, ils couinent : « Plutôt que de boycotter les débats, saturons-les pour rétablir l’équilibre social. » Vœux pieux pour tartineurs de formules creuses ! Rouquette démontre que « quelles que soient les évolutions sociales, la proportion des intervenants populaires ne bouge pas » depuis 40 ans [7] : ni les alternances politiques, ni les évolutions économiques, ni la secousse de Mai 68 n’ont pu la modifier. La censure sociale opérée par le PPA est donc un effet de structure. PLPL détruira le PPA.

P.-S.

Ce texte est paru en octobre 2002 dans PLPL, journal de critique des médias.

Notes

[1] Sardon : ce terme désigne l’ensemble des sympathisants de PLPL, qui diffusent son message et travaillent ainsi à la destruction du PPA : le Parti de la Presse et del’Argent

[2] Sébastien Rouquette, L’Impopulaire Télévision populaire. Logiques sociales, professionnelles et normatives des palabres télévisées (1958-2000), L’Harmattan, Paris, 2001.

[3] PPA signifie, en langue sardone : Parti de la Presse et de l’Argent. Pour en savoir plus, s’abonner à PLPL !

[4] La Laisse d’Or est le prix que PLPL décerne tous les deux mois au journaliste, éditorialiste ou intellectuel médiatique le plus servile

[5] Le Monde radio-télévision, 02.12.96, cité par Rouquette, op. cit. p. 64.

[6] Op. cit., p. 125

[7] Op. cit., p. 125