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Portrait du sexiste en religieux barbu

Réflexions d’une féministe atterrée à la lecture d’un hors-série de Charlie hebdo qui lui est adressé (troisième partie)

par Dinaïg Stall
13 février 2012

Deuxième partie

Une analyse politique incomplète et inopérante

On a vu que, fort d’une image désormais très très lointaine de « bouffeurs de curés », Charlie Hebdo croit encore pouvoir faire passer son message pour une critique des religions. Mais outre que, comme cela a maintes fois été dit et écrit, c’est l’islam qui, plus que toute autre religion, semble vraiment problématique, force est de constater que toutes les tentatives (et il y en a un paquet, dans cette publication) de relier directement religion(s) et indignité des femmes (l’une étant censée être la cause de l’autre) s’avèrent on ne peut moins concluantes.

Portrait du sexiste en religieux barbu (ou chauve)

D’abord, on peut citer Caroline Fourest elle-même qui, dans son empressement à avoir l’air d’une connaisseuse hors pair de l’islam, se tire un peu une balle dans le pied en ajoutant, après sa tirade anti-Frères Musulmans : « généralement, ils jouent sur une mauvaise connaissance de l’islam : on attribue souvent pas mal de coutumes patriarcales au corpus islamique, alors qu’il ne les a pas toutes validées. Par exemple, à son époque, Mahomet se battait plutôt contre l’excision, qui existait en Egypte et dans cette partie du monde depuis très longtemps. »

Alors quoi ? Si les religions n’ont fait que véhiculer des coutumes patriarcales qui leur préexistaient largement, voire si de grandes figures religieuses telles que Mahomet ont pu tenter de lutter contre ces coutumes, comment se fait-il que ce soit désormais les religions que l’on prenne pour cible au nom de la lutte pour les droits des femmes ?

Plus parlant encore est l’article de Patrick Chesnet sur l’Asie intitulé « Un paradis pour les religions, un enfer pour les femmes ». Dès le titre, il établit (par une virgule, on admettra que la démonstration est courte) le rapport de causalité directe entre le foisonnement des religions en Asie et la condition faite aux femmes sur ce continent. Or j’ai beau lire et relire l’article, je peine toujours à voir le lien !

Non que je porte dans mon cœur le fait religieux ni plus particulièrement ses représentants, ou que j’éprouve le besoin de les défendre, mais il me semble que le XXème siècle a prouvé avec une certaine efficacité qu’on pouvait massacrer à tour de bras sans avoir besoin de se croire du côté d’un Dieu quel qu’il soit. Si mes souvenirs sont bons c’est même au nom de leur appartenance à la communauté juive qu’on a exterminé plusieurs millions d’individu-e-s.
Donc, si l’on pense vraiment que la cause d’un problème est religieuse, il est bon de le démontrer un minimum. Sous peine de s’attaquer non pas à la source du problème, mais à des épiphénomènes structurellement secondaires.

Je lis par exemple « en Inde (…) malgré une religion, l’hindouisme, qui consacre la nécessaire complémentarité des énergies mâles et femelles, la naissance d’une fille reste pour beaucoup considérée comme une malédiction.  »

Loin de moi l’idée de faire un panégyrique de la « complémentarité » entre les sexes, concept généralement (hétéro)sexiste assignant un rôle immuable à chacun-e, mais enfin la phrase dit quand même bien que l’infériorisation des femmes n’est pas liée à la religion, qu’elle serait même plutôt en contradiction avec ses préceptes. Et effectivement, la suite de l’article montre bien à quel point c’est l’exploitation du travail domestique, et plus encore le poids écrasant de la dot (tradition à laquelle les associations féministes indiennes tentent avec difficulté de mettre fin) qui créent cette « malédiction » qu’est la venue au monde d’une fille. Rien à voir avec la religion en elle-même, et tout avec une organisation sociale tout ce qu’il y a de plus patriarcale.

Que la religion puisse servir à maintenir cette organisation sociale injuste, c’est une chose (et ce n’est pas le cas que pour les femmes, l’organisation en castes étant toujours vivace, même si elle ne recoupe plus toujours la hiérarchie de classe), qu’elle soit la source du problème en revanche, est une lecture de la situation très sujette à caution. Et si c’était toujours le cas, comment expliquer qu’en partant des mêmes principes religieux, certain-e-s défendent au contraire l’égale dignité de tou-te-s ?

Plus tard encore, à propos du bouddhisme, Patrick Chesnet écrit : « le bouddhisme rompt avec les principes hindouistes, notamment ceux concernant la division de la société en castes, et prône l’égalité de tous les êtres, hommes et femmes. Enfin presque. Car si cette « réforme » brise le carcan social hindouiste, elle ne réussira pas à faire éclater un système patriarcal puissamment ancré dans les traditions locales. C’est ainsi que la naissance, ou la « renaissance », sous l’aspect d’une femme est considérée comme relevant d’un mauvais karma. »

Là encore, rien qui fasse le lien entre la religion et le triste sort réservé à la gent féminine, rien de plus que le fait que celle-là prend acte de celui-ci. A moins évidemment de rendre responsable de son échec la tentative de réforme, lorsqu’elle échoue, plutôt que la résistance acharnée des détenteurs du pouvoir qui ne comptent pas en céder une miette… Comme d’aucun-e-s font porter au féminisme le poids des backlashs ou la lenteur du changement… Il faut dire que le grand intérêt de cette façon de voir les choses, c’est qu’elle n’oblige jamais à nommer les vrais bénéficiaires du système d’oppression. On peut donc s’offusquer sans prendre trop de risque.

Quant au christianisme, à l’islam ou au shintoïsme japonais, l’auteur n’est pas plus en mesure de démontrer la corrélation directe entre préceptes religieux et oppression des femmes. Tout au plus les religions « appuieront, prolongeront, voire renforceront »-elles l’idéologie patriarcale présente. Et l’encart consacré aux femmes chinoises ne fait pas mieux, voire est allégrement contradictoire puisqu’il y est tour à tour écrit que « soixante ans de communisme égalitariste n’ont pas effacé le poids d’un héritage confucéen plus que millénaire, dans lequel la femme se trouve reléguée au second plan », puis qu’il y a « pire. Bien pire. Car la politique de l’enfant unique, initiée en 1979 par Deng Xiaoping s’est transformée pour la gent féminine chinoise en un véritable calvaire, voire en massacre.  »

On dirait que ce serait la faute à Confucius. Mais bon, c’est quand même aussi beaucoup la faute des hommes politiques qui pourtant prétendaient mettre en œuvre la même politique pour les camarades hommes et femmes…Mais bon, pour résumer c’est surtout la faute aux religions. Alors tapons dessus, mes frères – ah oui, mes sœurs aussi, faudrait pas oublier que c’est pour votre bien – et surtout, surtout, ne parlons pas domination systémique, hégémonie patriarcale ou quoi que ce soit du genre.

A qui profite le crime Ou « le patriarquoi ? »

Que faire avec une « analyse » aussi partielle et partiale de la situation faite aux femmes, dans le monde en général et plus précisément en France ? A moins de tenir à tout prix à taper sur un segment précis de la population – les ceusses dont la gauloiserie fait question et/ou qui ont la déplorable habitude de prier en direction de la Mecque, et au beau milieu de nos rues françaises qui plus est – la réponse est : rien.

Ce « féminisme » qui sonne creux n’a pas la moindre validité pour faire avancer l’égalité des droits entre femmes et hommes. On peut même dire qu’il se met singulièrement en travers du chemin.

Le féminisme est peut-être l’avenir des êtres humains, mais celui que nous promet Charlie Hebdo ne risque guère d’ébranler les structures de la société patriarcale, ni d’aider les femmes à s’organiser de façon solidaire (grand ni-dieu-ni-maître non ! elles risqueraient de redevenir moustachues !). Trouve-t-on quelque part dans ce hors-série une analyse un tant soit peu étayée de la discrimination systématique dont sont victimes les femmes sur le marché du travail ? de la façon dont est exploité, sans la moindre contrepartie financière, leur travail domestique ? de la façon dont elles ne sont jamais éduquées pour elles-mêmes et n’apprennent à se définir que par rapport aux hommes ? de la façon dont leur corps est considéré comme disponible sans que leur consentement importe ? de la façon dont l’accès à l’espace public leur est restreint sous peine de s’exposer à l’agression ? …

Evidemment, la réponse est non.

Bien au contraire. On peut même lire des choses positivement hilarantes et qui ne dépareraient pas dans FHM ou toute autre publication de la presse dite masculine. Comme le titre « si la femme jouit plus, l’homme jouira plus  » choisi pour résumer les 6 pages dédiées à la sexualité (bah oui, Rémy, faut qu’tu fasses un p’tit effort avec le clito de ta copine, tu verras, elle t’en sera tellement reconnaissante qu’elle te le rendra au centuple !), ou bien cette inénarrable sortie fourestienne :

« le fait d’avoir bousculé la répartition des rôles n’a apporté que de la liberté sexuelle. Avant le MLF, la séduction hétérosexuelle étant quand même très normée. Il fallait en permanence, pour un homme, s’excuser d’avoir du pouvoir et de (sic) le payer en restaurants, en bijoux…ça coûtait très cher d’avoir envie de coucher avec quelqu’un… Le féminisme est venu pour rééquilibrer ça, pour dire : coucher, ce n’est pas mal, désirer, ce n’est pas mal, et on n’est même pas obligés d’aller dans un restaurant très cher avant… Et ça ne veut surtout pas dire qu’il y a un modèle unique, ni que plus personne n’a le droit de payer un restaurant à qui que ce soit… »

« Le féminisme est venu pour rééquilibrer ça  »… Là c’est sûr que tout de suite, il fait moins peur aux mecs, le féminisme ! T’sais, on vient pas demander l’égalité, on vient pas te demander de renoncer à ton pouvoir, on te met à l’aise histoire que tu te sentes pas gêné aux entournures par cette asymétrie fondamentale, t’es même plus obligé de payer le resto, on se couche tout de suite pour prouver qu’on n’est pas des emmerdeuses de féministes moralisatrices (et poilues, comme chacun sait désormais) mais au contraire des nanas libérées. Pas sûr que c’est à cette lecture de leur action que les féministes des années 70 s’attendaient, ni que c’est ce but qu’elles poursuivaient !

On ne s’étonnera donc pas que le féminisme préconisé par Charlie Hebdo soit idéalement incarné par Ni putes ni soumises.

Moi qui pensais naïvement que, de compromission en compromission (de la participation de Fadela Amara au gouvernement aux côtés de Christine Boutin au [1], en passant par la récente polémique sur l’utilisation contestable des subventions par la présidente actuelle), NPNS avait achevé de se discréditer pour apparaître enfin pour ce qu’elle est : l’institutionnalisation – sous forme d’association suralimentée en fonds publics – de l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes…

Et bien il semblerait que, malgré tout, NPNS puisse toujours compter sur Charlie pour défendre sa vision du sexisme sur le sol français. Et pour faire figurer le livre de Fadela Amara et Sylvia Zappi en première place de sa « bibliographie subjective » (suivi d’un livre de… Clémentine Autain… puis de trois d’Elisabeth Badinter, on appréciera la rigoureuse cohérence des choix !).

L’association peut aussi compter sur Florence Montreynaud pour faire leur promo (en même temps que la sienne) : « Quand ont été fondées, il y a douze ans, les Chiennes de garde, elles ont symbolisé comme un « renouveau » féministe. C’est quelque chose de mystérieux, qui ne s’était jamais produit avant dans le féminisme, et qui, depuis, s’est reproduit avec Ni putes ni soumises : un nom charismatique, qui contient une force intrinsèque qui fait que les gens le retiennent.  » Jolie logique publicitaire, soit dit au passage. Peu importe ce qu’un nom recouvre, l’important coco, c’est qu’il « impacte » question com’. Tu sais, c’est comme coller l’étiquette fair-trade sur le paquet et le bourgeois blanc se sent tout de suite mieux vis-à-vis du bronzé qui lui récolte son café. Tout change pour que rien ne change, tu connais le slogan, t’as des lettres.

C’est drôle, quand même, parce que dans Ni putes ni soumises, moi j’entends « ni pute, ni soumise ». Sans même pousser très loin l’analyse (on pourrait parler du besoin très questionnable de se démarquer des putes, par exemple), il est intéressant de voir que c’est surtout sur la question de la soumission que se joue toute la rhétorique de la « libération » des femmes musulmanes. Cette soumission qui est présupposée en toute circonstance dès lors que les hommes qui les entourent sont eux aussi musulmans (ou d’origine arabe, en fait, à ce niveau-là la religion cesse le plus souvent de faire écran et le latent redevient manifeste). Etre libérée, c’est alors prouver qu’on n’a pas peur de montrer son corps, qu’on rejette le voile, la « robe longue », qu’on est disponible… (il faut dire que la réflexion sur ce qui pourrait être recouvert par le mot « pute » – soit la contrainte faite aux femmes à présenter tous les attributs qui les rendent désirables selon une codification masculine – n’a jamais été très approfondie) Et, plus que tout le reste encore, rien n’atteste mieux de la « libération » que le fait de choisir les Blancs.

Ce féminisme-là non plus ne fait pas peur aux hommes blancs, car il leur assure qu’on ne touche pas à leurs privilèges, voire qu’il leur en est octroyé de nouveaux à travers un accès facilité au corps des femmes racisées. Qu’il soit donc encouragé, soutenu et financé par des hommes blancs (politiques ou journalistes), cela n’est pas très étonnant. En revanche, on peut se demander quel est l’intérêt pour des femmes de le défendre – et ce qu’elles soient blanches ou non.

Des lendemains qui déchantent

En effet, pour les non-Blanches comme pour les Blanches, croire et soutenir la propagande faisant des Blancs des hommes moins sexistes que les non-Blancs, c’est se préparer des petits matins particulièrement rudes.

Parce que cette idéologie, éminemment raciste, fait également le jeu du sexisme. Comme le dit Christine Delphy : « Une seule opération a fait progresser le racisme, tout en rendant le sexisme invisible : celui des Blancs, parce que le sexisme “n’existe pas chez eux”, et celui des Noirs et des Arabes, parce qu’il est indéniablement raciste de faire d’eux des boucs émissaires. La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes. » [2]

Pour les féministes blanches, faire le jeu de cette idéologie du « sexisme-chez-les-autres », c’est participer activement à l’invisibilisation des violences sexistes commises par les Blancs (et tous les chiffres existants montrent que la violence est présente dans tous les milieux et les classes), et se couper l’herbe sous le pied en délégitimant une bonne partie de leurs propres combats. Parce qu’on ne peut lutter contre le patriarcat et ses manifestations (violences, exploitation du travail domestique, écart salarial…) et défendre l’idée qu’il est localisé uniquement dans certains quartiers.

Et c’est aussi s’aliéner les féministes non-blanches, ce qui est très grave. Car enfin, lorsque l’on voit la couv’ de ce hors-série servir de pancartes à des féministes lors de la dernière manifestation dénonçant les violences faites aux femmes, il ne faut pas après faire mine de s’étonner – et de déplorer – de ce que les femmes racisées n’adhèrent pas au « féminisme à la française » (cet étonnant label aux accents très cocorico nous a été servi à maintes reprises ces derniers mois, dans le cadre de l’affaire DSK notamment).

Ce n’est certes pas aux Blanches de définir à la place des racisées la façon dont elles sont discriminées et opprimées, ni les modalités de leur lutte – à moins d’oublier un des slogans fondateurs du féminisme : « Ne me libérez pas, je m’en charge » – et des espaces non mixtes peuvent et doivent exister.

Mais si l’on souhaite une convergence des luttes entre femmes blanches et non-blanches, il faut que les féministes blanches cessent de défendre cette idée (fausse) que les violences faites aux femmes dans certains « quartiers » sont structurellement différentes de celles auxquelles elles sont elles-mêmes confrontées. Car cette conception revient à rejeter les femmes racisées dans l’altérité et à refuser de reconnaître qu’il est possible (et urgent !) de se battre ensemble (et non en leur nom) contre la domination masculine. Cela suppose de faire et d’accepter une analyse de la structure patriarcale de la société française dans son ensemble.

Un féminisme qui fait preuve de condescendance, de paternalisme, disons le mot de racisme à l’égard de certaines catégories de femmes, qui les traite comme si elles étaient trop bêtes pour comprendre les mécanismes de leur oppression et se battre contre, qui leur refuse la maîtrise de leur vie, un tel féminisme ne pourra pas obtenir de victoire politique significative, parce qu’il partage avec l’oppression patriarcale trop de prémisses.

Comme le dit Amartya Sen, prix Nobel d’économie (qui le dit à propos des droits humains mais on peut sans problème l’appliquer au féminisme) : Tenter de vendre [le féminisme] comme une contribution de l’Occident au reste du monde, n’est pas seulement historiquement superficiel et culturellement chauvin, c’est également contre-productif.

Cela vaut pour les femmes issues de l’immigration postcoloniale – et l’on voit en quoi une partie des femmes blanches peut passer totalement à côté de cet aspect car elle n’en ressent pas les effets dévastateurs au quotidien – mais ce type de logique peut aussi prendre pour cible d’autres groupes de femmes, par simple opportunisme. Et ce sont souvent les mêmes personnes qui se croient autorisées à le faire.

Il y a quelque temps, on a par exemple pu lire et entendre Elisabeth Badinter, à l’occasion de la sortie de son dernier machin, pardon livre, émettant des jugements lapidaires et plein de morgue à l’égard des mères-qui-font-rien-comme-i-faut-et-c’est-pas-féministe-d’allaiter-au-sein-on-n’est-pas-des-guenons-non-mais.

Ou quand le « féminisme » sert à culpabiliser encore un peu plus les femmes, les faire se sentir incapables, les terroriser intellectuellement, tout cela pour le confort d’une seule qui se sent alors immensément supérieure du haut de son siège de « philosophe » et de richissime actionnaire d’un grand groupe publicitaire (qui fait aussi de la pub pour Nestlé et ses multiples marques de lait maternisé, ah tiens comme c’est bizarre comme c’est étrange et quelle coïncidence).

Ceci étant, c’est évidemment pour les femmes racisées, que le risque de se casser la gueule est le plus grand, car faire le pari que les Blancs seront moins sexistes peut être tout simplement dangereux. Et d’ailleurs, force est de constater que globalement ce discours ne prend pas, et que les femmes racisées ne quittent pas massivement leur entourage lui-aussi racisé. Et c’est aussi pour cela que, dans le discours de leurs « sauveurs/euses », elles passent aussi facilement du statut de victimes au statut de « collabos » sur lesquelles ont peut taper sans vergogne.

Même pour les non-Blanches qui ont fait le jeu des Blancs, pour celles en tout cas qui les ont crus (je mets de côté celles qui se sont ralliées par pur opportunisme et intérêt privé) la réalité peut finir par percer la conscience. Le réveil promet d’être amer.

C’est d’ailleurs ce qu’il me semble (peut-être naïvement) voir émerger à la fin de l’entretien de Chahla Chafiq, entretien qui mériterait à lui seul un chapitre supplémentaire, mais je commence à fatiguer un peu…

Pour rappel rapide, Chahla Chafiq, que l’on a – entre autres – vue aux côtés de Philippe Val soutenir Reddeker, est une figure assez emblématique de ces personnes qui, quittant un contexte politique violent (ici l’Iran, mais d’autres ont eu la même logique en quittant l’Algérie), croient voir en la France un Eldorado magnifique où les relations d’oppression n’existent pas ou si peu que c’en est risible, et s’embourbent dans l’ornière des comparaisons avec des pays dont le contexte politique est tout autre que celui de leur pays d’accueil.

Ce qui tend à les rendre aveugle à la situation et aux difficultés propres au contexte français, et à la façon dont ces comparaisons internationales sont utilisées ici. [3]

Je ne me lancerai pas dans une analyse de son entretien, je crois et espère que tout ce qui précède permet déjà de répondre à ses arguments, qui ne diffèrent pas notablement de ceux de Fourest (sur le voile, le « féminisme islamique », etc…). Ce qui m’intéresse, c’est de voir poindre comme un début de désenchantement.

Si sa façon de parler des « quartiers » (et des « prêcheurs » qui les « menacent ») trahit une grande ignorance des problématiques des personnes habitant ces espaces de relégation, leur confrontation quotidienne à la discrimination raciste, au chômage et au mépris du reste de la société française, elle finit tout de même son entretien sur ce constat : « Quand vous allez dans les quartiers et que vous voyez que le mot ‘féminisme’ est banni par les Français eux-mêmes, par les directeurs de centres sociaux, qui disent « c’est pas pour nous, c’est pas pour notre public », c’est inquiétant…Et cela va même au-delà des quartiers pauvres. Dans les lieux socioculturels, il circule des idées sur le féminisme – et sur les homosexuels – bizarres, en France. (…) Et paradoxalement, je pense qu’en Iran, aujourd’hui, on y est. Plus qu’en France.  »

Serait-ce là le début du commencement d’une révélation que les Français-e-s ne sont pas, loin de là, et y compris dans les milieux socioculturels censément progressistes, féministes ? Evidemment, pour une Française, l’épiphanie est presque risible, car enfin que disent les chiffres sinon que le milieu culturel, pour ne parler que de lui, fait moins bien que l’armée dans le domaine de la parité ? [4]

L’incroyable naïveté qu’il y a dans ces propos, si elle est réelle, montre que la mystique nationale de la France « phare et guide des nations » comme le dit Christine Delphy [5]
continue à opérer auprès de certain-e-s, envers et contre une réalité qui n’a pourtant absolument rien à voir avec ce vernis de droiture et de justice.

Et c’est justement parce que ce vernis est encore partiellement opérant et qu’il est en permanence opposé aux revendications soi-disant « communautaristes » qu’il est urgent de travailler à le détruire, comme tous les mythes qui se relaient pour rendre nos combats illégitimes, intempestifs ou non prioritaires.

Le mouvement féministe a à se battre contre le pseudo-féminisme qui lui est opposé, et qui n’a été construit que pour le diviser, épuiser son énergie, ébranler ses avancées y compris théoriques, détourner ses combats, en somme le faire taire.

Articuler les luttes contre les différents systèmes d’oppression, ne pas se contenter d’une perception « en lambeaux » de la réalité, ne pas disjoindre les pièces, nommer les auteurs de la violence et les bénéficiaires de l’oppression pour qu’enfin le « continuum de la violence » [6] devienne visible, s’extraire de la gangue du prêt-à-penser dans laquelle nous sommes touTEs prisEs, accepter de voir que les hommes sont concernés par le féminisme, tous les hommes y compris ceux auprès desquels nous vivons (même lorsque l’on est une féministe blanche entourée d’hommes censément progressistes), sans oublier qu’ils ont en tant que groupe une place dans le système de domination de genre, la place des dominants [7]. Voilà un « beau programme pour l’avenir » qui a néanmoins le désavantage d’être moins « sexy », moins facile à vendre au chaland, moins à même de renflouer les caisses d’un journal exsangue de ses compromissions… mais dont on ne pourra pas faire l’économie si l’on veut véritablement faire progresser l’égalité entre femmes et hommes.

Quatrième partie

Notes

[1] strip-tease de Sihem Habchi face à la « commission burqa »[[http://www.tumultueuses.com/Du-voile-integral-a-l-affaire-DSK,84

[2] Op.cit. « La fabrication de l’« Autre » par le pouvoir », entretien avec Christine Delphy

[3] La version la plus caricaturale récemment développé de ce brouillage comparatif est le délire raciste et sexiste de Luc Le Vaillant dans Libération. Il y imaginait notamment une France à peine future où le parti islamiste Ennahda, récent vainqueur des élections en Tunisie, participerait aux élections françaises et serait carrément à même de réorganiser le jeu politique des partis traditionnels. C’est vrai qu’on voit bien, à l’aube de la campagne présidentielle, à quel point ce danger est concret sous nos latitudes…

[4] Qui crée en France ? Qui décide de l’attribution des financements ? Qui diffuse les représentations scéniques, plastiques, etc… et leur assure une visibilité auprès des publics ? Des hommes blancs, dans une écrasante majorité. Ce qui ne veut pas dire que tous sont d’affreux réactionnaires, évidemment et heureusement, mais que là comme ailleurs, il faut compter sur la bonne volonté et l’intelligence politique de personnes appartenant au groupe dominant…

[5] Sur l’ineptie et le paternalisme des comparaisons avec l’international, lire aussi Delphy, op.cit. « La fabrication de l’« Autre » par le pouvoir » : « Je parlais récemment avec une femme journaliste à la télévision
du débat sur l’interdiction du foulard à l’école et du fait que cela
pénalisait de jeunes Françaises. Elle en était d’accord mais elle pensait que
cette interdiction pouvait aider… les Iraniennes ! Quand je lui ai demandé
en quoi, elle m’a répondu que cela pouvait « être un signe ». Mais un
signe de quoi et dirigé vers qui ? On ne peut comprendre ce qu’elle voulait
dire qu’en s’inscrivant à l’intérieur du mythe national qui voit la France
comme phare et guide des nations. Dans ce paradigme, dès que les
Français font quelque chose, à l’étranger on se dit : « Ah, les Français font
ça ! ! Ça doit être intéressant ! Et si on faisait la même chose ? ». Mais
les autres pays ne se disent pas cela, ils sont dans leur propre mythe
national, pas dans le nôtre, et ils ne nous voient pas comme un exemple.
Il faut qu’on se mette bien cela dans la tête. Je trouve triste que des
gens aient cette vision… qu’ils imaginent encore la France comme une
espèce de fanal qui inonde de sa lumière les autres pays. Parce que c’est
une illusion. (…) En nous croyant un exemple, dans notre rêve franco-français, nous sous-estimons complètement le ressentiment qui continue d’exister en Afrique du Nord, et en Afrique tout court, contre la France, contre toutes les puissances coloniales.
On ne veut pas en tenir compte, on se raccroche à notre version du
conflit, une version pro-colonialiste, et on refuse de voir ce ressentiment.
 »

[6] L’expression est de Patrizia Romito, Un silence de mortes, Editions Syllepse.

[7] « La place de dominant-e est souvent confondue avec une non- place. », Christine Delphy, Classer, dominer (chapitre Antisexisme ou antiracisme), Editions La Fabrique.