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Pour en finir avec « Nous les mecs »

Critique d’un livre prétendument « pro-féministe »

par Yeun l-y
27 décembre 2009

Étant donné l’actualité le concernant ces dernières années, on aurait pu penser que Daniel Welzer-Lang ne traiterait plus des rapports femmes-hommes et ne prétendrait pas à un positionnement pro-féministe, mais la réalité est souvent surprenante pour ne pas dire pénible [1]. Partisan et défenseur d’un « pro-féminisme », le sociologue avait, il y a quelques années, initié le Réseau européen d’hommes pro-féministes [2]. Il vient de publier un livre qui a pourtant de quoi inquiéter... les féministes : Nous, les mecs - essai sur le trouble actuel des hommes (édition Payot, 2009).

Il est bien connu que les positions antiféministes convoquent différentes thématiques dont : « le malaise des hommes », « leurs souffrances », « le trouble » ou « la crise de la masculinité », etc. Aussi, que Daniel W-L reprenne dans un sous-titre une telle banalité masculiniste ne pouvait me laisser indifférent. Et c’est donc par l’intermédiaire de son travail que j’ai décidé d’aller voir de plus près ce que signifie le prétendu « trouble des hommes ». Il me paraît en effet important de ne pas balayer d’un revers de main ce discours régulier, mais au contraire de s’y attarder pour révéler ses enjeux réactionnaires.

Et puis je fais partie d’une des catégories à laquelle D.W-L s’adresse ; alors pourquoi me priver. En effet, l’auteur n’a pas écrit cet ouvrage uniquement pour les femmes désireuses de comprendre « comment fonctionnent les hommes ». Il souhaite aussi et « d’abord « parler » aux hommes et leur parler d’eux -donc de [lui] aussi- en espérant ouvrir une brèche dans le silence des mecs  » concernant leur manque d’implication dans les luttes féministes. Comme si ces derniers n’avaient pas un intérêt bien particulier à être silencieux ; ces intérêts pèsent bien plus qu’une supposée « ambiance fortement marquée par « l’’déologisme » . » (p.14). Et puis d’ailleurs nombreux sont ceux qui s’y impliquent... en s’y opposant bruyamment.

De toutes façons, il n’y a plus qu’aux hommes et quelques femmes qu’il peut s’adresser sur le sujet car, pour ce qui est des féministes, elles ne l’écoutent plus.

Il est d’ailleurs affolant que ce soit lui qui dise aux hommes de s’impliquer dans les luttes pour l’égalité des sexes !! Lui qui a attaqué et perdu son procès contre 2 associations féministes qui publicisaient ses pratiques oppressantes (notamment de harcèlement sexuel). Et malgré ce procès, initié par lui, il ose innocemment dénoncer dans son livre la judiciarisation grandissante. En fait, dans cet ouvrage, il règle ses comptes avec plusieurs (pro)féministes (Léo Thiers-Vidal, Michèle Ferrand...), sans jamais citer les noms de celles qui l’ont, selon lui, un temps considéré comme « enfant chéri et adulé  » (p.8). Pour ce faire, il utilise différents procédés dont la caricature et les nombreux sous-entendus : par exemple (p.88) il soupçonne de biologisme une sociologue qui émet des doutes sur la véritable implication des pères concernant l’élevage des enfants.

Bref, l’ensemble du livre est écrit dans un ton très pédagogique et donneur de leçon concernant l’égalité entre les sexes.

Point positif : le titre est pertinent !

Le titre résume une régularité dans l’ouvrage : l’affirmation et la légitimation identitaire du type « nous les dominants ». En effet, il répète inlassablement dans son texte et de manière très lourde : « nous, les mecs, nous savons que... » . Mais ce nous restera tout le long du livre un flou : les hommes, lui, ... flou utile pour ne pas trop se mouiller et ainsi tenter d’éviter toute critique le visant lui personnellement... tout en éclaboussant les autres. Et c’est quoi le pendant à ce « nous les mecs, nous savons » : « elles les meufs, elles ne savent pas » ?

Personnellement, je ne vois pas comment on peut envisager « clore le chapitre de la domination masculine » (p.10) tout en mobilisant, rassurant et/ou consolidant « le point de vue des hommes » et la masculinité. Et cela, quand bien même il s’agit de « créer des modèles de masculinités différents » (p.27) et d’être contre la « virilité obligatoire ». A la suite des féministes matérialistes, rappelons qu’il n’y a pas de masculinité, quelle qu’elle soit, sans domination des femmes et sans hiérarchisation bi-catégorisante.

La masculinité est pourtant ce que défend et valorise notre sociologue tout au long de l’ouvrage. Et ceci afin de permettre aux hommes « d’élargir leurs palettes de rôles possibles » (p.54) ; comme si la restriction des « rôles possibles » de la part des hommes (pour ne pas dire leur refus) ne s’inscrivait pas dans les processus d’oppression. C’est en effet activement (consciemment ou non) que les hommes refusent de se souvenir du RDV de l’enfant chez le médecin, de prendre soin de leur entourage, de préparer la bouffe ou de nettoyer les toilettes.

D.W-L dépolitise les questions et prend soin de toujours déresponsabiliser les hommes, ces pauvres êtres hagards, décontenancés, souffrants. C’est en effet dur-dur d’être un exploiteur-dominant ! Exemple parmi tant d’autres : « Vue de notre place de mecs, la vie de couple n’est pas une chose si simple que cela. » (p.120) ; au moment des séparations : (p.122) « un grand nombre d’entre nous en bavent. Surtout ceux qui ont des enfants et qui doivent trouver des solutions pour continuer à s’en occuper  », c’est à dire les faire garder par une amie ou leur nouvelle compagne ou leur propre mère car c’est ce qui se passe dans les faits ! Et puis aussi, quelle difficulté que de gérer « la honte d’avoir été violent avec sa compagne.  » (p.123)

Décidément, ce livre dégouline de compassion et d’empathie pour les oppresseurs qui ont tant besoin d’être rassurés. Pour cela, il est nécessaire de les déresponsabiliser de leurs actes de dominant ; le sociologue a alors recours à des formules du type : « Lorsque le couple évolue, que les conflits quotidiens envahissent l’espace,... » (p.18) ou encore « Surtout quand cette violence survient dans un couple qui se prétendait égalitaire. » (p.124). Le couple évolue, et la violence « survient »... de nulle part, comme ça, paff : ne pas trop pointer les responsables et agents de l’oppression, à savoir les hommes !

Une perception tronquée de la réalité !

Ici je ne vais citer que quelques exemples des erreurs du sociologue, elles sont néanmoins nombreuses. Par exemple, il résume le « signe social de virilité » (p. 31) à l’exercice d’un travail rémunéré ; il peut alors compatir face aux difficultés du Rmiste vraiment si dévirilisé !!! Mais arrêtons nous 2 secondes sur l’exemple. D’une part il fait fi des statistiques du RMI qui montrent que les femmes représentent 52% de l’ensemble des Rmistes alors qu’elles constituent seulement 45% de la population active. D’autres part, à qui va-t-il faire croire que le fait d’être Rmiste empêche de se faire servir à table, empêche de siffler les filles dans la rue, ou encore empêche d’aller virilement exploser les vitres de l’ANPE ou de la CAF ?

Juste après, D.W-L continue les clichés : « Que dire d’un homme cadre supérieur qui, licencié la cinquantaine venue, est remplacé du jour au lendemain par une femme ? » Comme si l’exception était l’habitude !! Et quoi, c’est l’amour propre masculin qu’il est important de défendre ou l’égalité entre les sexes ? Signalons que la proportion de femmes dans l’ensemble des « cadres et professions intellectuelles supérieures » était de 37% en 2007 ; et qu’au sein d’une même profession les postes privilégiés sont accaparés par les hommes.

Le problème d’un tel livre pseudo «  antipatriarcal  » (p.26) consiste à ménager les hommes, à prioritairement chercher à les comprendre eux, à les mettre en confiance (comme si c’est ce qui leur manquait au quotidien) et à finalement regonfler une estime de soi si mise à mal par les avancées féministes. Et pour faciliter cet empowerment masculin, le coach D.W-L offre un panel de ressentiments à l’encontre des femmes. Par exemple, mais ils sont nombreux : le mythe misogyne des femmes castratrices « nous, les mecs (...), nous sommes infantilisés par des compagnes qui se prennent pour nos mères » (p.163) ou encore celui du paradis perdu de la camaraderie masculine « avant qu’une femme vienne nous ravir à notre bande de copain  » (p.40) Et puis aussi, toujours dans le même but, il s’enthousiasme pour un trois fois RIEN (les « nouveaux pères » par exemple) ; et il évoque, s’étale sur les douleurs de la maison-des hommes : l’apprentissage de la masculinité, sa violence, sa compétition et son aliénation.... Bizarrement, l’attrait et les plaisirs de cette maison deviennent le parfait refuge dès qu’il s’agit de fuir ses responsabilités vis à vis des compagnes (p.118).

Et puis, il faut se soucier de ces pauvres hommes agresseurs, divorcés qui au moment des séparations sont confrontés à des fausses accusations « de violences, voire d’attouchements sexuels sur enfants  » (p. 125). Pour répondre à ce sens commun qui fleure bon l’antiféminisme, rappelons que : « moins de 10% des plaintes pour agressions sexuelles incestueuses sont insuffisamment fondées » [3] ; ce qui signifie que plus de 90% des plaintes sont fondées.

La question de la séparation des couples hétéros revient à plusieurs reprises dans l’essai ; on y apprend que les tribunaux prononcent des décisions « au détriment des pères » (p. 96). Il convient de pointer que l’immense majorité des pères revendiquent leur place dans l’éducation des enfants seulement au moment de la séparation, que des pères utilisent leur filiation avec les enfants pour garder une emprise sur leur ex-conjointe et faire perdurer une situation de violence, que le modèle de la médiation familiale prôné en justice est profondément contre les mères. Bref là encore D.W-L se vautre dans le lobbying masculiniste. Il va jusqu’à affirmer que, concernant la paternité, les hommes sont « en position dominée » (p.87). Pour mémoire rappelons encore que : « le prétendu pouvoir des femmes sur les enfants n’est que l’image inversée de la contrainte aux enfants qui pèse sur elles . » [4]

Contre la méthode

Avec les 2 exemples déjà cités, du Rmiste et du cadre, on voit que D.W-L propose un androcentrisme méthodologique ; il centre son propos sur les hommes : leur vécu, leur contradiction, leurs émotions... Soit. On peut supposer optimistement qu’il ne souhaite pas parler sur ou à la place des femmes. Mais dans cette démarche, visible à maintes reprises, il isole le groupe « homme » et évacue le rapport social qui crée cette classe dominante. « Comme si les groupes des hommes, et des femmes, pouvaient exister en soi et présenter une permanence qui leur permette de se définir en dehors de leur relation. » [5] « [Les 2 catégories de sexe ne peuvent être ] étudiées isolément, du moins sans qu’elles n’aient été auparavant pleinement conceptualisées comme éléments d’un même système structural. » [6]

Et c’est là l’écueil du sociologue, écueil utile pour perpétuer l’oppression. En effet, comme dans les exemples du cadre et du Rmiste, sont ainsi évacués 2 éléments : l’ampleur des discriminations subies par les femmes et l’étendue de difficultés matérielles auxquelles elles sont confrontées dans la conjugaison ici du libéralisme et du patriarcat. Par ailleurs, l’écueil invite à une empathie sélective sur le critère du sexe : une empathie sexiste... on est loin du féminisme.

L’androcentrisme méthodologique de D.W-L évacue aussi également un autre élément : l’impact des actions et des caractéristiques des dominants sur les dominées. Je vais illustrer ce propos par la manière dont traite D.W-L de la parole des hommes en son début de 3ème chapitre. Les hommes sont généralement en effet dans un mutisme verbal concernant l’intimité, l’affectif... D.W-L constate à juste titre que la difficulté à (p.66) parler de soi provient de l’apprentissage masculin et que cette difficulté est aussi un refus à ne pas parler de soi, ceci afin de ne pas être dans l’émotionnel, le féminin, c’est à dire pour un homme être taxé d’homosexuel...

Ainsi, quand bien même il constate les effets sociaux d’une éducation patriarcale (homophobie...), il ne met pas en relation l’apprentissage de la masculinité et ses produits (ce qu’on est devenu) avec l’oppression des femmes. Et pourtant, ce mutisme verbal des hommes n’est pas une caractéristique sociale sans effet. Ce mutisme, comme l’ont analysé les féministes, s’inscrit dans les stratégies de domination ne serait-ce que parce qu’il incite les femmes à se soucier de cet autre (le muet) et fait reposer le travail relationnel sur leurs seules épaules.

En posant les sexes comme des groupes distincts avec des caractéristiques propres (ici le mutisme verbal des hommes), il n’y a plus le rapport de cause à effet sur l’existence des ces groupes, à savoir le rapport d’exploitation et d’oppression. D.W-L peut alors s’autoriser, avec une certaine régularité, des comparaisons et des symétrisations du type : homme comme femme, nous avons des contradictions par rapport à nos prétentions égalitaires (p.147) ; les hommes comme les femmes ont intégré les modèles sociaux... Ici encore, il oublie que les contradictions des dominants n’ont pas les mêmes raisons ni les mêmes effets que les contradictions des dominées (y compris en ce qui concerne les contradictions vis à vis du féminisme). De plus, quand bien même il y a intégration de modèles pour les 2 sexes, la position et les conditions matérielles d’existence deviennent radicalement différentes que l’on soit homme ou femme.

Sociologue du sexe : ferme ta braguette !

D.W-L a décrété dans son intro que : « la révolution sexuelle est une vraie donne, un analyseur puissant de nos changement  ». Alors en constatant les évolutions dans la sexualité (en effet importante), il peut décréter les bouleversements immenses pour l’égalité femmes-hommes : « la maison-des-hommes est aujourd’hui prise d’assaut de toutes part » (p.91) et « l’édifice de la domination masculine (...) s’effrite et s’effondre tranquillement » (p.93). (Si seulement c’était vrai !!) Citer quelques chiffres concernant la sexualité viendrait selon le sociologue relativiser les inégalités entre femmes et hommes ; comme si une sphère sociale (ici la sexualité) venait compenser une autre sphère sociale (le partage du travail domestique par exemple). Mais en matière d’égalité entre homme et femmes, il n’y a pas de compensation envisageable, ni de saucissonnage possible : l’égalité est là ou non.

Confondre libéralisation sexuelle avec égalité est une piètre « conscience de la domination des femmes par les hommes » (p.149) car, au-delà de la confusion, c’est sans compter sur les nombreux bastions masculins et ses résistances, sur les innombrables inégalités : conditions matérielles générales, salaires, division du travail, et le continuum de violence quotidienne...

Et en ce qui concerne la sexualité, D.W-L s’inscrit dans le libéralisme sexuel classique : la consommation, « comme on le ferait avec un bon repas » (p.94) ; avec toujours et encore ce relativisme déresponsabilisant les hommes et culpabilisant les femmes : « [nous, les mecs savons] les difficultés qu’ont certains d’entre nous à faire accepter par leur compagne des gâteries non reproductives » (p.99). Des difficultés à faire accepter des gâteries non reproductives ? En clair, ça signifie qu’il faut un peu les forcer pour une fellation ou une sodomie quoi [7] ! Rappelons ici que : « la soumission (l’assujettissement) à la volonté sexuelle du mari est obtenue dans d’innombrables populations non seulement par des moyens de pression psychique, de chantage économique et affectif, mais aussi, et cela est considéré comme parfaitement légitime -c’est un droit du mari-, par les coups. » [8] Et là, D.W-L décrit cette pression-contrainte sans aucun regard critique, simple scène banale de la vie quotidienne. Et il poursuit même en convoquant Grisélidis Réal qui elle ne s’étonne pas qu’il y ait de la prostitution (sous-entendu, c’est à cause de ces femmes qui n’acceptent pas !) ! [9] Ici encore le raisonnement est utile pour tenter de culpabiliser les dominées car sa suite logique est : « féministes, c’est pas à nous les mecs qu’il faut s’adresser pour une critique de la prostitution ! ».

La riposte antiféministe

Plusieurs éléments antiféministes ont jusque là été pointés : la consolidation d’une communauté d’intérêts des hommes, le mépris des femmes et/ou des féministes... Dans cette partie, je souhaite en énumérer quelques autres.

Le sociologue avance un véritable révisionnisme quant à l’importance des hommes dans les succès des luttes féministes. Il écrit ainsi : « Ce sont ces mêmes rapports sociaux qui ont été, avec succès, contestés par les luttes pour l’égalité qu’ont menées les femmes féministes et leurs alliés masculins  » (p.17) Ici encore, il est nécessaire de préciser que les véritables « alliés masculins » ont été d’une rareté flagrante et que les auto-proclamations des hommes « alliés » ont souvent été contre productives : « L’ « amitié » de nos amis est du paternalisme : une bienveillance qui comporte nécessairement une bonne dose de mépris, mieux, une bienveillance qui ne s’explique que par le mépris. Ils se mêlent de nos affaires parce qu’ils nous estiment incapables de nous en occuper. » [10]

Malgré les nombreuses critiques féministes formulées déjà à l’époque de son Réseau européen et même avant [11], il réitère aussi ses souhaits d’une parole d’hommes collective : dépassant « la théorie proféministe » (laquelle ?) qui « a atteint ses limites » (p.9). D.W-L utilise par ailleurs le concept de « plafond de verre » pour décrire le fait que les luttes féministes « semblent actuellement dans une impasse  ». (Même si, comme on l’a déjà lu, « l’édifice de la domination masculine (...) s’effrite et s’effondre tranquillement  »(p.93).) Il faudrait selon lui « multiplier les angles d’analyses de la marche vers l’égalité des sexes, en intégrant les hommes et leur questionnements  »(p.33).

Derrière cette formule à l’apparence anodine, toute personne lucide sait bien que, dans les faits, ces questionnements consistent en des résistances à l’égalité. Aussi, l’antiféminisme a peu de chance de diminuer si le livre du sociologue a un tant soit peu d’écho chez les hommes. Et la mise à distance des oppresseurs par la non-mixité-femmes risque elle aussi de subir quelques assauts antiféministes.

Comme on l’a déjà vu, sous couvert d’affiner l’analyse féministe, D.W-L souhaite relativiser l’oppression exercée sur les femmes par les hommes. C’est dans cette perspective qu’il aborde la question du travail domestique. Son souci est de montrer les insuffisances du mode de calcul afin de relativiser les inégalités : il faut intégrer les oubliés, «  les 13% d’hommes qui vivent seuls. (...) [et] les 15% de familles monoparentales dirigées par un homme. » Ici, D. W-L traite inégalement les deux sexes, sans nul doute dans son souci « d’égalité », puisqu’il évacue d’autres oubliées : les femmes vivant seules et les familles monoparentales dirigées par une femme (soit 85% de ces familles monoparentales).

Et puis, toujours concernant les taches domestiques, le retournement androcentré consiste à changer l’angle : « pourquoi les femmes en font-elles tant ? » (p.105) ; sous-entendu il doit bien y avoir du superflu dans tout ça ! Autre sous-entendu possible : c’est mieux que tu cleanes notre appart, mais je m’adapterai à la saleté si tu le fais pas... Et puis de toutes façons, si les hommes exploitent les femmes dans la sphère domestique, ce n’est pas parce qu’ils se déchargent de certaines taches, c’est à cause du « temps passant, [de] l’usure conjugale aidant  » (p.111). Quand on ne peut plus convoquer la nature pour reproduire les mêmes schémas, on invoque le déroulement du temps ! Quoi de plus sociologiquement explicatif !

Pour l’auteur, c’est en tous les cas plus pertinent que l’ensemble des bénéfices que constitue pour les mecs l’exploitation des femmes. (Et puis, le temps passant, elles « ont réinvesti très vite les rôles féminins » (p.117) Elles adhèrent ainsi « au système social qui, pourtant, les opprime », parce qu’elles obtiennent des « bénéfices secondaires » (p.16) [12] D.W-L ne cite aucun de ces bénéfices secondaires. En fait, non seulement responsables, les femmes sont en plus bénéficiaires de leur domination !)

Dans son souci de se centrer sur les hommes, le sociologue déplore par ailleurs que ces derniers ne sont pas pris « en compte dans les politiques d’égalité » (p.173). Il est alors important de rappeler que les rares politiques publiques d’égalité à l’égard des sexes (par exemple celle sur les retraites et actuellement remise en question par les pressions de groupes masculinistes de type : SOS papa) sont des mesures de compensations pour les femmes car : ce sont elles qui sont discriminées à l’embauche, ce sont elles que les hommes assignent à l’élevage des enfants, etc. C’est pourquoi, chercher à prendre en compte les hommes dans ces politiques publiques revient à répéter les inégalités.

Par ailleurs, actuellement et depuis très longtemps, nombreuses sont les associations féministes qui manquent cruellement de moyens. Les Planning familial, les CIDF (Centre d’information sur les Droits des Femmes) se plaignent régulièrement des manques financiers et des retards de paiement de l’Etat, malgré ses déclarations de principes égalitaires. De même, malgré les efforts des militantes féministes, nombreuses sont les femmes qui vivent leur oppression dans l’isolement et la solitude. Aussi, au regard de tout ce qui précède, s’inquiéter comme le fait D.W-L du manque de moyens pour la prise en charge des hommes violents, violeurs... apparaît pour le moins comme un retournement pro-dominant : aidons les agresseurs-privilégiés quand bien mêmes les aides aux agressées-opprimées sont incomplètes.

Pour enfin en finir avec nous... les mecs

Cette chronique-critique est loin d’être exhaustive. Elle épargne de nombreuses approches et propositions du sociologue : la pornographie, le queer, l’utilisation du terme concurrence pour parler de la présence des femmes sur le marché de l’emploi, etc.

D’une manière générale, il ressort de l’ouvrage que d’une part les dominées sont responsables de l’oppression qu’elles subissent et que, d’autre part, les hommes ont des difficultés à vivre leur position dominante, ou leur identité en crise.

« La rhétorique de la crise de la masculinité n’a pas le mérite de la nouveauté. Elle exprime toujours la hantise de l’égalité. Elle a toujours la même fonction dissuasive pour les femmes et la même valeur d’exorcisme pour les hommes » [13]. D’où une complaisance odieuse à l’égard des hommes, doublée d’un profond mépris pour les (conditions matérielles des) femmes. Derrière son auto-proclamation d’égalitariste, on voit bien que notre sociologue écrit un pamphlet qui surfe sur les poncifs antiféministes classiques : les femmes nous poussent à être ce qu’on est parce qu’elle ont intériorisé une certaine idée de la masculinité, nous on n’est pas responsable, les avancées féministes nous mettent en difficulté et en souffrance, une domination des femmes sur les hommes existe...

« Trop explicite, trop grossier, trop misogyne, l’antiféminisme se condamne.(...) Il séduit davantage en feignant le féminisme » [14]. C’est pourquoi, on peut certes trouver dans ce livre une dénonciation de certains traits structurels de la domination patriarcale (l’idéologie de la complémentarité des sexes...), on peut certes trouver des références de féministes, il n’en reste pas moins que l’ensemble est une longue exhortation à ce que les hommes s’investissent dans le féminisme. Et, vu l’état actuel des rapports femmes-hommes et le peu d’exigence du sociologue, cet ouvrage constitue bien un véritable appel antiféministe : en tant qu’affirmation, légitimation et défense de la masculinité.

Dans la guerre que mène l’Etat américain contre les irakien-ne-s, les pacifistes répliquent par le slogan « Not in my name » - Pas en mon nom. Dans la guerre que mènent les mecs, ce sont les mêmes termes qui me viennent à l’esprit !

Notes

[1] Voir le site de l’Association des études féministes.

[2] Autant « proféministe » peut être un terme utile, autant la recherche et la possibilité d’un « proféminisme » est une aberration contre productive antiféministe. Il n’y a pas de « proféminisme », il n’y a que des féminismes.

[3] Patrizia Romito : Un silence de mortes -la violence masculine occultée éd. Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes (2006) p.112

[4] Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique, éd. Côté-femmes (1991) p. 188. Voir aussi le film-reportage In nomine patris pour une critique du lobbying masculiniste.

[5] Colette Guillaumin : Sexe, race et pratique du pouvoir -L’idée de Nature éd. Côté-femmes (1992) p. 93

[6] Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique éd. Côté-femmes (1991) p. 37

[7] Dans le contexte général, on comprend qu’il ne s’agit pas de cunnilingus : faut pas se leurrer.

[8] Paola Tabet : La construction sociale de l’inégalité des sexes -des outils et des corps éd. L’harmattan, coll. Bibliothèque du féminisme (1998) p. 102

[9] Lorsqu’il s’agit d’avancer des propos plus que tendancieux, faire parler des femmes est une des stratégies antiféministes qu’emploie plusieurs fois D.W-L. Autre exemple : « Certaines, (...) vont même jusqu’à dire que, dans la période actuelle, la vraie difficulté est d’être un homme. Ce n’est ni juste ni faux. » (p. 150)

[10] Christine Delphy : Nos amis et nous dans L’ennemi principal -économie politique du patriarcat éd. Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes (1998) p. 171

[11] Citons par exemple le n°9-10 publié en 1981 de La revue d’en face éd. Tierce

[12] Sur cette question de « l’adhésion » des dominées à leur domination, je suggère de lire une auteure que D.W-L cite : Nicole-Claude Mathieu et son article : « Quand céder n’est pas consentir » dans L’anatomie politique (éd. Côté-femmes). Ce retour aux sources permettra également de répondre aux nombreuses symétrisations faites par D.W-L entre la situation des dominées avec celle des dominants.

[13] Christine Bard : « Les antiféminismes de la deuxième vague » dans Un siècle d’antiféminisme (1999) éd. Fayard p.324

[14] Christine Bard : Un siècle d’antiféminisme (1999) éd. Fayard p. 33