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Pour l’amour du scoop ! (Deuxième épisode)

Un conte de Noël

par Farid Taalba
25 décembre 2013

« Viens, maintenant, c’est chaud mon frère, c’est chaud ! ». Que se passe-t-il à Bondy ? Paul va-t-il enfin, grâce à son « fixeur » Mimoun Guélaille, décrocher le scoop ? Vous le saurez peut-être, et vous en saurez en tout cas plus sur Paul, en lisant ce qui suit...

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« Qu’est-ce qui se passe ? De quoi tu parles ?

- Tout c’que j’peux t’dire, c’est que j’suis pas à une remise de prix. Viens, au café “Aux bords du canal de l’Ourcq”, à Bondy, viens, je peux p… »

Dans quel pétrin s’était-il encore jeté ? Paul regarda gravement Fatouma, embarrassé. Il mourrait d’envie de répondre à l’appel. Mais pouvait-il laisser en plan cette cendrillon qui savait même taper la danse du ventre ? Et qui lui offrait un show qu’aucun public ne verrait.

« Qu’est-ce que t’attends pour y aller ? », lui répondit-elle avant même qu’il n’ouvre la bouche.

« Ça te dérange pas qu’on remette notre…

- Dépêche-toi au lieu d’blaguer, si jamais il arrive quoique ce soit à Mimoun, Wouallah j’t’arrache les yeux ! »

Paul l’embrassa en riant. Sortant de l’appartement, il se voyait déjà sur tous les journaux du soir. La rumeur n’aurait plus de secret pour personne. Il pensa alors à tous ceux qui l’avaient conspué sous cape, qu’il aurait l’occasion de leur en boucher un coin, surtout après le disque d’or de la veille. Après avoir démarré la voiture, revenant de ses émotions tout en fixant le bitume qui défilait sous la voiture, il ne put s’empêcher de revoir tout le chemin qu’il avait fait jusque là, tout ce qui était maintenant derrière lui, ne sachant plus si il avait rêvé ou vraiment vécu ce que la mémoire lui laissait désormais à sa disposition.

Il avait dix-neuf ans. À la suite d’une bagarre avec les condés, alors qu’il exhortait des ouvriers à faire la révolution dans une usine en grève, il fut embarqué et se retrouva en garde à vue à l’Ile de la Cité. Vu que sa famille avait, comme on dit le bras long, il n’y passa que la nuit. Au petit matin, ses parents effrayés, surtout sa mère, son père était indigné, vinrent le réveiller dans sa cellule. Son père le découvrit allongé, la chemise blanche ouverte, des poils dépassant un peu. Sa cravate que les condés auraient dû lui enlever s’enroulait comme un serpent autour de son bras ballant. Ses cheveux pourtant courts étaient coiffés en bataille. Image fatale, il suçait son pouce. Son père s’enflamma. Il lui envoya une paire de gifles devant les képis qui se marraient sous cape tout en consolant le père désolé de regards complices et approbateurs. Le soir même, humilié, Paul disparut de leur existence trop facile où il ne pouvait éprouver ses limites à devenir un homme libre de toutes contraintes archaïques.

Au bout d’une année, il revint au bercail où on l’accueillit froidement, après avoir croqué tout le fric que sa mère lui faisait parvenir discrètement à l’insu de son père. Sans doute pour ne pas chagriner sa mère et lui éviter d’ajouter du poids à sa peine, il supporta avec calme les vicelardes avanies de son père, toutes faites de sous-entendus terribles et humiliants. Il faut dire que le paternel ne chômait pas pour lui faire payer les longs jours de grève que son propre fils avait osé susciter jusque dans la vénérable usine que l’on se repassait dans la famille depuis cette spéculative époque dont on trouve une saisissante peinture dans le Bel Ami de Maupassant. Ainsi, on allait connaître un quasi parricide, un traître dans la généalogie d’une famille glorieuse.

La punition se devait donc d’être longue, tyrannique, mais feutrée, raffinée, même les cris de douleurs ou la moindre protestation étaient proscrits. Elle cherchait à provoquer l’abjuration solennelle et publique du coupable, ce mouton noir de Paul, seul animal qui constituait le cheptel des héritiers. Après la torture et l’abjuration, la voie de la rédemption n’aurait plus qu’à se charger de remettre sur les rails la locomotive qui avait brisé le petit train-train d’une longue tradition de gens d’affaire qui avait aussi su s’enrichir des infortunes de l’histoire tout en leur échappant. Ils ne s’en vantaient pas, d’ailleurs. Mais en avaient-il besoin ? Même durant la collaboration, ils avaient, comme on dit, fait leur beurre. À la Libération, ils n’en furent pas inquiétés pour autant, sauvés sans doute par la complexité des alliances qu’ils avaient su nouer avec les uns comme avec les autres. Certains furent même décorés et on leur prêta de hauts faits de résistance dont seule l’autorité de l’état, de ses institutions et certaines de la société civile réunis persistait à maintenir la fiction contre l’avis d’historiens éclairés.

Le père, aveuglé par une insatiable soif de vengeance, finit par obtenir le contraire de ce qu’il attendait. Un jour, il eut le malheur de traiter notre renégat de communiste. Quel blasphème n’avait-il pas prononcé là :

« Je ne suis pas un communiste ! Les communistes sont tes valets, ils ont tenu les chandelles à Grenelle, ils ont liquidé la révolution, ce sont des ennemis de la classe ouvrière. Moi, je ne suis pas ton valet, je suis pro-chinois ! »

Son séjour au bercail ne dura donc guère, il claqua la porte une seconde fois et prit sérieusement le large avec la ferveur quasi mystique du disciple ascétique des confréries révolutionnaires telles qu’on les avait vues naître après Mai 68. Il entreprit alors un périple qui le mena dans ces parties du monde où naissait enfin le temps chèrement payé de l’indépendance, là où le bras long de sa famille ne viendrait pas corrompre la pureté de ses actes.

De cette transgression fondatrice, il garda toujours une certaine fierté. Une fierté parfois mal placée car elle lui faisait croire qu’il pouvait tout se permettre. Passèrent mai 68, les années de plomb et arriva le temps du repentir et de la rédemption qui suivit la victoire de la gauche en 1981. Nombre de ses amis étaient devenus des patrons de presse, des conseillers du prince, des chefs de cabinet, s’étant convertis à la nouvelle religion libérale tout emprunte de rigueur. Lui, il courait encore à droite à gauche. Comme sous cette pluie incessante ! Paul ne se satisfaisait plus de sa réputation de grand reporter. Il s’en voulait même de n’avoir pas su utiliser le long bras que sa famille lui tendait en les voyant là où lui-même aurait dû être.

Dans sa folle course autour du monde, il avait fui le hasard du jeu : tout son manège avait consisté à créer de toutes pièces une précarité de la vie dont le hasard était toujours exclu. C’était un choix, le choix d’une fuite avec une issue de secours. D’ailleurs, il se rendit bien compte de la distance qui le séparait d’un paysan chinois : à la différence de son modèle, Paul pouvait à tout moment mettre un terme à cette comédie. N’avait-il pas trouvé dans le paysan chinois un soldat de bois intouchable, un jouet à la mesure de son désarroi pur, sincère, grandiose ? Il avait trouvé un arc et des flèches qu’il tirait pour mieux les recevoir. Cette image tragique de lui-même le réconfortait. Il savait qu’elle lui assurerait le droit de jouir des délices qu’il avait à portée de mains, sans complexe et sans mauvaise conscience :

« Au moins, je n’aurai pas été comme eux ! » se plaisait-il à répéter comme pour se consoler.

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P.-S.

Pour l’amour du scoop est un extrait du livre de Farid Taalba, Les contes de Mimoun Guélaille Veste de paille, qui est paru en 2008 aux Éditions L’Echo des cités-FSQP, et que nous recommandons vivement.