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Pour l’amour du scoop ! (Quatrième épisode)

Une épopée banlieusarde

par Farid Taalba
27 décembre 2013

Ça y est, Paul est enfin arrivé à bon port, « Sur les bords du Canal de l’Ourcq », où il doit rencontrer son informateur Mimoun Guélaille, Veste de Paille, et – qui sait ? – décrocher le scoop sur la fameuse affaire de la rumeur de Bondy...

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À l’intérieur, Paul distingua deux hommes. L’un d’eux s’envoya cul sec une côte du Rhône au fond de sa gorge rugueuse. Paul perçut les sons âpres et caverneux de ses raclements de gorge. Il s’appelait Pierrot. Il venait de gagner un coup à boire au quatre vingt-et-un. Réveiller son corps en sursaut par une rosée matinale aussi corsée donna la nausée à Paul – surtout qu’il ne vit nulle trace de la présence de Mimoun à quelque table que ce soit.

« Un petit café me ferait du bien ! » se suggéra Paul pour ne pas se dire qu’il ne savait pas vers quoi il allait, ni pourquoi, ni pour combien de temps. Il se remémora les courses poursuites assez décoiffantes de l’affaire JR de Barbès et les pétarades du pendu de la préfecture.

« Tu m’en r’mets un autre ? » grogna Pierrot.

Une casquette barrait son visage. Il essaya de grossir ses yeux frelatés et injectés de sang pour se donner l’impression qu’il tenait encore le choc, même après la rasade. L’autre, l’aubergiste, imperturbable derrière son comptoir, essuyait des verres au rythme du tic-tac de la pendule clouée au dessus de sa tête. Pierrot relança :

« T’as l’Parisien ? »

Au silence qui suivit, il redoubla la mise :

« T’as l’Parisien ? »

La roue du temps continua tout de même au dessus des bouteilles de pastis, de calva et de whisky retournées tête en bas. Basile, le bistrotier, persista à rester muet comme le reflet de la lune dans un caniveau. Il était anesthésié par un calva. Chaque matin que dieu faisait, il ingurgitait un verre avant d’ouvrir les portes de son oasis. Réveillant les vapeurs de la veille, ses yeux diffusaient une poudre soporifique, pleine de brume légère. Toujours silencieux, les mots s’endormaient sur les vagues de sa moustache noire. Il sortit du frigo une bouteille poussiéreuse et grasse – sous la crasse perçait le rubis du bon cru. Basile la débouchonna avec affection et respect. Ses sourcils faisaient un accent circonflexe et sa bouche un oh de surprise.

Excédé par tant de sécheresse, Pierrot se risqua à hausser le ton :

« T’as l’Parisien, vieille charogne ? Oui ou non ? Réponds ! Tu penses qu’à préparer tes p’tites affaires de la journée ou quoi ? »

Basile, imperturbable, choisit deux verres à pied sur une étagère jaunie par la cigarette comme les bords de ses moustaches, en dessous des becs verseurs des bouteilles d’alcool. Des cristaux dorés gravitaient autour de ses poignes velues au milieu de la semi obscurité qui embrassait l’ensemble du café. Pas à cause du manque de lumière. Les vitrines étaient assez larges, mais une couche de poussière poisseuse les ternissait et faisait un pare soleil efficace.

Ajouté à tant d’aveuglement, le café sentait le moisi, le vieux. Le papier peint se décollait. Des gouttes d’eau glissaient du plafond, gonflaient le papier qui crevait en laissant des taches de gras. Basile posa les deux verres en face de Pierrot.

« Alors, t’as l’parisien ? Vite, j’veux entraver les dernières nouvelles d’la rumeur, y’a qu’ça de vrai en ce moment ! »

« Bois et ferme ta gueule ! » s’insurgea enfin Basile contre ses mimiques de cinéma. Il lui servit un verre avec de la manière et de l’élégance. Le vin coulait doucement. Il crépitait sur le cristal pur qui se confondait dans les carreaux noirs de la chemise rayée de traits vert et jaunes de Pierrot. Trois boutons situés au niveau du nombril avaient lâché prise sous la poussée d’une bedaine gonflée par l’alcool. Ce bout de chair finissait sa nuit au coin du comptoir comme ces deux déclassés du monde qui semblaient finir leur vie entre ces quatre murs d’un temps révolu.

Pierrot radoucit son visage. À quelques centimètres, un verre à pied l’invitait à la danse. Il lécha sa lèvre supérieure avec l’ardeur d’une jeune première qui sait compter depuis longtemps. Puis, il sourit. Son visage rayonnait. Ses pommettes saillantes, taillées comme les coteaux de Mascara, exposaient des vignes qui tournaient au pourpre à la chaleur du vin montant à l’assaut de son corps. Elles étaient alignées dans un désordre dans lequel sa vie s’était égarée. Les yeux noyés de rouge et de courage, ils gouttèrent, en fermant les yeux, l’ivresse qui atténue les réveils trop violents face à son triste sort. Ils burent leur verre d’un trait sec. La journée commençait bien.

« Au fait, désolé, j’ai pas l’Parisien.

- C’est pas grave… T’en r’mets un autre ?

- Tu sais, j’ai pas l’Parisien, mais P’tit Louis va pas tarder. Y viendra avec ton Parisien et y payera son coup. Tu comprends ? Y payera son coup ! Aaaah, ah on r’met ça, on r’met ça ? Pourquoi, ça t’intéresse plus d’avoir les dernières nouvelles d’la rumeur ?

- Si, si, mais un p’tit chouya avant l’blabla, ça fait pas de mal... »

Basile se frotta alors les paluches, grosses et toutes poilues. À son petit doigt jurait une époustouflante chevalière en or massif, polie et sertie d’une couronne de diamants et d’un rubis au centre, elle assurait le feu d’artifice.
Ajoutant le geste à la parole, notre cafetier leva sa main au dessus de Pierrot en feignant de vouloir le frapper mais la fusée retomba et il secoua le dernier vestige de sa splendeur passée sous le nez de l’ivrogne :

« Des mecs comme toi, qu’y s’la joue vas-y r’met un chouya c’est ça le bon choix, j’les connais sur le bout des doigts. Ici, on n’est pas chez les manouches, y faut montrer patte blanche si on veut en r’mettre une couche ! Tu comprends ? Ou t’as d’l’oseille et j’t’allonge la côte vermeille, ou t’en a pas et tu restes sur la paille ! »

Pierrot étouffa presque. Il se moucha dans un mouchoir incrusté de croûtes vertes comme des émeraudes. Basile remit alors soudain sa parole de maquereau de service dans la garde-robe où il protégeait de l’usure ses rôles d’antan. Il resservit à l’ivrogne une rasade qui déborda du verre. Pierrot essuya une larme. Basile lui pinça la joue et ils s’esclaffèrent comme des vikings en festin :

« Au fait, à propos des dernières nouvelles de la rumeur, pas besoin du Parisien. Juste avant l’orage, et avant que ce putain de poste se mette à déconner, j’ai pu entendre les infos. C’est tout chaud, j’vais t’raconter… ».

La sonnette de la porte d’entrée teinta. Elle coupa court le film qui allait se projeter entre deux gorgées.

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P.-S.

Pour l’amour du scoop est un extrait du livre de Farid Taalba, Les contes de Mimoun Guélaille Veste de paille, qui est paru en 2008 aux Éditions L’Echo des cités-FSQP, et que nous recommandons vivement.