Accueil du site > Appels, hommages et fictions > Fictions > Pour l’amour du scoop ! (Sixième épisode)

Pour l’amour du scoop ! (Sixième épisode)

Un drame en sept actes

par Farid Taalba
29 décembre 2013

La tension monte « Sur les bords du Canal de l’Ourcq »... Paul n’en finit pas d’attendre, les beaufs du bar de beaufiser au bar, et « la fille » de se faire emmerder... Mais qu’est-ce que fout Mimoun Guélaille ? Et quid de la fameuse « rumeur de Bondy » ? Premiers éclaircissements ci-dessous...

Épisode précédent

La fille revint plus paresseusement. Elle s’assit à une table, à l’autre bout du café, à l’inverse de Paul qui se trouvait encore dans la cabine téléphonique. Derrière le bar, Basile rajoutait un sucre supplémentaire sur le rebord de la soucoupe du crème. Le sucre était emballé dans un papier qui simulait des dominos. Il en aligna trois, ils marquaient le chiffre treize, son numéro porte bonheur.

Dans la glace qui s’étirait au dessus de la machine à café, on voyait sa chemise se mouiller tout le long de sa colonne vertébrale. Il prit le crème avec une adresse juvénile presque risquée. Ensuite, il marcha comme une danseuse vers cette fleur qui laissait naître une épaule sur laquelle bavait Pierrot, prostré sur sa chaise de bar.

« Je voulais un café ! » le stoppa-t-elle dans sa foulée.

« Mais le crème, ça adoucit le réveil… » balbutia-t-il, les yeux tous retournés.

« Non, un café !

- Pardon, mais vous m’aviez dit un téléphone et un crème !

- Ok, ok, d’accord, mais donnez-moi un café ensuite…. Euh… Vous n’auriez pas le Parisien ?

- Désolé, je ne l’ai pas encore reçu ! »

Il retourna derrière son étable avec les oreilles abattues d’un cocker qui a perdu son flair. Pierrot, qui ne demandait que ça, lui fit malicieusement un signe du pouce pour qu’il lui remette un verre.

« Vieux con, tu m’ruines ! »

La fille sortit une petite boite en émail, ronde et plate. Sur les deux cotés respiraient des bouquets de fleurs mauve et rose pâle. Elle l’ouvrit délicatement, se regarda dans une petite glace. Des reflets aveuglèrent Basile qui tint en suspend la bouteille qui s’apprêtait à remplir le verre du pilier. Y avait-il encore quelque espoir ? La fille se dessina alors les lèvres du rouge le plus vif. Quand elle eût finie, elle se leva et gagna de nouveau les toilettes. À peine disparue, Paul, à son tour, réapparut. C’est ainsi que Basile reprit la société de Paul qu’il se maudissait d’avoir quitté pour cette putassière qui le narguait :

« C’matin, j’ai écouté la radio. Y paraît qu’on a ratiboisé sec là-bas, des r’nards et des loups ! Les bergeries d’Bondy, ça craint la rage ! Reusement j’me la coule douce à Meaux. Et pis, ça fait longtemps qu’on a plusse de poulets pour pas les attirer. Et l’mec, si c’est fait gauler la gueule dans l’gésier, faut pas pleurer la mère… Car personne il est dupe… Le r’nard, faut pas qu’y nous r’fasse le coup du fromage à chaque fois et être les corbeaux d’la farce. Parce qu’y a des r’nards, c’est pas avec la langue qu’y tuent, mais avec des crocs. Y’a deux jours y z’ont trucidé une vieille fouine qui pouvait même pas dire “Allo, police secours !” Y lui ont piqué tous ses oignons, et, pire qu’Attila, vas-y qu’y lui ont coupé les deux oreilles pour deux misérables rubis que son défunt d’mari avait dû lui offrir pour la noce. Non, non, la meute d’hier au soir devait avoir ses raisons : elle a dû faire c’te descente pour nettoyer la merde qui traîne à rien foutre et vous casse le bizenesse ! J’vous dis pas, mais à Bondy, des r’nards et des loups qui s’la joue les sanguinaires sur les vieilles belettes, y’en a des pelletées catastrophiques ! Manque plus qu’y viennent les rats manger les restes comme les manouches ! On n’a pas toujours besoin d’un plus pauvre que soi ! »

Basile ponctua ses paroles d’une longue gorgée de vin. Paul était pétrifié. Son visage devint plus pâle encore, comme du plâtre. Il avait avalé ses paroles sans broncher, le souffle coupé. « Wallah, si il arrive quoi que ce soit à Mimoun Guélaille Veste de Paille, j’t’arrache les yeux ! » se remémora-t-il.

« Qu’est-ce que vous racontez ? Vous pouvez êtes plus clair ? » osa-t-il finalement.

« La radio, avant qu’vous rentriez dans mon auberge… Oui des hommes, c’est vrai, on ne sait pas qui y sont, enfin comme d’habitude y z’ont dit que c’était des fascistes, et bien ils ont donné l’chatiment à un r’nard qui v’nait à coup sûr piller et tuer. Mais que le ciel leur pardonne, il n’est qu’à l’hôpital.

- Comment s’appelle-t-il ? La radio n’a rien dit ?

- Un certain Abdenbi Guémiah. Bien sûr, lui, ils z’ont dit qu’c’était un enfant d’cœur, qu’il allait passer son bac. Soit disant y s’est fait graver une croix gammée dans l’dos. Qu’est-ce qu’il faisait si tard dehors ? Pour quelqu’un de studieux, c’est pas bizarre ? Par contre, la maréchaussée a mis le grappin sur une voiture qui flottait encore à la surface du canal. Son conducteur n’a pas été retrouvé. L’autre là, Abdenbi machin, il a été trouvé sur le bord du canal à quelques mètres de la voiture. Sur le sol, on a constaté les traces d’une course poursuite. Les flics ont identifié le propriétaire de la voiture. Un certain Mimoun Guélaille Veste de Paille, un journaliste stagiaire, un agneau quoi ! Enfin, c’est c’que disent les journaleux. Mais qu’est-ce qu’y nous dit qu’c’est pas ce Mimoun-j’sais-pas-comment qu’a fait l’coup ? Qu’est-ce qui nous dit qu’l’autre n’a pas fricoté avec sa sœur et que le Mimoun, il aurait lavé l’honneur de sa famille en masquant son crime ? Ces gens là, y z’aiment pas qu’on touche leurs femmes. Mais y touchent les nôtres et on a l’droit rien dire ! »

Paul le regardait la bouche ouverte, estomaqué :

« Vous êtes sûr de ce que vous dites ? C’était bien Mimoun Guélaille Veste de Paille ? » lâcha-t-il, un nœud serré dans la gorge.

« Absolument certain ! Pourquoi, vous le connaissez ? »

Dernier épisode

P.-S.

Pour l’amour du scoop est un extrait du livre de Farid Taalba, Les contes de Mimoun Guélaille Veste de paille, qui est paru en 2008 aux Éditions L’Echo des cités-FSQP, et que nous recommandons vivement.