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Pour la lutte par delà les récupérations

Réflexion autour de la Marche de la Dignité

par Ndella Paye
30 octobre 2015

Vous conviendrez avec moi qu’une certaine Histoire préférerait retenir et mettre en avant l’aboutissement des luttes qui sont menées et non les processus qui ont mené à la station finale. Je vous accorderai que c’est plus pratique de retenir une figure, un événement, mais j’ajouterai que cela arrange énormément ceux qui écrivent cette même Histoire...

Concernant les abolitions de l’esclavage par exemple, on parlera plus de la lutte menée par les abolitionnistes blancs en Europe et aux États Unis, et on omettra de mentionner les différentes révoltes initiées par les esclaves eux-mêmes pour se libérer de leurs chaînes.

Pour faire reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité en France en 2001, c’est Christiane Taubira qui a donné son nom à la loi que l’Histoire retiendra – et oui, elle a été à l’initiative de la loi, mais on ne mentionne que rarement les différentes luttes menées par les associations de descendants d’esclaves qui ont permis d’aboutir à la nécessité de légiférer. Car les parlementaires qui ont voté cette reconnaissance ne l’ont pas fait par considération de la souffrance des afro-descendants : ils l’ont votée parce qu’il ne pouvait plus en être autrement.

Tout le monde de même se souvient de Simone Veil, puisque la loi dépénalisant l’IVG (interruption volontaire de grossesse) porte son nom, mais on s’est évertué à oublier que ce sont les luttes menées par des femmes qui ont permis d’arriver au vote de la loi Veil de 1975. Et là encore la majorité écrasante d’hommes qui composait les deux assemblées du Parlement n’a pas voté cette loi par considération pour les femmes : ils l’ont votée parce que c’était inéluctable.

Il en sera de même pour la fin de l’apartheid en Afrique du Sud en 1991. C’est la figure de Nelson Mandela qui symbolisera, à juste titre, la lutte pour arriver à bout de cette énième domination de populations noires. Mais le nom de Frédéric De Klerk, Président blanc de l’Afrique du Sud au moment de l’abolition de l’Apartheid, sera plus cité et retenu que celui de tou-te-s les noi-r-es qui, avec Mandela, ont mené la lutte, souvent au prix de leur vie, pour que cesse cette discrimination basée sur la couleur de la peau. Mandela recevra d’ailleurs en 1993 le prix Nobel de la paix conjointement avec De Klerk. Or, si l’Apartheid a pris fin, c’est que la lutte menée par les Noir-e-s en Afrique du Sud faisait qu’il ne pouvait plus en être autrement.

Pour ce qui est de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, c’est la honteuse récupération politique qu’en a fait le PS avec la création de SOS racisme qui marquera jusqu’aujourd’hui les esprits. On tente d’oublier que cette marche était, avant tout, une forte mobilisation d’habitants des quartiers populaires pour que cessent le racisme et les crimes policiers. Et au lieu de retenir que des voix se sont levées pour que cessent ces violences, c’est SOS qui hante les esprits.

La liste est longue d’exemples de luttes qu’on tente d’étouffer par la narration qui en est faite. « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur » dit le proverbe africain : tant que les dominé-e-s, racisé-e-s ne décideront pas de s’approprier la narration leur propre Histoire, celle qui nous est racontée sera toujours biaisée, avec une grande probabilité qu’elle ne reflète pas la manière dont nos luttes ont été menées.

Une grande Marche pour la dignité et contre le racisme partira le 31 octobre 2015 à 14 heures de Barbès. Cette Marche est initiée par Amal Bentounsi, rejointe au sein du collectif organisateur par d’autres femmes subissant le racisme.

Cette Marche se fera avec la collaboration de personnalités, d’organisations de l’immigration et des quartiers populaires et/ou subissant le racisme, mais elle est également soutenue, au niveau national et international, par des personnalités et associations de tous bords, et par des artistes. C’est donc une marche qui est ouverte à toute personne ou association désireuse de se lever à nos côtés pour dire stop au racisme d’État. Face à l’islamophobie, à la négrophobie, à la romophobie, nous ne nous laisserons pas faire, nous continuerons de lutter, de nous battre tant que le racisme d’État existera et tant que les inégalités existeront.

Cette Marche aura lieu 32 ans après celle de 1983 et 10 ans après les révoltes des quartiers populaires suite à la mort tragique de Zyed et Bouna. Elle s’inscrit, comme elles, dans la continuité des luttes que les dominé-e-s ont toujours menées contre les dominants pour retrouver et exiger un traitement égalitaire et la dignité originelle – car nous dit-on dans la Déclaration des droits humains, « tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux ». Nous n’attendons plus que son application par celles et ceux qui la sacralisent quand il s’agit de stigmatiser – et à l’occasion bombarder – des pays non occidentaux.

Beaucoup de personnes nous prédisent, certainement à raison, une récupération politique, comme en 1983. J’ai envie de leur répondre : et alors ? Le plus important pour nous est d’arriver à inscrire cette Marche dans l’histoire des luttes en France. L’Histoire devra retenir que les dominé-e-s ne se sont jamais laissé-e-s faire face à la domination, qu’ils et elles ont toujours résisté et continueront de le faire tant que les dominations existeront.

Tout comme les esclaves n’ont pas subi l’esclavage en silence, tout comme les colonisé-e-s n’ont pas laissé faire la colonisation en silence, les marcheurs de 1983 se sont levés pour protester contre les crimes policiers impunis qu’ils et elles subissaient. Nous aussi, comme les habitants des quartiers qui se sont soulevés contre la mort de Zyed et Bouna, nous marcherons pour réaffirmer cette dignité qui nous est déniée depuis beaucoup trop longtemps.

La dignité pour moi c’est d’être traitée comme un être humain quels que soient mes choix de vie. Pas un traitement d’exception, mais un traitement égalitaire.

C’est avoir droit au respect, aux mêmes droits, pas seulement en théorie, mais aussi en pratique, pas seulement dans le marbre de la loi mais aussi dans la vraie vie, dans mon quotidien.

C’est de ne pas être victime de lois discriminatoires et islamophobes parce que je suis musulmane ou que je porte le foulard.

La dignité pour moi, c’est pouvoir représenter l’universel en étant noire.

C’est avoir la possibilité de m’identifier aux personnages des films, aux présentatrices télé.

La dignité, c’est aussi que mes critères de beauté soient reconnus, que mes cheveux ne soient pas considérés comme indisciplinés parce qu’ils ne sont pas raides.

C’est de ne pas galérer pour trouver une BB crème à la couleur de ma peau.

Finalement c’est très simple, la dignité : c’est juste être considéré-e comme un être humain au même titre qu’un-e blanc-he et que n’importe qui d’autre.

La dignité pour toutes et tous, quelles que soient nos origines, couleurs de peau, religions : voilà pourquoi j’irai marcher. Pour dire stop au racisme d’État dirigé contre les habitants des quartiers, les Noir-e-s, les Arabes, les Rroms, les musulman-e-s. Toutes celles et tous ceux à qui l’on refuse l’égalité de traitement – et donc la dignité.

P.-S.

Ndella Paye est militante antiraciste et afro féministe, membre du collectif Mamans Toutes Egales, et du collectif organisateur MAFED (Marche des femmes pour la dignité).

Un Meeting intitulé "Pourquoi la Marche de la Dignité ?" aura lieu le 
vendredi 9 octobre 2015 à la Bourse du travail de Saint-Denis, 
au 9-11 rue Génin, 93200 Saint- Denis, métro Porte de Paris de 18h à 22h.