Il est fascinant d’entendre Colin Powell accuser la
France et l’Allemagne de lâcheté parce qu’elles se sont
opposées à la guerre. Comme il l’a déclaré succinctement,
ces deux nations « ont peur de prendre leurs responsabilités
pour imposer la volonté de la communauté internationale ». Le discours de Powell révèle l’un des aspects les plus
scandaleux, mais les moins commentés, de toute cette histoire
de guerre en Irak : les dommages collatéraux qui ont
d’ores et déjà été infligés à la langue.
Il se pourrait que le plus consternant de ces effets secondaires
soit celui qui affecte notre vocabulaire.
La « lâcheté »,
selon Colin Powell...
... désigne le refus de s’en prendre, dans le
but de renforcer les intérêts pétroliers américains au
Moyen-Orient, aux milliers de civils innocents qui vivent à
Bagdad. Le corollaire, c’est sans doute que le « courage »
consiste à pouvoir décréter la mort de 100 000 Irakiens
sans broncher ni vomir sa Caesar salad.
J’imagine que Tony Blair est « courageux » parce qu’il
est prêt à exposer ceux qui ont voté pour lui à la menace
terroriste, en représailles pour le tapis rouge qu’on lui
déroule à chacune de ses visites à la Maison Blanche ;
tandis que Jacques Chirac est un « lâche » parce qu’il tient
tête aux intimidations sectaires de l’aile dure des républicains va-t-en-guerre qui dirigent actuellement les
États-Unis.
De même, les jeunes militaires fringants qui, assis à
9 000 mètres d’altitude sur les millions de dollars qu’ont
coûté leurs engins, larguent des bombes sur un peuple
paupérisé, à qui on a déjà retiré toutes ses armes, sont
des modèles de « courage ». La « lâcheté », selon George
W. Bush, consiste à détourner un avion et à le diriger
délibérément vers un grand bâtiment. On peut appeler ça
comme on veut, mais « lâche », sûrement pas. Pourtant,
quand Bill Maher en a fait la remarque dans son émission
de télé « Politically Incorrect », il a été traîné dans la boue
et les sponsors ont menacé de couper les vivres à l’émission. Il se passe quelque chose d’étrange quand non seulement
les politiciens modifient sciemment le sens des mots,
mais que la société elle-même s’indigne de voir quelqu’un
attirer l’attention sur leur usage correct.
Et puis, il y a la « communauté internationale ».
Colin
Powell ne pense évidemment pas aux millions de personnes
qui sont descendues dans la rue [contre la guerre] [1]. La « communauté internationale » dont il parle, ce doit être ces politiciens qui se
réunissent à huis clos pour décider de la meilleure façon de
rester au pouvoir et d’enrichir leurs proches en estropiant,
mutilant et assassinant un paquet d’étrangers bizarrement
accoutrés, qu’ils ne rencontreront jamais.
Et ce mot de
« guerre », alors, tant qu’on y est ?
Mon dictionnaire définit
une « guerre » comme un « conflit ouvert, armé, entre deux
parties, nations ou États ». Dès lors, larguer des bombes,
protégé par l’altitude, sur une population déjà en difficulté,
aux infrastructures ruinées par des années de sanctions et
vivant sous la coupe d’un régime oppressif, ce n’est pas une
« guerre ». C’est du tir aux pigeons. Mais la violence faite à la langue est probablement le
prix qu’il nous faut payer pour avoir de l’essence bon
marché.
Le langage est censé rendre les idées claires, et compréhensibles
pour tout un chacun. Mais quand des politiciens
tels que Colin Powell, George W. Bush et Tony Blair
s’emparent de la langue, leur but se situe généralement à
l’opposé. Ils s’en servent comme d’une arme pour nous
persuader de prendre au sérieux des concepts grotesques,
comme l’idée même de « guerre au terrorisme ». On peut
faire la guerre à un autre pays, ou à un groupe social à
l’intérieur de son propre pays, mais il est impossible de
faire la guerre à un substantif abstrait : comment saura-t-
on qu’on a gagné ? Quand le terme en question aura été
supprimé du dictionnaire, peut-être ?
Lorsque ceux qui ont le pouvoir cherchent à entraîner
leurs peuples dans une aventure honteuse, néfaste et destructrice,
la première victime est la langue. Ça n’aurait que
peu d’importance si c’était la seule victime. Mais, s’ils
continuent à pervertir notre vocabulaire et à déformer
notre grammaire, le résultat sera, à la lettre, une sentence
de mort pour de nombreux vivants.
