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Présentation des textes sur Sami Naïr

par Collectif Les mots sont importants
14 juillet 2003

Les trois textes qui vont suivre ont pour point de départ l’étonnement devant le singulier virage intellectuel et politique de Sami Naïr. Mais il ne s’agit pas de faire de sa personne l’incarnation du traître, ni de déplorer la perte d’un allié irremplaçable ; il s’agit plutôt de tirer de ce virage un certain nombre d’enseignements quant aux rapports entre politiques et intellectuels, et quant aux relations entre le discours qu’on tient et la position sociale qu’on occupe - car, sur ces questions, l’itinéraire de Sami Naïr constitue un cas d’école.

La comparaison de ses oeuvres d’avant et d’après juin 1997 est en effet édifiante : on y voit s’opérer, grandeur nature, un radical changement de discours. Le conseiller du ministre de l’intérieur ne ressemble plus en rien à l’ancien Sami Naïr [1], fermement engagé contre les lois Pasqua-Debré : les préoccupations de la veille sont oubliées, d’autres apparaissent, assorties de ces étranges envolées, qui doivent moins au travail intellectuel qu’à la rhétorique gouvernementale, sous sa forme la plus académique :
"Les générations futures, j’en suis sûr, reconnaîtront à Jean-Pierre Chevènement cette vertu et ce courage dans la tempête qui auront tant manqué aux belles âmes prudemment installées sur la terre ferme" [2].

La première partie de ce chapitre est une lettre ouverte que nous avions adressée à Sami Naïr dans la revue de Michel Surya, Lignes. La seconde partie est une analyse détaillée de la réponse que Sami Naïr a publié dans cette même revue, et dans laquelle il s’efforce de justifier les différentes dispositions de la loi Chevènement. Cette analyse est l’occasion de huit flagrants délits de mensonge, d’approximation ou d’incohérence.

C’est aussi et surtout l’occasion de parler, article par article, de la loi Chevènement et du tort qu’elle cause aux résidents étrangers. Il va donc être question de la double peine, des refus de visa ou de titre de séjour, des entraves au regroupement familial et des atteintes au droit d’asile. On oubliera la personne de Sami Naïr, qui importe finalement peu, pour se concentrer sur l’argumentaire qu’il a produit, et qui est loin d’être le sien propre. Il s’agira donc, à chaque fois, de s’en prendre à des argumentaires qui ont beaucoup servi, qui continuent de servir et qui serviront encore longtemps - aussi longtemps qu’on ne les aura pas définitivement réfutés et discrédités.

Texte extrait de : Pierre Tevanian, Le racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination, L’esprit frappeur, 2002

Notes

[1] Sami Naïr, professeur de sciences politiques à Paris VIII-Saint Denis, a été, dans le champ médiatique, l’un des intellectuels les plus engagés contre les lois Pasqua, et plus généralement contre la "politique d’immigration" menée par la droite et la gauche pendant les années 1990. Après avoir soutenu le mouvement des sans-papiers et celui des pétitionnaires opposés à la loi Debré, il est devenu, en juillet 1997, le conseiller du ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement, chargé des questions de "co-développement". Il a alors soutenu avec acharnement le projet de loi Chevènement, qui s’inscrivait pourtant dans la stricte continuité des lois Pasqua-Debré. Après l’échec de son ambitieux programme de "co-développement", qui visait le "retour dans la dignité" (c’est-à-dire, plus clairement : le départ) des 60000 sans-papiers déboutés de la régularisation, et qui n’a abouti qu’à une dizaine de départs en un an, Sami Naïr a quitté ses fonctions et adhéré au Mouvement Des Citoyens, dont il est devenu aussitôt le vice-président. Il s’est enfin présenté comme tête de liste de ce parti aux élections européennes, avant d’accepter une place en troisième position sur la liste de François Hollande (PS-PRG-MDC). Sur le projet Naïr de "co-développement", cf. C. Condamines, "Les illusions d’un co-développement sans moyens", Le monde diplomatique, avril 1998 et C. Daum, "Développement et flux migratoires : la nécessaire déconnexion", Hommes et migrations, n° 1214, juillet 1998.

[2] S. Naïr, "À propos de l’immigration", Lignes, n° 35, octobre 1998. Par une intéressante inversion des valeurs que nous analysions déjà dans Mots à maux, le "courage" consiste ici à affrêter des charters d’expulsés, et les "belles âmes installées sur la terre ferme" sont les militants qui, aux côtés des sans-papiers, affrontent les coups de matraque et les poursuites en justice.