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Privés de langue

Histoire de la répression sociale et politique de la langue des Sourds

par Mathilde Blézat
8 décembre 2016

Depuis la fin du XIXe siècle, les personnes Sourdes [1] ont été successivement privées du droit puis de la possibilité d’apprendre (dans) leur langue, la langue des signes. Entravées, elles n’ont cessé de lutter pour s’exprimer et la faire vivre. Cet article revient sur cet épisode peu connu des violences intégrationnistes dont est capable la République française, et les luttes qu’elles ont suscitées.

« VIVA LA PAROLA ! » Une mise à mort qui tient dans un cri, lancé en septembre 1880 par un chapelet d’ecclésiastiques, d’instituteurs et de directeurs d’établissements en clôture du Congrès de Milan. Cri aussitôt transcrit en loi par la république jules-ferriste : la langue des signes est interdite dans les écoles pour personnes Sourdes en France avant la fin de l’année. Cette sentence n’est que le funeste aboutissement de la pathologisation progressive des Sourds au cours du XIXe siècle, alors que les médecins gagnent en influence dans une IIIe République qui sacralise l’idée de progrès [2].

La langue des signes venait pourtant de vivre un siècle d’or – et de duels. À la suite de l’Abbé de l’Épée, qui ouvre en 1755 le premier institut du monde à enseigner dans cette langue, des dizaines d’écoles sont créées par une communauté intellectuelle, artistique et scientifique Sourde très dynamique. S’institutionnalisant, elle devient langue de transmission de savoirs. En face, se tiennent les disciples d’une vision de la surdité comme déficience, comme maladie à « soigner » par la pédagogie oraliste – en attendant d’avoir mis au point un remède miracle. Pour eux, la langue des signes n’est guère plus qu’un vulgaire amas de mimiques empreintes d’animalité et forgées par la nécessité humaine d’une communication primaire. Au tournant du siècle, leur paradigme s’impose.

Mains indociles et linguistique dissidente

Seule langue qui permette réellement aux personnes Sourdes [3] de s’exprimer, de se développer cognitivement et de communiquer, elle entre alors en résistance. Dans les internats notamment. Regroupés entre eux, les élèves Sourds, privés de langue et contraints d’apprendre à oraliser avec d’austères orthophonistes des sons qu’ils n’entendent pas, bravent les punitions et la pratiquent clandestinement. En classe, dès que le professeur a les yeux plantés dans le tableau noir. Ou encore au réfectoire, dans les dortoirs et les couloirs, remisant fissa leurs mains sitôt que le parquet vibre sous les pas autoritaires du dirlo. Interdite, la langue des signes vit, se déploie, se dé(sen)chaîne. Se rabougrit aussi parfois, quand la répression est trop dure. Face à l’oralisme rigoriste, les signes sont un maquis dans lequel la culture Sourde continue de s’affirmer en attendant des jours meilleurs.

Il faudra attendre plus d’un siècle, 1991 plus précisément, avant que l’éducation en langue des signes soit autorisée dans la loi, suite aux luttes menées par les personnes Sourdes. En effet, les années 1970 ont connu un fort renouveau culturel et militant – le Réveil Sourd. L’un des combats phares porte sur la reconnaissance de la langue des signes comme véritable langue. Au XIXe, des linguistes avaient amorcé ce travail, mais la linguistique structurale héritière de Ferdinand de Saussure avait maintenue à la porte du club des langues légitimes cet idiome déjà banni par l’État.

Le véritable pionnier en la matière est le linguiste entendant états-unien William Stokoe. C’est en observant ses étudiants Sourds communiquer, comme l’Abbé de l’Épée en son temps, qu’il a le déclic. Dans les années 1960, il s’attelle alors à prouver le caractère linguistique de l’American Sign Language [4] en la faisant entrer dans les critères d’analyse d’une linguistique structurale qui ne reconnaît que des langues vocales et linéaires [5] et s’attire ainsi les foudres des puristes. Son travail révolutionne littéralement la discipline. Il décortique minutieusement les signes en trois « paramètres » ou « chérèmes », à la façon du découpage en phonèmes des langues vocales : la configuration de la main (forme), son emplacement et son mouvement. Deux autres paramètres, l’orientation de la paume et l’expression faciale, seront ajoutés par la suite.

Aux États-Unis, où la langue des signes n’a jamais été mise au ban, sa reconnaissance en tant que langue fait son chemin. En France, en revanche, la pilule est dure à avaler dans la profession. C’est donc aux côtés des militants Sourds des années 1970 [6], que la révolution linguistique se fera. Véritable outil de lutte, elle ne s’en tient pas à une marotte de linguistes en mal d’idiome à disséquer. Christian Cuxac, linguiste entendant qui lui aussi se passionne pour la question suite à l’observation de ses élèves Sourds, est de ceux qui vont sensiblement enrichir l’analyse.

S’appuyant sur les corpus du grand poète et militant Sourd Guy Bouchauveau qu’il a longuement filmé, il distingue un autre type de structure syntaxique, spécifique celui-ci aux langues signées : les structures de grande iconicité. Ayant une visée illustrative, celles-ci se combinent aux signes pour constituer la langue des signes. Les personnes Sourdes effectuent un va-et-vient constant entre ces deux types de structures, qu’on peut résumer en « dire en disant » et « dire en faisant » :

Par exemple, on peut faire le signe de « voiture », celui de « conduire » puis, de façon très iconique, on peut prendre le rôle d’un piéton et signer sa peur – une palette très fine des manifestations de celle-ci – face à cette voiture lancée à pleine vitesse en sa direction. La grande iconicité est par ailleurs ce qui rend relativement aisés les échanges langagiers entre les Sourds du monde entier, même si, d’une langue des signes à l’autre, les signes peuvent être très différents.

Ligoter l’altérité

Dans les années 1980, cent ans après avoir été bannie de l’enseignement, la langue des signes y revient en douce. Dans six villes de France, des éducateurs Sourds et des parents d’enfants Sourds, militants chevronnés, montent des classes bilingues autogérées. Toutes les matières y sont enseignées en langue des signes française (LSF) et le français écrit y est appris comme une langue étrangère. À mesure que les gamins grandissent, ils ouvrent des niveaux de la maternelle au lycée. Avec la loi de 1991, le principe de l’éducation en langue des signes gagne une existence légale mais la LSF n’est officiellement reconnue comme langue qu’en 2005, alors que le cursus bilingue entre dans le giron de l’Éducation nationale.

Autant de bonnes intentions qui ne sont pas suivies en moyens : aujourd’hui, quatorze villes accueillent au moins une classe bilingue, uniquement en primaire pour la plupart, et seules trois villes proposent un cursus de la maternelle au lycée. Ces classes sont par ailleurs régulièrement menacées de fermeture. Pour la quasi-totalité des enfants Sourds, la scolarité s’effectue soit en « intégration en milieu ordinaire », qui consiste à les parachuter un à un dans des classes de « normo-entendants » sans l’ombre d’un compagnon Sourd, soit en institut médico-éducatif pour « jeunes déficients auditifs ». Des termes comme la langue médicale en raffole et qui portent en eux toute la violence vécue par les personnes Sourdes : la réduction d’une différence à un handicap.

Dans les deux cas, l’accent est mis sur l’apprentissage de l’oralisation du français et de la lecture sur les lèvres, au moyen d’inlassables heures de « rééducation » orthophonique – aux dépens de l’insouciance, des découvertes et du jeu, essentiels à la vie d’un enfant. Dans le premier, perle de l’intégration à la française, la volonté est d’« assimiler l’autre jusqu’à gommer en lui toute altérité [7] ». Dispersés, les enfants Sourds ne peuvent plus faire vivre leur langue, n’ont plus de contact avec elle. Dans le deuxième, la règle est plus floue : certains établissements sont purement oralistes, d’autres distillent des touches éparses de français signé et de rudiments de LSF, au gré des convictions des professeurs. D’une proscription péremptoire, on est passé à un interdit masqué bien plus pernicieux.

Résultat : aujourd’hui, 80 % de Sourds seraient illettrés et 30 % au chômage, ceux qui travaillent ayant généralement des emplois peu stables et mal rémunérés. Le problème commence dès la prime enfance. Aucun espace pour se rencontrer, esquisser des échanges langagiers et ainsi se construire cognitivement, intellectuellement et socialement n’est à leur disposition dans le monde entendant, alors que c’est ainsi qu’ils entreront dans la langue, pour ensuite être en mesure d’apprendre le français, les maths ou la géographie. 90 % des enfants Sourds naissent de parents entendants, et une fois le diagnostic de la surdité posé, médecins, orthophonistes et professionnels de la pédagogie leur martèlent qu’ils doivent s’empêcher de toute gestualité dans la communication avec leur enfant, sinon celui-ci sera à tout jamais perdu pour l’apprentissage oral du français, compétence érigée en condition sine qua non à l’accès à d’autres savoirs et à une vie « normale ».

Nombreux sont alors ceux qui, désemparés, cessent les échanges gestuels et visuels qui s’établissent spontanément avec un nourrisson, et ne communiquent pour ainsi dire plus avec elle ou lui. Or, « ce qui fait vivre un humain est de pouvoir habiter la langue qui l’attire [8] », et les personnes Sourdes ne perçoivent pas l’intérêt du langage oral et du monde sonore – leur imaginaire s’abreuve dans d’autres canaux, visuels.

P.-S.

Cet article est paru initialement dans le très beau dossier de CQFD « Mauvaises langues », coordonné par Mathilde Blézat et Julia Zortea (juillet-août 2016). Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteure.

Notes

[1] Le choix de la majuscule au mot Sourd pour cet article s’inscrit dans la démarche militante, initiée par le linguiste Sourd américain James Woodward dans les années 1970, de distinguer le point de vue médical de l’identité culturelle.

[2] Pour un dossier détaillé sur la médicalisation des Sourds et leurs résistances, se référer à la revue Z n°9 (2015).

[3] Il est question ici des Sourds profonds de naissance ou prélinguaux.

[4] Langue des signes américaine.

[5] Une langue est linéaire quand elle se construit par une suite de mots disposés les uns après les autres, alors qu’en langue des signes, plusieurs choses peuvent être dites simultanément.

[6] Et d’un Sourd états-unien, Alfredo Corrado, qui, effaré des désastres de l’interdiction sur l’expression des personnes Sourdes, vient créer l’International Visual Theater à Vincennes. Ce théâtre deviendra l’un des piliers de la culture Sourde en France.

[7] André Meynard, Soigner la surdité et faire taire les Sourds, Éditions Érès, 2010.

[8] Ibid.