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Quand c’est trop beau, ou quand c’est trop injuste

Quelques réflexions sur le cinéma et sur un film à voir d’urgence : Gorge Coeur Ventre, de Maud Alpi

par Pierre Tevanian
16 novembre 2016

Il est difficile de parler d’un film, encore plus d’un beau film, plus encore d’un grand film. Il est difficile d’en parler surtout sans en dire trop, quand il sort en salle et n’a donc pas vécu sa première vie de film. On voudrait le raconter, le décrire, énumérer des moments beaux, sublimes, poignants, et puis interpréter, analyser, délirer pourquoi pas, dire en tout cas tout ce que l’oeuvre produit en nous – mais on ne peut pas. On ne peut pas, parce qu’on sait qu’on prive alors les lectrices et lecteurs de ce à quoi on a soi-même eu le droit, la chance : la découverte, la rencontre, le rapport immédiat ou quasi-immédiat avec un objet singulier – en un mot : on ne veut rien spoiler. L’impératif alors n’est pas de produire une exégèse – j’entends par là un écrit qui se lit après avoir vu le film [1] – mais quelque chose comme une invitation au voyage, un éloge qui doit convaincre sans dévoiler. C’est ce que proposent les lignes qui suivent, consacrées à un film important, co-écrit par Baptiste Boulba-Ghigna et Maud Alpi, et réalisé par cette dernière : Gorge Coeur Ventre. Il sort dans quelques salles ce mercredi, 16 novembre, et c’est une chance qu’il ne faut surtout pas manquer.

Il y a des bons films, des films qui ne font rien d’autre – mais c’est déjà beaucoup – que nous soustraire deux heures de la violence du monde pour nous plonger dans une intrigue, une aventure, une enquête, une féérie ou une rigolade.

Il y a des beaux films, des films qui nous touchent, au-delà du moment de leur projection, et nous restent en mémoire, parce que s’y trouve quelque chose comme de la beauté, justement – une beauté physique, celle des acteurs et actrices, une beauté morale, la beauté d’un paysage, d’une lumière, d’une musique, ou de quelque autre bout de film que ce soit.

Enfin il y a ce qu’on appelle des grands films, et si je réfléchis à ce qu’on entend généralement par là, je peux dire ceci : en plus de nous embarquer pendant deux heures, en plus de leur beauté formelle, ils provoquent des émotions fortes, et ils les provoquent par des moyens propres au cinéma – je veux dire par l’agencement d’images en mouvement, 24 photogrammes par seconde, de choix de cadrages, d’éclairage, de coupe et de montage, et bien entendu de sons enregistrés ou rajoutés, incluant possiblement de la musique. Bref des émotions qui n’auraient pas pu être produites par autre chose – un texte, un dessin, un tableau... Et puis aussi, peut-être surtout, des émotions qui ébranlent quelque chose, qui s’insinuent dans nos profondeurs, transforment notre regard et, de ce fait, notre être.

Comme la meilleure philosophie invente de nouvelles possibilités de vie (je reprends une formule de Nietzsche) en transformant notre manière de penser, en déconstruisant certaines idées reçues et en créant de nouveaux concepts (je reprends ici Gilles Deleuze), le grand art en invente aussi mais en travaillant sur nos manières de sentir et notamment d’entendre ou de voir – ou les deux dans le cas du cinéma – et en produisant, toujours selon les mots de Deleuze, de nouveaux percepts et affects [2]. Croyez-moi sur parole, c’est bien tout cela qui se produit quand on voit Gorge Coeur Ventre de Maud Alpi.

Produire un autre regard, cela peut être d’abord, par le geste de montrer, faire voir ce que d’ordinaire on ne voit pas – et il y bien cela dans Gorge Coeur Ventre. Je ne veux pas en dire tellement plus, mais Maud Alpi a eu le courage d’aller poser sa caméra, comme on dit, là où peu de gens jusqu’à maintenant étaient allés voir – à ma connaissance elle est même la seule, pour ce qui concerne l’univers des « longs métrages de fiction »… Ce lieu, véritable point aveugle de nos vies et de notre monde d’images (que ce soit dans l’information ou dans l’art), est pourtant au coeur de nos existences, il en est en un sens la matrice – ou en tout cas l’invisible mais essentiel centre « nourricier ». Le film de Maud Alpi de ce point de vue s’inscrit dans une lignée qui comprend aussi bien Cousteau, nous introduisant à la beauté et à l’inquiétante étrangeté des fonds sous-marins, que Resnais nous mettant face à l’horreur des camps de concentration, ou encore Herzog nous embarquant dans les délires meurtriers d’un Conquistador, ou encore Coppola, Cimino, Malick ou Kubrick nous plongeant dans l’enfer de la guerre. C’est aussi un voyage au bout de quelque chose que nous propose Gorge Coeur Ventre, là où, ni en vrai ni en film, nous ne sommes jamais allés.

Gorge Coeur Ventre, sans en dire trop, est aussi un film d’amour et d’amitié – entre un homme et son chien. Une histoire avec de la violence et de la douceur, de l’amour et du conflit, de l’oppression et de la résistance. Une histoire de relation difficile avec des humains et des animaux, quelque chose qui pourrait donc rappeler les Misfits de John Huston – mais tout cela reste approximatif tant l’univers construit par Maud Alpi possède une esthétique qui lui est propre. C’est aussi à plusieurs égards un film politique – plus précisément : est politique l’ensemble des rapports ambivalents, difficiles, critiques, entre le personnage central chien, son maître-ami humain, et son peuple – les chiens, agneaux, moutons, vaches, cochons. Tant de belles choses encore pourraient être évoquées, et devront l’être quand le film aura vécu sa première vie, en salle : la lumière, un moment de musique, les visions du chien, le visage de la vache, le mouton, les cochons, leur résistance.

Produire un autre regard c’est voir et faire voir autre chose, mais c’est aussi voir et faire voir autrement, d’une autre manière, ce qu’on a déjà vu, parfois ce qu’on voit tous les jours, ce qui nous est familier au point qu’en fait on ne regarde plus. Tenir un regard, soutenir du regard, prêter attention à ce que nos yeux conditionnés pour cela ne font que survoler, ou inversement survoler nonchalamment, le regard vague et l’écoute flottante, les objets nobles et vénérables auxquels nous sommes assignés – sur le mode de l’injonction à l’émerveillement ou à la fascination. Voir autrement c’est aussi se retrouver embarqué, toujours grâce à ce dispositif particulier que résument les mots mise en scène, dans une « expérience de perception » – comme il y a des « expériences de pensée ». S’aventurer par exemple à regarder comme possiblement beau et important ce qui est désigné comme laid ou insignifiant par toute une imagerie – et plus encore qu’une imagerie tout un corpus de paroles et d’écrits, assignant à chaque image une légende qui nous indique ce qu’il faut voir, le sens de ce qu’il faut voir, et sa valeur éthique et esthétique. Ou inversement s’aventurer à voir comme laid ce qui nous est depuis toujours présenté comme beau, ou encore à voir comme discutable, étrange, injuste, ce qui nous est présenté comme allant de soi, évident, naturel, normal. Ces moments de remise en question, d’exercice spirituel, de transformation de soi par la confrontation bouleversante avec la beauté, l’émotion, la sensation, sont suffisamment rares et précieux pour que je redise, une fois de plus, qu’il faut aller voir Gorge Coeur Ventre. Sans trop dire je peux dire qu’à travers l’histoire d’un homme, d’une compagne et d’un compagnon humains, d’un compagnon chien, et puis de vaches et de cochons, à travers surtout une certaine manière de regarder et filmer ces différents protagonistes, c’est notre regard et notre rapport à l’animal qui très profondément se transforme – à l’animal que nous sommes, et à tous ceux que nous ne sommes pas. Des mots de Gilles Deleuze me reviennent en tête, sans cesse, depuis que j’ai vu Gorge Coeur Ventre :

« Mais quand c’est trop beau pour nous, qu’est-ce qui se passe ? (…) Quand c’est trop beau, ou quand c’est trop injuste… Il y a des cas où on est un peu malade, ou bien on se retrouve un peu humain et on se dit “merde”, et on reste les bras ballants. On a vu quelque chose. Ça peut être juste un petit ruisseau, mais on a vu quelque chose. Alors, ou bien on s’empresse d’oublier, ou bien on ne sera plus tout à fait le même : on aura vu quelque chose (…) Là, par exemple, vous verrez dans un atelier un travail d’usine particulièrement dur, et puis votre esquive sensorimotrice, “Faut bien que les gens travaillent”, ça ne vaudra plus, même à vous ça paraîtra dérisoire. Vous aurez aperçu, vous aurez entrevu quelque chose dont vous ne reviendrez pas (…). Il s’agit de devenir voyant, pour dénoncer, même dans le plus quotidien, quelque chose qui est intolérable, ce que William Blake appelait l’empire de la misère, l’empire de la misère hors de nous et en nous. Car c’est la même misère qui est la notre et qui est celle que nous subissons hors de nous. Et devenir visionnaire, pour Blake, c’était l’œuvre du poète, mais d’un type nouveau de poète, celui qui avait une espèce de tâche révolutionnaire, en un sens nouveau : celle de nous apprendre à voir. » [3]

Cela peut paraître inutilement lyrique mais cela ne l’est pas : quiconque a été un jour bouleversé par un film comprend ce dont il s’agit. Et quiconque aura vu Gorge Coeur Ventre comprendra que ces mots lui sont appropriés. Ils ne sont pas excessifs, ils disent avec précision ce que le film donne à voir : concernant les animaux que nous sommes, ceux que nous ne sommes pas, et le rapport entre les deux, Maud Alpi a vu quelque chose de trop beau d’une part, et d’autre part quelque chose de trop injuste. Quelque chose que beaucoup d’entre nous avons pu entrevoir, enfants, mais qu’on s’est empressé de nous faire oublier, à coup d’esquives sensori-motrices – en sortant de Gorge Coeur Ventre vous comprendrez tout de suite : quelque chose de pas si loin, d’ailleurs, du « Faut bien que les gens travaillent » dont parle Deleuze. En sortant de Gorge Coeur Ventre vous comprendrez que les mots de Deleuze ne sont pas de vains mots : Maud Alpi a été voyante. Elle a vu quelque chose qu’elle n’a pas oublié. Elle est devenue visionnaire et nous a donné à voir ce qu’elle a vu, et ce faisant elle nous apprend à voir. Du trop beau et du trop injuste. L’empire de la misère, à l’extérieur de nous, et en nous. Jamais je n’avais vu comme ici les animaux humains, et surtout non humains, leur beauté, leur dignité, notre parenté avec eux, leur visage – je dis visage parce que le film contient de sublimes images de visages et parce que je pense souvent, aussi, depuis que j’ai vu ce film, aux écrits d’Emmanuel Levinas :

« Que dit le visage quand je l’aborde ? Ce visage exposé à mon regard est désarmé. Quelle que soit la contenance qu’il se donne, que ce visage appartienne à un personnage important, étiqueté ou en apparence plus simple. Ce visage est le même exposé dans sa nudité. Sous la contenance qu’il se donne perce toute sa faiblesse et en même temps surgit sa mortalité. À tel point que je peux vouloir le liquider complètement, pourquoi pas ? Cependant, c’est là que réside toute l’ambiguïté du visage, et de la relation à l’autre. Ce visage de l’autre, sans recours, sans sécurité, exposé à mon regard dans sa faiblesse et sa mortalité, est aussi celui qui m’ordonne : "tu ne tueras point". Il y a dans le visage la suprême autorité qui commande, et je dis toujours, c’est la parole de Dieu. Le visage est le lieu de la parole de Dieu. » [4]

Profondément, intensément, violemment serais-je tenté de dire s’il n’y avait pas aussi dans ce film une singulière délicatesse, Gorge Coeur Ventre bouscule, interroge, puis continue après sa vision de nous habiter et de transformer notre regard, notre perception du monde, de l’animal, celui que nous sommes et les autres. Ce sont nos yeux qui reçoivent la violence comme la beauté, et c’est bien à la gorge, au coeur, au ventre que nous sommes pris : c’est émotionnellement et non intellectuellement que cette oeuvre nous transforme puis nous réforme – même si bien entendu notre intelligence se trouve alors convoquée, interpellée.

J’ai parlé au début d’un grand film, parce que c’est ainsi qu’en général on qualifie une oeuvre qui conjugue, comme celle-ci, la beauté formelle et la puissance de transformation de soi. On dit que le film est grand quand il est plus et mieux que bon ou beau, quand le voir est un exercice spirituel en même temps qu’une expérience sensible. Mais finalement grand est un mot qui ne convient pas bien, et pas seulement parce que le film est un petit objet, de courte durée (une heure vingt). C’est plutôt que l’opposition et la hiérarchie entre le grand et le petit, et aussi entre les grands et les petits, fait partie de ce qui est questionné, révoqué, rendu nul et non avenu par la puissance de Gorge Coeur Ventre. Parce que l’opposition entre le grand et le petit n’est pas sans rapport avec d’autres rapports binaires et hiérarchiques comme la tête et la gorge-le coeur-le ventre, l’homme et l’animal, le haut et le bas, le pur et l’impur, le masculin et le féminin, le clair et le sombre, tous sur-codés par le bien et le mal. Parce que cette folie de la grandeur et cette bêtise binaire structurent notre monde brutal, son imagerie et ses légendes, ses esquives sensori-motrices – ce monde trop injuste, qui méprise ce qui est trop beau, et ne sait que l’abattre et le dévorer.

Je ne dirai donc pas de Gorge Coeur Ventre qu’il est grand mais que c’est un film important, un film précieux, un film unique. Petit, obscur, impur, tout ce que vous voulez mais beau, intelligent, sensible, à un degré qu’il est rare de voir atteint dans les salles de cinéma. Un objet esthétique, poétique, chargé en même temps d’une incroyable puissance éthique, et d’une portée théologique et politique. Un film qui nous transforme donc et nous rend à notre tour plus sensible. Plus humain, je ne peux décemment pas le dire. Plutôt plus animal. Plus vivant certainement. Un film en tout cas qu’il faut, très vite, avant que l’économie de marché ne l’ait chassé des salles, courrir voir et faire voir.

P.-S.

Gorge Coeur Ventre de Maud Alpi sort en salles le 16 novembre 2016

Notes

[1] Comme j’ai pu en proposer sur des films classiques et consacrés comme L’Arnaqueur, Mulholland Drive ou Céline et Julie vont en bateau.

[2] Friedrich Nietzsche, La philosophie à l’époque tragique des Grecs, Folio essais, 1990. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Editions de Minuit, 1992

[3] Gilles Deleuze, Cinéma, 1984, Coffred 6 CD.

[4] Emanuel Lévinas, Altérité et transcendance, Editions Fata Morgana, 1995