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Quand les mots tuent

À propos de la guerre israélienne de l’information

par Mona Chollet
17 janvier 2009

Parce que, malheureusement, rien n’a fondamentalement changé dans la manière dont les médias dominants couvrent – dans tous les sens du mot – l’occupation israélienne, et le lot de violences qui l’accompagnent, nous reproduisons, à l’heure où les massacres se poursuivent à Gaza, la remarquable recension que Mona Chollet faisait, en septembre 2002, d’un livre important : La guerre israélienne de l’information, de Denis Sieffert et Joss Dray.

« Le propre de la désinformation, ce n’est pas d’exprimer une vérité, c’est de rendre vraie une affirmation à force de répétitions. Ce qui paraîtra excessif le premier jour deviendra évident au bout d’un mois. »

C’est bien ce mécanisme que l’on voit à l’œuvre dans le conflit israélo-palestinien ; un mécanisme d’une efficacité si redoutable, que les plus ardents partisans d’une paix juste au Proche-Orient peuvent constater qu’il ne les a pas, eux non plus, complètement épargnés. L’ouvrage de Joss Dray et Denis Sieffert, La guerre israélienne de l’information  [1], a d’abord le mérite d’identifier clairement comme tel le phénomène qui lui donne son titre. Il tente de dissiper

« un rideau de fumée à l’abri duquel on a semé la mort dans une proportion jamais atteinte dans cette région depuis la guerre de 1973 ».

C’est dire tout l’enjeu de ce petit livre. Directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Politis, Denis Sieffert synthétise et approfondit ici le travail de réfutation auquel il s’est déjà livré, semaine après semaine, dans les colonnes de son journal. La photographe Joss Dray apporte quant à elle sa connaissance de la société palestinienne – le livre comporte également un cahier de ses photos.

C’est à juillet 2000 et à l’échec du sommet de Camp David que les auteurs font remonter le début de la grande offensive communicationnelle du gouvernement israélien. Il s’agit alors de faire porter à Yasser Arafat la responsabilité de l’échec du sommet, en propageant l’idée qu’il a refusé « l’offre généreuse » ou « historique » que lui faisait le premier ministre Ehud Barak. La formule selon laquelle « Arafat a voté Sharon » fait florès dans la presse française. En Israël, on veut y voir la preuve de la fourberie du vieux leader : il n’aurait signé les accords d’Oslo que par ruse ; il ne voudrait pas réellement la paix, et son objectif resterait la destruction d’Israël. Les propositions faites à Camp David par la partie israélienne – à prendre ou à laisser – n’étant connues que très vaguement, la rumeur se répand qu’Arafat aurait refusé le partage de Jérusalem et le retour aux frontières de 1967.

Or rien n’est plus faux, comme l’ont clamé par la suite plusieurs observateurs – à commencer par le conseiller de Bill Clinton pour les affaires arabo-israéliennes, Robert Malley. Il n’était question d’établir une souveraineté palestinienne que sur des quartiers périphériques de la ville sainte ; comme le résumait un négociateur palestinien cité par Le Monde :

« On discute de Paris occupé, on vous rend Créteil, vous n’avez qu’à l’appeler Paris. »

Quant aux territoires proposés, ils sont constitués de trois minuscules entités sans aucune continuité. En reconnaissant l’Etat d’Israël, les Palestiniens ont déjà fait leur deuil de 78% de la Palestine historique :

« Ils ne peuvent accepter de se livrer à un nouveau marchandage sur les 22% restants. Et cela pour entériner l’installation de nouveaux colons israéliens organisée en violation des accords d’Oslo. »

Un refus incongru de se soumettre à la loi du plus fort

Car là est bien le problème que personne ne veut voir : depuis 1993, « c’est tout le paysage qui a été transformé ». Le nombre de colons a doublé ; les routes de contournement se sont multipliées ; un mur de nouvelles implantations coupe Jérusalem-Est de la Cisjordanie. Quand ils arrivent à Camp David, les Israéliens ont pris quatre ans de retard sur le calendrier de retrait défini par Oslo. Ehud Barak se refuse toujours à appliquer l’accord de Wye River, et il vient de relancer la colonisation « dans une mesure inégalée depuis 1993 ».

Avec cela, Shlomo Ben Ami, négociateur à Camp David et ministre des Affaires étrangères à partir d’août 2000, s’offre le luxe de se dire

« préoccupé par cette tendance au sein du camp palestinien à perpétuer le processus de paix »...

A Camp David, il s’agit, écrivent Joss Dray et Denis Sieffert,

« sept ans après Oslo, de tout renégocier en s’adaptant au fait accompli imposé par les Israéliens ».

Le débonnaire Shlomo Ben Ami va être l’homme-clé de la campagne de désinformation lancée par l’entourage de Barak. Juif d’Afrique du Nord, professeur d’histoire, il fait

« un ambassadeur séduisant auprès de la gauche israélienne, des intellectuels et des journalistes européens friands d’analyses nuancées ».

L’entreprise aura pleinement réussi. On se souvient pour notre part d’un mémorable entretien à Télérama  [2] dans lequel Ben Ami affirmait, devant un reporter subjugué par sa « hauteur de vue », que

« négocier, ce n’est pas rechercher un accord juste, mais trouver une solution à un problème »...

Ce qui avait du moins le mérite de la franchise.

En somme, ce qui provoque des réactions offusquées dans l’ensemble du monde lors de l’échec de Camp David, c’est le refus palestinien de se soumettre à la loi du plus fort. L’inéluctabilité de cette loi, tout le monde semble l’avoir déjà intégrée, plus ou moins consciemment. Les auteurs montrent comment, dans les années qui suivent Oslo, la colonisation est traitée par les observateurs étrangers comme un fait négligeable. Lors de la victoire de Benyamin Netanyahu aux élections, en mai 1996, le correspondant de TF1, Patrick Bourrat, déclare que

« même si Netanyahu avait promis de relancer la colonisation, il s’est démarqué des faucons nationalistes comme Ariel Sharon ou Rafaël Eytan ».

Or, glissent les auteurs,

« pour les Palestiniens, la confiscation des terres, les expropriations, les démolitions de maisons et les créations de zones interdites ne sont pas exactement des anecdotes. C’est l’essence même du conflit. Ce sont ces violences, invisibles dans nos médias, qui vont pousser à l’exaspération tout un peuple ».

Dans les médias occidentaux, pendant toutes ces années,

« le cheminement de l’Histoire n’apparaît pas remis en cause. Ou, s’il l’est, c’est du point de vue israélien, en soulignant l’irrédentisme meurtrier des extrémistes palestiniens ».

Et de conclure :

« L’histoire qui nous est racontée, c’est l’Histoire d’Israël perturbée par des Palestiniens peu conciliants. »

Une focalisation obsessionnelle sur Arafat

L’entreprise de communication visant à démolir Arafat ne fait que débuter ; elle s’intensifiera évidemment avec l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon - Sharon à qui Barak, par sa propagande autour des « offres généreuses » prétendument refusées par les Palestiniens à Camp David, a ouvert une voie royale. Comme le soulignent les auteurs,

« Les mots peuvent tuer. Mais rarement des mots auront autant coûté de vies humaines que ceux-là, qui ont légitimé les funestes projets d’Ariel Sharon. »

On enferme le président palestinien dans une typologie dont on devine sans mal le racisme latent – Arafat, c’est un peu l’Arabe de Tintin. Un soupçon continuel pèse sur lui ; chacun de ses mots ou de ses actes est décortiqué – examen auquel bien peu d’hommes politiques résisteraient :

« Rarement la presse se sera permis avec autant d’impudence de juger un homme jusqu’au tréfonds de lui-même. »

Peu à peu, sous ce travail de sape, le leader palestinien change de visage :

« Il n’était pas le modéré au sein d’un mouvement palestinien qui a son lot d’irrédentistes, il était leur complice et peut-être même leur chef occulte. »

Sauf que, bien évidemment,

« ce n’est pas le “terroriste” qui est traqué derrière Arafat, mais le signataire des accords d’Oslo ».

Oslo, cauchemar de Sharon. Faisant feu de tout bois pour discréditer son ennemi, le vieux général ira jusqu’à fustiger, en mai 2002, au lendemain de la meurtrière Opération Rempart, la « corruption » d’Arafat :

« La bataille contre la corruption, s’insurgent Dray et Sieffert, c’est la bataille, depuis longtemps entamée, de la société palestinienne elle-même. Ce ne peut être celle du colonisateur. Ce ne peut être le cent unième argument d’Ariel Sharon pour liquider Arafat. Comment l’homme qui vient d’ordonner la destruction des maisons, des écoles, des bibliothèques, des hôpitaux, des ordinateurs, l’éventration des routes et des canalisations d’eau aurait-il pu d’un seul coup faire croire qu’il se souciait de justice au sein de la société palestinienne ? »

Mais le principal effet de cette focalisation obsessionnelle sur Arafat est de personnifier à outrance la cause palestinienne :

« Le peuple n’existe pas. L’histoire tout entière se passe dans la tête d’un stratège retors : Arafat. »

Au moment de Camp David, les négociateurs israéliens

« orientent la lumière du projecteur sur l’homme Arafat. On évoque très peu le contenu des discussions, sinon par de vagues formules répétées sans examen ; on ne parle jamais de la situation réelle sur le terrain, de la misère des Palestiniens qui s’est aggravée depuis Oslo, du sentiment collectif et massif de s’être fait berner depuis sept ans ».

La distorsion culmine en mars 2002 : le 12, Sharon rend une certaine liberté de mouvement à Arafat. Au même moment, l’offensive de l’armée dans les camps fait 20 morts :

« Mais la plupart de nos journaux commentèrent avant tout “un geste de bonne volonté”. »

Joss Dray et Denis Sieffert notent que, dans les médias français, les éditorialistes se montrent bien plus perméables à la communication israélienne que les correspondants travaillant sur le terrain – ce qui produit parfois de bizarres dissonances dans les pages d’un même journal. Mais les auteurs étudient aussi l’effervescence qui règne dans les pages « débats », squattées par « un petit groupe d’intellectuels qui entretiennent avec Israël le rapport qu’entretenaient jadis les communistes français avec Moscou », et qui adoptent une

« posture tribale d’autant plus absurde que la plupart d’entre eux affichent des principes républicains incompatibles avec la moindre manifestation de communautarisme ».

Ces pages de tribunes libres sont un terrain d’épanouissement rêvé pour la propagande :

« Pourvu que l’on ait une renommée dans le microcosme de la presse et de l’édition, on peut proférer d’énormes contrevérités ou de douteuses approximations sans s’exposer à une réplique immédiate. »

Les attentats du 11 septembre 2001 ont encore accru l’hystérie de leurs plus grands habitués, qui ont saisi l’occasion de « dissoudre le conflit colonial israélo-palestinien dans une guerre de défense des valeurs occidentales » :

« Le conflit israélo-palestinien a été récupéré par le choc des civilisations. La révolte palestinienne n’est plus, pour certains éditorialistes, qu’une manifestation du “délire islamiste”. »

Dans Libération du 19 octobre 2001, Marc Lévy, membre du comité directeur du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), cité par nos auteurs, définit ainsi, sans rire, les enjeux de la situation au Proche-Orient :

« Démocratie contre fanatisme, pluralisme contre autocratie, rationalité contre mythologies, éducation contre obscurantisme. »

« Bannir tout contexte réel »

La démarche commune à tous ces intellectuels est d’abstraire le conflit de toute réalité politique en l’expliquant uniquement par la violence atavique des musulmans : pour l’un des plus prolifiques d’entre eux, Jacques Tarnero, par exemple, dray et Sieffert soulignent que

« le problème palestinien est sans rapport avec la colonisation juive, l’occupation militaire ou l’asphyxie économique. Il réside tout entier dans une sorte de tropisme comportemental, de fanatisme endogène » ;

Idem pour Claude Lanzmann, qui écrit dans Le Monde :

« La haine préexiste à ce dont elle prétend se nourrir ou s’originer. »

Les auteurs ironisent amèrement :

« On mesure, dans ce schéma, à quel point le démantèlement des colonies juives de Cisjordanie et de Gaza serait en effet inopérant et vain »

Précurseur de ce courant avec son livre Le sanglot de l’homme blanc, en 1983, Pascal Bruckner, également dans Le Monde, frappe de la même opprobre toute tentative de trouver des causes ailleurs que dans la « culture » des intéressés :

« La recherche éperdue des causes, même si elle part d’une bonne intention, fait fausse route : la culture de l’excuse, l’explication par le désespoir, l’humiliation, exonèrent l’acte de son horreur et débouchent sur la tentation de l’indulgence. »

Mais le grand champion de cette démarche consistant à « bannir tout contexte réel » reste Alain Finkielkraut. Nos auteurs y voient

« une sorte de vœu de chasteté philosophique. Il n’y a plus rien à comprendre ni à expliquer, contentons-nous de faire la guerre. La lourde silhouette d’Ariel Sharon se profile derrière l’intellectuel défroqué ».

Curieusement, le terrorisme intellectuel initié par un Pierre-André Taguieff – auteur de La nouvelle judéophobie – et consistant à accuser d’antisémitisme tous ceux qui critiquent la politique israélienne, ce que nos auteurs appellent la méthode « marabout-bout de ficelle », occupe dans le livre moins de place qu’il n’aurait pu. Sans doute parce que, par la remarquable grossièreté des méthodes employées, il s’est vite discrédité lui-même. Rien d’étonnant cependant si tous ces intellectuels préfèrent « des explications ahistoriques » :

« Pour eux, mieux vaut une guerre de religion qu’une guerre coloniale. Une guerre de religion n’a pas de fin : elle ignore le droit et les frontières, elle peut demeurer à jamais irrésolue. Dans son intemporalité et son irrésolution, elle profite naturellement à celui qui a intérêt au statu quo, c’est-à-dire à celui qui a l’avantage des armes. »

Joss Dray et Denis Sieffert signalent aussi le harcèlement et les manœuvres d’intimidation, voire les menaces, dont sont victimes les journalistes qui prétendent exercer leur métier selon leur conscience. Car

« une approche identitaire, clanique, du conflit du Proche-Orient, comme de ses répercussions en France, ne peut évidemment s’accomoder d’une presse libre ».

Le journaliste de France-Inter Daniel Mermet, producteur de l’émission Là-bas si j’y suis, en a fait les frais en mai 2002, lorsque l’association Avocats sans frontières, présidée par Gilles-William Goldnadel, lui a intenté un procès – qu’elle a perdu – pour « antisémitisme ». En Grande-Bretagne, le correspondant de The Independant, Robert Fisk, qui arpente depuis vingt-six ans le monde arabo-musulman, est abreuvé de messages et de lettres d’insultes ; des sites orduriers lui sont consacrés [3].

La réticence européenne à criminaliser le peuple palestinien irrite beaucoup, semble-t-il, ceux qui soutiennent la politique israélienne actuelle :

« Cette vision française et européenne du conflit, assez éloignée du manichéisme américain, puise son origine dans une analyse plus profonde. Au cœur du conflit, il y a la question coloniale. Toute autre grille de lecture dérive tôt ou tard vers des explications ataviques et une forme de racisme. »

C’est la persistance dans cette voie, pourtant la seule honorable, qui vaut à la France, aux Etats-Unis, une réputation de pays « antisémite ».

Le parti pris derrière « la routine des mots »

Si Joss Dray et Denis Sieffert analysent les offensives communicationnelles du gouvernement israélien et de ses relais, ils se penchent également sur le traitement médiatique routinier de l’actualité du Proche-Orient. Ils montrent comment la volonté affichée de s’en tenir aux « faits » peut aboutir à faire du journaliste le relais zélé de la propagande :

« Lorsque Sharon dit : “Je tiens Arafat pour unique responsable de l’attentat”, nos médias audiovisuels traduisent : “Sharon tient Arafat pour unique responsable de l’attentat”. Lorsque Sharon déclare le leader palestinien “hors jeu”, la radio tempère : “Sharon déclare Arafat hors jeu.” On imagine ce que retient l’auditeur. En dépit de la fragile précaution de langage, on voit bien le rôle d’amplificateur d’une formule qui, faute d’être jamais démontrée, demeure à l’état d’acte de propagande. »

Denis Sieffert et Joss Dray pointent également une « obsession de la symétrie » entre occupant et occupé, symétrie que le journaliste « confond avec l’impartialité », et qui lui fait courir le risque de travestir « une réalité qui, elle n’est pas toujours équitable ». Le parti pris niche parfois aussi dans

« les mécanismes de répétition, les mots routiniers qui circulent sans qu’on y prenne plus garde, et que jamais on n’interroge ».

Ainsi cette annonce de titres, en ouverture du journal de France-Inter, le 10 mars 2002 :

« Les espoirs de paix réduits à néant par de nouveaux attentats. »

Perplexes, nos auteurs interrogent :

« Quel est donc cet “espoir de paix” que l’attentat aurait “réduit à néant” ? Quelle offre généreuse d’Ariel Sharon ou de George W. Bush allait être remisée dans un tiroir par la faute de cette bombe de trop ? A moins qu’il ne faille poser la question différemment : pourquoi les attentats palestiniens anéantiraient-ils davantage les espoirs de paix que les obus meurtriers de l’armée israélienne dans les ruelles étroites des camps de réfugiés ? »

Autre expression rabâchée sans explication : quand un attentat est revendiqué par les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, on précise qu’il s’agit là d’une organisation « proche du Fatah de Yasser Arafat ». Or,

« rares sont les journalistes qui tenteront d’expliquer que l’occupation a autonomisé des pouvoirs locaux qui se détachent de l’autorité d’Arafat ».

« Il a ses conceptions, nous avons les nôtres », dit un chef local du Fatah à Naplouse, parlant d’Arafat, quand un journaliste de France 2 lui demande comment il peut approuver les attentats-suicides alors que le président s’y oppose. Le 15 mars, les auteurs relèvent aussi ce stupéfiant « chapeau » d’un article du Monde, qui évoque une « relative accalmie » dans la région, avant d’ajouter :

« Onze Palestiniens ont néanmoins été tués. »

Ils commentent :

« On n’en finira jamais d’analyser ce “néanmoins”, échappé comme un terrible lapsus de notre subconscient occidental. »

Dressant le bilan de leur étude d’une période donnée, ils en arrivent à cette conclusion :

« Onze morts palestiniens entrent dans la catégorie journalistique “relative accalmie” ; tandis qu’un mort israélien marque la fin d’une “accalmie de courte durée”. »

Un traitement qui « survalorise la violence et la haine »

Constatant que la propagande israélienne a largement réussi à accréditer l’image d’une société palestinienne entièrement terroriste, ils observent en dernier ressort :

« Le regard de la presse opère souvent une sélection qui valorise la violence et le pire. Ce n’est pas ici nécessairement un choix idéologique. Ce qu’on appelle plus ou moins improprement les “lois de l’information” agissent dans ce sens. C’est aussi tout simplement la société du spectacle. Même quand le “spectacle” est mortifère. »

Dans la dernière partie du livre, ils donnent la parole à des femmes des comités de quartiers de Ramallah – un visage de la société palestinienne qui ne fera jamais l’ouverture des journaux télévisés, mais qui n’en est pas moins tout aussi réel que celui du terrorisme :

« Il ne s’agit pas de céder à un quelconque angélisme, ni à une idéalisation d’un peuple “martyrisé”. Il ne faut pas méconnaître cette autre réalité dont se repaissent la plupart des médias. Mais celle dont témoignent ces femmes mérite au moins autant notre regard. Sans compter qu’elle délivre aux Israéliens qui veulent la paix un autre message, aux antipodes de celui de leurs chaînes de télévision qui survalorisent la violence et la haine. Elle devrait rendre l’espoir à ceux qui ne sont pas dupes d’une représentation de tout un peuple caricaturé dans la barbarie. »

Et ils font remarquer :

« Ce que nous choisissons de voir au cœur de la société palestinienne, ce que nous voulons en retenir nous dit au moins autant de choses sur nous-mêmes que sur les Palestiniens. »

Cette fascination hypnotique de la violence, de nombreux médias de la communauté juive de France ont choisi de s’y complaire. Joss Dray et Denis Sieffert relèvent l’alarmisme du mensuel L’Arche, qui publie, en même temps qu’un dossier sur le « pogrom de Durban » – suite à la conférence mondiale des Nations unies sur le racisme qui s’est tenue en Afrique du Sud en septembre 2001, et où des ONG palestiniennes et arabes ont qualifié le sionisme de « racisme » – la charte du Hamas :

« Document en effet totalement raciste et absolument effrayant. Comme peuvent l’être les discours racistes de feu le rabbin Kahana, fondateur du mouvement juif extrémiste Kach. Que voulait-on ainsi démontrer ? Si l’on avait remis cette publication dans le champ politique, on aurait probablement conclu que le Hamas était un courant raciste et violent de la société palestinienne. On se serait interrogé sur les raisons de l’énorme gain d’influence d’un mouvement qui était groupusculaire quinze ans plus tôt. On en aurait certainement déduit qu’il était urgent d’aider d’autres courants palestiniens à faire barrage au Hamas. Peut-être même Yasser Arafat, en dépit de ses innombrables défauts. Mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que telle n’était pas la démarche des auteurs du dossier. (...) Sa lecture en devient terrifiante, sans autre issue que l’autodéfense et l’affrontement. Associé aux sombres prophéties de l’après-Durban, il produit un effet fantasmagorique : ce numéro de L’Arche sollicitait la peur, qui, comme nul ne l’ignore, n’est pas bonne conseillère. »

Ainsi, il se produit une « confusion entre la partie et le tout », et la pluralité de la société palestinienne disparaît.

Louable travail de remise en perspective et de relativisation. Le problème – Joss Dray et Denis Sieffert en sont bien conscients – c’est que

« à force de vouloir imposer une représentation violente de la société palestinienne, les responsables israéliens et certains médias finissent, tôt ou tard, par produire une réalité qui ressemble à cette représentation. La désinformation n’est pas seulement un travestissement de la vérité. Elle finit aussi par transformer la réalité. »

C’est le sens de l’inquiétude qu’exprimait en mai 2002 le militant israélien de la paix Michel Warschawski, dans un entretien pour la revue Vacarme :

« On est dans un processus d’ethnicisation du conflit. (...) Les Palestiniens n’existent plus comme entité humaine : ils sont le terrorisme. Face à nous, il n’y a plus un peuple, contre lequel on se bat, qu’on tue, même, parce qu’on a des désaccords sur les frontières, sur les ressources, mais un fléau. C’est pourquoi le débat sur le massacre ou non à Jénine est un débat vaseux : la question n’est pas le nombre de morts, mais cette armée – et cette jeunesse – pour qui l’autre n’existe plus comme être humain. »

Il n’y a pourtant rien d’autre à faire que ce à quoi se sont attelés Joss Dray et Denis Sieffert, même s’ils auront sans doute l’impression de vider l’océan avec une petite cuillère. Au moment où paraît leur livre, on lit dans L’Humanité  [4] cette information : Olivier Guland, rédacteur en chef de Tribune juive, a demandé à quitter ses fonctions en bénéficiant de la clause de conscience. Il dénonce un « changement d’orientation » du bimensuel et affirme avoir « subi des pressions pour renoncer à une couverture pluraliste de la communauté juive et de l’actualité au Proche-Orient » :

« Tout se passe aujourd’hui comme si la communauté juive organisée devait se comporter comme la représentante en France d’un Etat étranger et se sentait obligée de défendre les positions les plus radicales d’Israël. »

Rien qui incite à l’optimisme.

P.-S.

Ce texte est paru en septembre 2002 sur le site Périphéries. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de son auteure.

Notes

[1Joss Dray et Denis Sieffert, La guerre israélienne de l’information, La Découverte, 127 pages.

[219 décembre 2001

[3L’acteur John Malkovich a même cautionné ce déferlement de haine en déclarant lui-même publiquement qu’il voudrait « tuer » Robert Fisk

[411 septembre 2002