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Quelques commentaires à propos de " Tirs croisés " (Première partie)

Une lecture critique (accablante) du dernier livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, par Sadri Khiari (docteur en science politique, membre du Conseil national des libertés en Tunisie (CNLT), membre fondateur du RAID-ATTAC Tunisie

par Sadri Khiari, Janvier 2004

Qu’est-ce qui fait qu’un livre mérite qu’on en parle ? Si c’est le sérieux et la rigueur conceptuelle alors Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, co-écrit par Caroline Fourest et Fiammetta Venner [1], les fondatrices de la revue Prochoix, ne justifie pas qu’on s’y arrête. Si c’est l’originalité de la thèse, l’étrangeté du propos, la pertinence de l’argumentation, ou tout bonnement sa capacité à stimuler la réflexion, dans ce cas, on fait bien de se taire. Si un livre suscite les commentaires par la richesse des informations fournies, l’authenticité du témoignage, la puissance éthique ou même le talent littéraire, alors Tirs croisés impose le silence. Je me dois donc d’avouer que la seule raison qui m’a incité à écrire le texte qui va suivre est l’exaspération qui s’est emparée de moi à la lecture de ce livre. Dans un réflexe sado-masochiste et voyeur, comme lorsqu’on relit 10 fois la description d’un horrible meurtre, je n’ai pu retrouver mon calme qu’en le lisant jusqu’au bout - jusqu’à la lie, devrais-je dire - et qu’en rédigeant ce commentaire très partiel - ce que je regrette - et sûrement très partial !

Tirs croisés est le prototype même du livre qui promet la rigueur et n’offre que le plus mauvais style journalistique. Superficiel, caricatural et manichéen, cultivant le sensationnel et l’anecdote, élevés au rang de preuves et d’arguments massus, Tirs croisés remplace l’analyse des courants politiques qui se réclament du religieux par le récit d’événements odieux censés illustrer leur politique : lapidations, enfermements, assassinats, etc..Ne manquent que quelques images que la photothèque de Paris-Match aurait pu leur fournir. Ce faisant, les deux auteures ont une intention louable. Elles se proposent de nous ouvrir les yeux : le clivage majeur qui traverserait aujourd’hui l’humanité oppose, nous expliquent-elles, Intégrisme et Laïcité. Le monde n’est pas menacé par un " choc des civilisations ", comme il a pu être dit, mais par l’offensive menée par l’ensemble des intégrismes - chrétiens, juifs et musulmans, alliés subjectivement et objectivement - contre la laïcité ; et ce depuis la fin des années 70. Au camp des intégristes, il serait urgent d’opposer le bloc des laïcs. Ce résumé est toutefois incomplet car une thèse complémentaire structure tout le livre au point souvent d’en constituer, semble-t-il, l’argument principal : la " dangerosité ", la " nuisance " ou la " nocivité " supérieure de l’intégrisme islamique par rapport aux autres intégrismes. Chaque chapitre du livre est ainsi conçu pour nous prouver que tous les intégrismes sont puissants et détestables mais que l’intégrisme islamique l’est encore plus ! L’Islam serait-il en cause ? Non, assurent Fourest et Venner, l’Islam n’est pas pire que les autres religions monothéistes ! Mais, l’intégrisme islamique, lui, est plus dangereux parce qu’il n’est pas confronté à des " contre-pouvoirs " comme c’est le cas dans les États démocratiques et laïques où se développent les autres intégrismes. Je ne pense pas avoir déformé leur propos et, pour tout dire, cette brève présentation pourrait suffire à montrer le caractère particulièrement contestable et fallacieux de leur argumentation.

Je ne vais évidemment pas discuter point par point les questions soulevées par ce texte ; je me contenterais d’en souligner la charpente logique. L’enchaînement argumentaire me semble, en effet, encore plus problématique que les multiples généralisations gratuites, informations tronquées, assertions et autres déductions non fondées (parfois contradictoires, du reste) qu’utilisent les auteures pour nous conduire aux conclusions qu’elles souhaitent.

Une première remarque concerne l’Intégrisme. Fourest et Venner n’utilisent pas de majuscule. Mais elles devraient. Car c’est bien d’un intégrisme substantialisé qu’elles parlent. " À nos yeux, écrivent-elles, l’" intégrisme " désigne la manifestation d’un projet politique visant à contraindre une société, depuis l’individu jusqu’à l’Etat, à adopter des valeurs découlant non pas du consensus démocratique mais d’une vision rigoriste et moraliste de la religion. "(12) Alors qu’il est déjà bien difficile de spécifier les dynamiques à l’œuvre à travers les courants qui se réclament d’une politique de l’Islam, les deux auteures les englobent tous dans une vaste catégorie incluant les intégrismes chrétien et juif. " Le lecteur sera peut-être surpris de trouver également mentionné le Vatican ou des mouvements catholiques non lefebvristes. Bien qu’institutionnalisée, cette vision du catholicisme n’est pas exempt d’effets secondaires intégristes sur le droit à l’avortement, la prévention du sida ou les droits des homosexuels - contre lesquels le Vatican mène une croisade active à la fois comme Etat et comme groupe d’intérêt, notamment dans les instances internationales. Dans ce cas, nous nous intéressons moins aux intégrismes en tant que groupes définis qu’aux manifestations de l’intégrisme. "(14, CMQS) Le Vatican ne serait pas intégriste en lui-même, comme peuvent l’être les réseaux lefebvristes, mais il produit de l’intégrisme et peut, à ce titre, figurer dans l’analyse. Le concept d’Intégrisme recouvre ainsi l’ensemble des phénomènes et des pratiques qui ont au moins des " effets secondaires " dits intégristes sans nécessairement s’incarner dans un groupe ou une institution dont la vocation affirmée serait " intégriste ".

L’Intégrisme de Caroline Fourest et Fiammetta Venner est une notion non-historique. Incarnation du mal absolu, immuable, il serait une substance homogène, imperméable à l’histoire, au politique, au particulier, à l’événement. L’intégrisme musulman, pour y revenir, serait la forme pure de l’Intégrisme, son incarnation non-altérée par les " aggiornamento " qu’auraient subi les autres religions, non-affaiblies par la sécularisation et les " contre-pouvoirs " établis par les sociétés démocratiques. Cet intégrisme musulman absolutisé serait Un de " la crise de succession de 656 " à nos jours, de Ben Laden ou Omar Bakri, leader londonien d’Al Muhajiroun, à Tariq Ramadan. Ou, plus exactement, ce dernier ne serait qu’une des formes dont se revêtirait l’Intégrisme éternel dont l’idéal-type semble être Omar Bakri, constamment cité, comme modèle, tout au long de l’ouvrage, alors qu’il représente une des tendances extrêmes de l’islam politique. Dans l’esprit des auteures, cet Intégrisme est naturellement " terroriste ", puisque le Jihad, avoué ou masqué, constitue le cadre de son action. Il est d’autant plus dangereux d’ailleurs lorsqu’il se présente sous la forme de la modération et de l’adaptation aux régimes politiques en place. " Olivier Roy note, écrivent les deux auteures, que de nombreux islamistes feignent de délaisser leurs ambitions de Jihad international au profit de centres d’intérêts plus pragmatiques et plus nationaux "(344, CMQS). J’ai souligné le verbe feindre car je serais bien surpris qu’il exprime la pensée d’Olivier Roy. Selon Fourest et Venner, en tous les cas, le renoncement au " Jihad international " ne serait qu’un " stratagème " pour se " démarginaliser " et renforcer leur " emprise juridique ". La stratégie hypocrite des prétendus islamistes modérés serait particulièrement payante : " Résultat, ils n’ont jamais eu autant d’impact juridique. (.) Résultat, loin de s’effondrer, les partis islamistes se font une cure de jouvence depuis le 11 septembre"(344) [2].

À cet Intégrisme métaphysique, très large et très extensible, s’oppose une Laïcité, valeur suprême, à la fois très étroite et très extensible. Très étroite, parce que la seule laïcité réelle, effective, quoique non sans limites, serait la laïcité française élevée au rang de modèle. Extensible car elle est censée inclure une multitude de valeurs positives (la démocratie, la libertés de choix, l’égalité des sexes, la justice, etc.) et très extensible car, finalement, elle existe même si aucune de ces valeurs n’est respectée, pourvu que la religion soit juridiquement écartée de l’Etat. Elle pourrait inclure ainsi tous les Etats qui s’en réclament dans leur Constitution, quelle qu’en soit la réalité pratique. Laïques la France, les Etats-Unis, les autres pays européens, la Turquie, l’Iran du Shah. Israël est également caractérisé comme un Etat laïc. Ce qui n’empêche pas Fourest et Venner d’écrire : " L’emprise religieuse a saisi l’Etat d’Israël dès sa naissance. "(299) " La pression mise, dès le départ par les orthodoxes explique en tout cas pourquoi Israël n’a jamais pu se doter d’une Constitution civile ; ce qui aurait nuit à leur emprise. "(300) Ou encore : " En 1953, sur leur insistance (aux religieux), une loi fut même votée pour élargir la juridiction des tribunaux rabbiniques en matière de mariage et de divorce. Ce qui est le signe flagrant d’une faille dans la laïcité affichée d’Israël est aussi le lieu où les Juifs religieux ont imposé leur pouvoir sur leurs concitoyens. En l’absence d’une Constitution garantissant à chaque citoyen une égalité de traitement, Israël fonctionne comme le Liban où n’importe quel pays non modernisé de l’ex-Empire ottoman. Chaque citoyen dépend de son culte pour tout ce qui est relatif à sa vie civile. "(300)

Cette conception étroite et large à la fois de la laïcité peut sembler confuse et discutable ; son avantage réside cependant dans la conclusion à laquelle elle va permettre d’aboutir en termes de perspectives stratégiques.

L’islam n’est pas en cause mais les musulmans, si !

Fourest et Venner le disent et le redisent : ce n’est pas l’islam en tant que religion qui est en cause. Les trois religions monothéistes dérivent les unes des autres ; elles n’aiment pas les femmes et les homosexuel(le)s, condamnent l’avortement et détestent la démocratie. Elles ne sont pas Pro-choix. Les textes autorisent cependant des interprétations diverses qui permettent d’accéder à la modernité laïque. Ainsi l’islam littéral, abstrait, n’est pas responsable de l’absence de démocratie dans les pays musulmans, nous rassurent les deux auteures de Tirs croisés. Il existe, en effet, une sourate qui souligne la nécessité de la " délibération " pour les affaires de la cité. " Un jour sans doute [3], les musulmans redécouvriront massivement la sourate de la délibération et en feront le point de départ d’un islam laïc. Malheureusement, pour l’instant, le sens de l’Histoire n’a guère joué en faveur des partisans de cet aggiornamento. "(318) Les " musulmans libéraux " restent pour l’instant très minoritaires [4] et l’Islam n’a pas encore fait son " aggiornamento " comme la chrétienté. La conception réactionnaire de l’Islam reste donc dominante dans le monde arabo-musulman (également absolutisé). Même si les partis intégristes ne sont pas (encore ?) partout au pouvoir, là où il y a Islam, l’Intégrisme - actif ou dormant - est dominant. Cette thèse traverse tout le livre et quoique puissent prétendre les deux auteures, cela signifie bien que l’islam - qui comme toute autre croyance n’existe que par son interprétation -, l’islam hégémonique, non pas l’Islam minoritaire des musulmans libéraux mais l’islam tel qu’il est majoritairement interprété, vécu et pratiqué est bien responsable de l’intégrisme musulman ou à tout le moins d’ " effets secondaires " intégristes. Et cet islam réellement existant, ce sont également les populations musulmanes " fanatisées " [5].

Les populations des pays arabes (et musulmans en général) sont, en effet, présentées comme particulièrement prédisposées à accueillir des interprétations intégristes de l’Islam. Cette affinité remonterait très loin dans l’histoire. Elle s’expliquerait par la faillite de la civilisation musulmane face aux progrès de la civilisation occidentale (judéo-chrétienne). Les musulmans ne parviendraient toujours pas à surmonter la " première vraie crise de succession ayant déchiré l’islam "(319) en 656. " Cet épisode, nous précisent Fourest et Venner, marquera à jamais la pratique politique au nom de l’islam. Elle génère notamment la théorie d’un califat sunnite nécessairement autoritaire, comme si la coercition était le seul moyen d’éviter un nouveau risque de division. "(319) Voilà donc l’origine de l’autoritarisme politique et de l’intégrisme dans les sociétés musulmanes jusqu’à nos jours. " C’est à la lisière de ce traumatisme qu’il faut lire la révolte des sociétés arabo-musulmanes vis-à-vis de l’Occident et le retard que cette opposition, bien compréhensible, leur a coûté. "(323) Le rejet de l’Occident sert de " prétexte " pour masquer ses propres échecs (mais pourquoi alors ce paternaliste " bien compréhensible " ?).

Pour surmonter le traumatisme historique de 656, les musulmans auraient ainsi privilégié une stratégie de l’évitement : ils se sont réfugiés, d’une part, dans le mythe d’un retour à l’âge d’Or de l’islam en expliquant leur décadence et leurs divisions par la trahison des préceptes originels et sacrés de leur religion ; d’autre part, ils ont fait porter la responsabilité de leurs faiblesses à un Occident triomphant et à ses valeurs. Ces convictions, toujours profondément enracinées dans l’esprit des peuples musulmans, détermineraient ainsi une sorte d’affinité élective avec l’intégrisme. La colonisation serait à interpréter avec la même grille. Ce que semblent lui reprocher Fourest et Venner, c’est d’avoir été un prétexte supplémentaire à l’extension de l’islamisme. La colonisation " peut se vanter d’avoir fait grossir les franges des réformistes fondamentalistes au détriment des réformistes sécularistes parmi les couches musulmanes les plus populaires du monde entier [sic]. L’unité des croyants n’était plus qu’une illusion depuis longtemps, mais la colonisation a révélé ce processus et a endossé le rôle du diviseur. En conséquence de quoi, elle a permis aux fondamentalistes d’apparaître comme des rassembleurs. " " Un autre de ses cadeaux empoisonnés pourrait être d’avoir rendu le monde arabo-musulman allergique au rationalisme. Le fait que ce rationalisme soit à la base des innovations techniques et commerciales ayant permis à l’Occident d’asseoir sa domination sur l’Empire ottoman en a fait des valeurs " maudites " - que l’on peut facilement présenter comme le symptôme de la civilisation ennemie. "

L’absence de démocratie serait de même inhérente à la civilisation arabe et musulmane : " la colonisation n’est pas directement responsable du manque de démocratisation qui existait avant elle et qui lui survivra dans les pays musulmans. " Il n’existe donc pas de solution de continuité entre les régimes politiques antérieures à la colonisation et ceux qui lui ont succédé. Loin de moi l’idée d’expliquer les dictatures post-coloniales par les seuls facteurs extérieurs mais la déstructuration socio-politique, la subordination et le réaménagement des systèmes économiques, les transferts de richesses en faveur des pays coloniaux, l’oppression culturelle, les massacres de populations, la répression des mouvements de libération, les guerres terribles et meurtrières qu’ont connus de nombreux pays colonisés pour retrouver leur indépendance, tout cela serait sans liens avec l’autoritarisme qui a caractérisé les Etats post-coloniaux !

La colonisation n’aurait été, nous suggèrent encore Fourest et Venner, qu’une parenthèse sans incidences négatives sur les colonies sinon involontaires, des sortes d’effets pervers nés de malentendus et de " cadeaux " mal reçus. Le principal tort de la colonisation aurait été d’avoir donné de nouveaux prétextes à l’intégrisme. La recherche d’alibis et de prétextes est, de manière assez symptomatique, une des explications privilégiée que nous donne Tirs croisés à propos des luttes anti-coloniales, anti-impérialistes ou anti-sionistes. " Par delà la seule question palestinienne, le mythe d’un califat restauré (.) permet à l’islamisme de rallier tous ceux qui, du Proche-Orient jusqu’en France, veulent croire que leurs frustrations quotidiennes ne dépendent pas d’eux mais des autres. Quels autres ? L’Occident, l’Amérique, les Juifs.. Tous ceux qui, en menant une politique colonialiste ou impérialiste, peuvent ressusciter, par opposition, l’unité des croyants. "(382) On pourrait multiplier les citations. La colonisation, l’impérialisme, Israël n’ont de responsabilités qu’en tant que révélateurs et ne sont finalement que des " boucs émissaires " [6]. Ils mettent les musulmans face à leurs propres déficiences. " La colonisation a révélé ce processus et a endossé le rôle du diviseur ". En ce qui concerne la " rationalité ", la colonisation a voulu en faire " cadeaux " aux musulmans mais le cadeau était sans doute empoisonné. Il " pourrait " avoir " rendu le monde arabo-musulman allergique au rationalisme ". Mais il se pourrait aussi que cela ne soit pas de son fait. La cause principale de l’absence de démocratie et du sous-développement économique serait dans le rejet intégriste du " rationalisme " qui est " à la base des innovations techniques et commerciales ayant permis à l’Occident d’asseoir sa domination." " Le manque de développement de certains pays arabes et/ou musulmans est à mettre en relation avec leur incapacité au sécularisme. Ces deux phénomènes s’auto-entretiennent. "(336) " Par refus de l’hégémonie occidentale, les seuls mouvements sociaux réellement populaires ne sont pas guidés par l’esprit des Lumières mais puisent leur radicalité dans le fondamentalisme musulman, quitte à entretenir l’archaïsme et le sous-développement ayant permis à l’Occident d’asseoir son hégémonie sur l’Orient. "(339).

Peu nous importe, ici, le caractère tout à fait fantaisiste de toutes ces affirmations qui dénotent d’un mépris certains pour la réalité historique comme pour le présent politique [7], le plus grave est ailleurs. Fourest et Venner peuvent répéter à l’envi qu’elles ne partagent pas la thèse du choc des civilisations, ce rejet reste néanmoins tout à fait formel. C’est bien " le monde arabo-musulman " qui est " allergique au rationalisme " et est incapable de résister aux sirènes de l’intégrisme.

Le formidable ascendant de l’intégrisme sur les populations musulmanes serait dû également à la politique des Etats qui refusent de proclamer la laïcité dans leur Droit et continuent de s’appuyer sur la Charia. Les auteures ne prennent pas la peine de nuancer ce jugement en fonction des pays ni de montrer dans quelle mesure ce droit est réellement inspiré de la loi islamique. Ce qui leur importe, c’est que, selon elles, à partir du moment où c’est peu ou prou le cas, aux yeux des populations, cela conférerait automatiquement une légitimité supérieure à la Charia et donc aux courants politiques qui en réclament l’application la plus rigoureuse. Premier postulat : " Le seul fait d’agir au nom de la religion dans un pays où le pouvoir temporel est indistinct du pouvoir spirituel rend en effet les intégristes supérieurs aux laïques. En se revendiquant du fondamentalisme, les intégristes apparaissent aux yeux de la population comme légitime dès lors qu’un pays applique des lois vaguement inspirées de la Charia. "(339). Face à la menace intégriste, les États, indistinctement, chercheraient à leur couper l’herbe sous les pieds en appliquant plus encore la Charia. Ainsi, même lorsque l’intégrisme organisé est écrasé par la répression, l’intégrisme-substance reste triomphant [8]. " Ces différents régimes ont beau les persécuter par peur d’être renversés, ils ne feront que les renforcer tant qu’ils ne couperont pas définitivement le cordon ombilical reliant le politique au religieux. "(339) Deuxième postulat : les Etats arabes ne sont pas démocratiques ; ils sont corrompus. Par conséquent, la population a tendance à se jeter dans les bras des islamistes, nécessairement légitimes puisqu’ils se réclament de la Charia : " Face au constat sans appel d’un manque cruel de démocratisation et de libertés individuelles dans les pays musulmans, il est tentant de continuer à regarder vers le passé plutôt que vers l’avenir. "(339) On se demande bien pourquoi ? On se pose la même question à propos du troisième postulat : " Face à un pouvoir parfois étouffant (Algérie, Turquie, Tunisie) [[Je reviendrais plus bas sur la relative complaisance dont bénéficient ces trois régimes " parfois étouffant ".], un mouvement politique souhaitant incarner une alternative peut difficilement faire l’économie de la référence à l’islam. Comment être plus légitime que l’armée si ce n’est en marchant dans les pas du prophète ? "(332)

Toutes ces affirmations, présentées comme autant de truismes, n’ont pas d’autres objets que de souligner l’affinité profonde des peuples musulmans avec l’Intégrisme. L’islam, comme texte, n’est pas plus coupable que les autres religions monothéïstes, soit ! Mais la responsabilité incomberait aux peuples musulmans qui - à de rares exceptions près - s’accrochent contre toute logique à une interprétation intégriste du Coran. Depuis plusieurs siècles, les musulmans seraient les prisonniers consentants de quelques cercles particulièrement vicieux : leur interprétation rigoriste de l’islam fonde l’autoritarisme des régimes politiques sous lesquels ils vivent et pour protester contre ces autoritarismes, ils ne trouvent rien de mieux à faire que d’exiger l’application des préceptes intégristes de l’islam ! Les musulmans souffrent de leurs archaïsmes et d’un " manque de développement " qui ont permis leur domination par l’Occident, mais, au prétexte de protester contre cette domination, ils rejettent les valeurs de cet Occident qui permettraient pourtant de rattraper leur retard ! Bien sûr, Caroline Fourest et Fiammetta Venner ne sont pas Oriana Fallaci ; elles envisagent la possibilité d’un " aggiornamento de l’islam " portée " un jour, sans doute " par les élites musulmanes libérales. Mais leur diagnostic réel affleure à la surface transparente de leur ouvrage commun : les musulmans souffriraient d’une sorte d’atavisme historique qui les condamnerait à générer toujours plus d’intégrisme.

Fin de la première partie Deuxième partie

Notes

[1] Paris, Calmann-lévy, octobre 2003.

[2] Parmi les exemples cités à l’appui de cette thèse, le Parti de la justice et du développement, au pouvoir en Turquie. Curieusement, ailleurs dans leur livre, elles semblent pourtant nuancer leur jugement le concernant :
- " Le fait que le parti islamiste au pouvoir en Turquie doive se justifier et se positionne dans le sillage des démocrates chrétiens n’est pas anodin, cela confirme combien une Constitution laïque sert à contenir l’intégrisme, même si elle ne peut être totalement efficace tant qu’elle n’est pas accompagnée d’une réelle démocratisation. "(235)

- " Pour être entendus, ces islamistes ont dû toutefois considérablement policer leur discours et promettre de respecter la laïcité avant d’accéder au pouvoir en 2003 sous la bannière du Parti de la Justice et du Développement. Un parti que l’on présente souvent comme " islamiste modéré ". De fait, les islamistes turcs sont bien différents des intégristes saoudiens ou syriens : ils sont atlantistes, prônent l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne et se présentent même comme l’équivalent des démocrates chrétiens. "(334)

Deux explications à cette relative complaisance me semblent probables. La première renvoie au positionnement atlantiste du PJD et au fait qu’il préserve les traditionnelles bonnes relations de la Turquie avec l’Etat d’Israël. On comprendra mieux cette explication plus loin. La seconde renvoie à l’argument leitmotiv du livre, en l’occurrence que l’inscription constitutionnelle de la laïcité est en soi décisive même si elle demeure fragile en l’absence de démocratie.

[3] Noter la formule " un jour sans doute. " ! En filigranes : dans bien longtemps.

[4] " L’incapacité à évoluer vers la modernité n’est pas le fait de l’islam puisqu’il existe des musulmans suffisamment éclairés pour souhaiter cette évolution. Malheureusement, pour l’instant, ces élites sont encore minoritaires. "(339)

[5] " La première guerre du Golfe, menée suite à une agression irakienne, avait déjà fanatisé le monde arabo-musulman. "(290)

[6] " Tant que la colonisation pouvait encore jouer son rôle de bouc émissaire. "(332). " Non seulement la confrontation avec Israël soude une communauté imaginaire qui a toujours peur de se dissoudre, mais elle fournit l’occasion de fédérer grâce à la technique éprouvée du " bouc émissaire. ". "(383)

[7] Ainsi, le nationalisme arabe n’est évoqué qu’en passant : " En Egypte comme en Algérie, l’islamisme radical n’aurait jamais rencontré un tel écho s’il ne fédérait pas les déçus du nationalisme arabe, dans lequel se sont investis les réformistes sécularistes."(332) La faillite des nationalismes arabes a incontestablement un rapport avec les progrès de l’islamisme politique mais ce qui est surprenant c’est que l’influence gigantesque du nationalisme arabe, encore aujourd’hui, n’interpelle pas plus les deux auteures. Il est vrai que cela contredit leur thèse d’un intégrisme séculaire, profondément enraciné dans les populations musulmanes. De ce point de vue, le nationalisme ne serait qu’un accident de l’histoire, une parenthèse vite refermée

[8] " Or l’emprise juridique de l’islam ne cesse de s’accentuer depuis que les dirigeants de pays musulmans soumis à la pression américaine de l’après-11 septembre croient pouvoir négocier la fin du terrorisme en cédant aux intégristes sur la Charia. "(339) " Depuis quelques années, certains dirigeants de pays secoués par l’islamisme sont tentés de négocier une forme de trêve en échange d’un poids accru de la Charia. " Plus ils doivent faire le grand écart entre l’aspiration antiaméricaine de leur population et la demande internationale, plus ils font des concessions sociales aux islamistes."(340)

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