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Qui a eu cette idée folle, un jour de démocratiser l’école ?

Chroniques d’une voilée désabusée (12)

par La Voilée
7 août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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A toi lecteur (trice) d’obédience islamiste et/ou maghrébienne qui a connu l’éducation nationale française, je te dédie cette chronique.

Avec mon frère et mes soeurs, ils nous arrivent souvent de reparler de nos années primaire, collège et lycée. Entre rires, critiques et dégoût, nous nous sommes aperçus à quel point tous, nous détestions cette belle institution qu’est l’éducation nationale ! Entre mon prof de français au collège qui, dès qu’il m’a vu au portail avec un hijab, a fait de moi son souffre-douleur et voulait m’orienter à la fin de l’année en 4ème AS (Aide Soutien pour ceux qui ne connaissent pas... 4ème kalakh quoi), ma soeur que l’on voulait envoyer en troisième expérimentale pour délit de sale gueule (3ème expérimentale=antichambre du BEP), mon autre soeur traumatisée à vie par la cérémonie de dévoilement qu’on avait organisé dans son collège, du portail de l’établissement au bureau du principal, avec autour des collégiens et des profs qui constistuaient le cortège (il suffit de lui en reparler pour qu’elle pleure comme une madeleine), mon frère qui se souviendra toujours de ses profs de troisème... l’éducation nationale pour nous= ***********************.

En résumé, n3al bou l’éducation nationale !

En fait, on fait partie de ce que l’on appelle la "première G" (d’immigrés ? Que je sache, chui née ici non ?). Le truc, c’est qu’on sait pertinemment qu’on est la génération sacrifiée, la génération tête de turc (ou plutôt d’arabe), la génération sur laquelle les profs se sont défoulés ne craignant aucune représailles."Attends, mais Mahmoud il s’est creuvé à la tâche à la chaîne, tu crois quand même pas qu’il va venir ici pour parler de ses gosses. Il sait même pas parlé le français de toute façon hahahaha !"

On s’est dit qu’avec les générations futures, ça changerait sûrement. Même pas ! Pourtant, la plupart des parents ont été à l’école, au moins jusqu’au collège. N’empêche qu’ils ont les mêmes complexes que leurs parents. Il y a aussi la mémoire de l’échec scolaire, l’intériorisation de l’infériorité, ... que de bonnes choses pour écraser la populace ! (issue de l’immigration ou non d’ailleurs). Gosses popu de tous les pays, unissez-vous !

Ceux qui ont fait des études sont eux aussi méprisés. Bougnoule tu es, bougnoule tu resteras ! Le mépris est plus subtil, un sourire par ci, une insulte par là... c’est connu les français (ils se reconnaîtront) sont de grands faux-culs et c’est pas moi qui le dit, c’est des sociologues ! Enfin pas en ces termes... :D

Plus sérieusement, j’ai lu un truc très intéressant en socio des organisations (cf. Crozier à ses débuts et D’Iribarne qui ont une approche culturaliste de la gestion des organisations). Ils expliquent en partie le penchant français pour la bureaucratie par une peur de ces derniers des relations de face à face...

Mais revenons-en à nos bougnoules, avec un exemple concret. Une de mes soeurs nous racontait les problèmes auxquels elle était confrontée dans l’école de sa fille. Ma nièce D est rentrée cette année au CP. La petite s’ennuyait en cours, son instit s’en est vite rendue compte. Elle en a parlé à ma soeur, et cette dernière a décidé d’en discuter avec le directeur de l’école pour éventuellement lui faire sauter une classe."Ce n’est pas la politique de l’école" lui dit le bouffon. En fait, ce qui n’est pas la politique de l’école, c’est de faire sauter des classes à des bougnoules juniors, parce que pour les têtes blondes, y a aucun soucis. Ma soeur a persisté (enfin, la petite a juste passé les tests comme le veut la procédure... et en fait, elle a le niveau CM1.... pas grave, on va pas chipoter !) et D a fini par aller au CE1. L’effrontée ! Comment a-t-elle osé remettre en cause la parole "divine" du beauf-directeur ? Il n’y a pas que le courroux du prof qui ait été déclenché : "C’est maman qui veut que D saute une classe, c’est maman qui met la pression à D, à cause de Maman, D va faire une dépression dans quelques" a dit la psychologue à ma soeur, ou plutôt à mon beau frère. En effet, elle préférait le regarder dans les yeux, plutôt que ma soeur, la voilée (quelle horreur !). Dernièrement, le nouvel instit de ma nièce a demandé à la voir pour lui dire ceci :

- Je voulais vous parler d’une chose importante concernant D. J’ai été très étonné qu’elle ne connaisse pas le Maghreb (Quoi ? la bougnoule ne connaît pas bougnouleland ! La question qu’il a posé à ma nièce était : où passes-tu tes vacances D ? Ma nièce, cheitana de nature, lui a répondu : euuuhh à Cabourg,... ).

- Pardon ? Le Maghreb ? C’est un peu normal, il s’agit d’une région,… enfin elle n’a que 6 ans...

- Non mais j’étais étonné qu’elle ne connaisse pas la culture de ses parents ! (autre précision : ma sœur est née en France. Son mari lui est rabati mais n’empêche qu’il est culturellement plus français que le français moyen).

- Rassurez-vous, elle connaît très bien la culture de son papa et de ses grands-parents !

- Oui, j’ai été rassuré quand elle m’a parlé de ses vacances au Maroc… (gros bêta !)

- Parler de l’Europe en classe, et vous verrez si les petits comprendrons quelque chose... (Ben attends la voilée, ils vont même parler de la CECA et de l’UEP !)

Mon autre nièce H, 8 ans,est venue me voir un jour assez perplexe en me disant : "Khalti, écoute la chanson qu’on apprend à l’école" :

"Mamadouu aïe aïe aïee !!! Mamadou avait mal aux dents sa maman lui dit mon doudou, lave tes dents un peu plus souvent, les caries t’auras plus du tout, Mamadou mange du dentifrice, sur une tartine de pain d’epice, et quel délice humm (...) Mamadou avait mal au cheveux, son papa lui dit mon petit vieux, trempe la tete dans l’eau de ce trou et des poux t’auras plus du tout mamadou avec du savon fait des bulles et puis des bonbons, et quel délice hum".

Ma nièce est dans une primaire bien sympathoche en centre ville. Des noirs, faut dire qu’y en a pas des masses ! Cette chanson, c’est un peu pour faire découvrir "la diversité" aux enfants. Mais à en croire les paroles, le noir a des dents carriées et est un pouilleux... C’est pas de la paranoïa, les autres personnages de cette chanson sont... Casimir et Tintin. A la limite, si on avait mis Jean et Olivier, je me serais tue ! Mais Tintin et Casimir sont des personnages "fictifs". Kirikou, j’aurais peut être compris, encore que...

En résumé, malgré une mobilité sociale et des parents bien dotés en capital éco et culturel, un bougnoule est condamné à la hagritude !

Mais revenons en à la voilée, qui en a vécu des bien bonnes.

En 5ème, certains cours d’histoire étaient, et sont toujours d’ailleurs, consacrés aux religions monothésistes. Le cours sur l’Islam me marquera à jamais :

La prof : Mahomet, lorsqu’il a vu l’ange Gabrielle, a été pris de peur. Et il a voulu se suicider.

Moi : madame, vous devez certainement confondre avec Claude François. Mohammed n’a jamais voulu se suicider.

Je jure que je l’ai dit en toute innocence. Je ne savais pas que cette réflexion allait provoquer des rires. Et j’ai été exclue de cours et j’ai eu un rapport… pas grave, ma mère en a ri !

En seconde, j’avais un prof d’histoire un peu fou, qui me faisait bien rire. Mais un jour, il parlait du conflit israélo-palestinien en souligant le "terrorisme sanguinaire du "Khamas"" (au passage, si tous ceux qui ne savent pas prononcer le H de Hamas pouvaient s’abstenir... ). Moi, normal (enfin faut dire qu’à cette époque, j’étais pas trop mesurée dans mes propos et je n’y allais pas de main morte... comme aujourd’hui en fait :D, que dis-je ? Je parle sans ambages voilà tout), je lui ai dit que déjà, on ne parlait pas d’Israël mais de Palestine occupée, que les membres du Hamas étaient des résitants, qu’il s’agissait d’impérialisme et de colonisation, que sionisme=fascisme, et qu’Israël était un Etat voyou...

J’ai cru qu’il allait me dégommer. Il est devenu tout rouge, m’a dit qu’il ne me laisserait pas insulter la mémoire des résistants français en les mettant dans le même sac que le Hamas (hein ?) et t’avais les élèves après qui me demandaient : Ouais, c’est pas bien d’être pour la guerre, pourquoi t’es pour la guerre ? (et c’est dans des moments comme ça qu’on a envie de lâcher un ouak ouak a3ibad llah, histoire d’exterioriser votre "affliction").

Autre prof d’histoire (je me suis toujours surinvestie dans cette matière...), en première. Lui, je le détestais, un sioniste de première avec qui on ne pouvait pas en placer une. Le lendemain de l’allocution de Chichi sur la laïcité, monsieur a voulu engager un "débat" et sort cette phrase en me regardant : "vous savez, quand on est chez quelqu’un, on doit se soumettre à ses règles de vie. Par exemple, quand on va dans une mosquée, on enlève ses chaussures, non ? Et bien c’est pareil avec le voile, quand on a va à l’école, on respecte les principes républicains et on le retire".

Je voulais lui dire : et ta connerie m’sieur ?

"Primo monsieur, si on retire ses chaussures dans une mosquée, c’est pour éviter de salir les tapis. Vu qu’on se prosterne dessus, des miasmes, des échantillons de crachat et autres, franchement, ça le fait pas. Secundo, au risque de vous choquer, nous sommes chez nous... A partir de là, je pense que votre théorie sur l’invité qui doit se soumettre aux us et coutumes de son hôte, elle est un peu hors de propos... mais c’est normal quand on est laïcard...

Et un rapport, un ! Une fois, je l’ai croisé à l’arrêt de bus, et je lui ai tiré la langue ;P(m’en fiche, je fais ce que je veux).

J’en ai encore plein des histoires comme ça. Le truc, c’est que quand j’étais confrontée à ce genre de réactions, je rentrais chez moi et écrivais ce qu’on m’avait dit (punaise, je suis une visionnaire : je savais que ça allait me servir aujourd’hui !). Le pire dans tout ça, c’est que quand j’en parle avec d’autres, on retrouve parfois les mêmes réflexions. Y a des invariants ma parole ! Comme quoi, c’est vraiment du racisme à l’état pur...

La meilleure c’est peut être celle de mon prof de maths de première... ou celle de la conseillère d’orientation alias qazamoune (le nain). Allez soyons fou, je vous raconte les deux !

J’étais absente, et une de mes camarades de classe est partie dire au prof que j’étais malade. À lui de répondre : "comme quoi, le voile sa protège pas du froid hahahaha..." Je lui ai ressorti à la réunion parents/profs, et il m’a dit : "mais c’était une boutade, vous savez, j’ai enseigné 9 ans à Casablanca...

Et donc ? L’archétype du facho et de la justification facho ! Je ne suis pas raciste vous savez : je mange du couscous, je dors dans le noir, j’aime beaucoup jam333... Jammm (oua t’étouffe pas), enfin la grande cour à Marrakech ! J’adore le raï aussi (si t’adore le raï, c’est qu’à la base, t’as des soucis...).

Pour ce qui est de qazamoune, cette bougresse jouait la gentille, la conseillère amie avec tous les élèves. Un fois, elle voulait absolument savoir pourquoi je portais le hijab. Moi, niya ouahda, j’ai fait l’erreur d’aborder la question sous un angle religieux et j’ai dit à moment : "les non-musulmans". Et encore aujourd’hui, je ne sais pas comment elle a pu péter son câble : "tu n’as qu’a parler d’infidèles, de mécréants, c’est quoi ces manières de parler ?!?! De toute façon, j’ai étudié l’histoire médiévale, les croisades, SALLAHDINNNNN !!!!!"

Pour ceux qui connaissent Alice au pays des merveilles, c’est un peu le passage de la "MONTRE FOLLE ! MONTRE FOLLE !" J’aurais du parler des chiens d’infidèles comme dans les guignols, au moins j’aurais bien rigolé !

Enfin bref, l’éducation nationale= racisme ethnique, de genre et de classe ! Les deux derniers sont plus patents à l’université, j’aurais peut être l’occasion d’en parler...

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » en février 2008