Accueil du site > Des mots importants > Laïcité > Qu’est-ce qu’une école laïque ? > Qui ne bande pas intellectuellement sur la laïcité ?

Qui ne bande pas intellectuellement sur la laïcité ?

Le point de vue d’une surveillante

par Radia Louhichi
20 février 2004

Présentation de l’auteure : Dans un appartement de banlieue de Paris cinq filles se réunissent autour d’un thé.
Quatre sont voilées, dont une convertie à la religion musulmane, et une dernière se
définit comme non voilée, féministe, progressiste, émancipée, libérée. La tranche
d’âge est la suivante : de 17 à 24 ans.
Un partage d’idées, de querelles, prend un espace sur (et dans) la tête de chacune.
En voilà une petite trace.

Depuis quelques mois, la laïcité a été discutée, dansée, chantée, scandée au cœur
des familles, des quartiers, des milieux professionnels et même dans les bars les
plus branchés.

Une laïcité " non négociable ", une liberté de culte " non négociable ", un droit à l’éducation non négociable.

La laïcité ne doit-elle pas garantir une liberté de conscience dont tout
citoyen et citoyenne dispose ? Aujourd’hui on fait état d’un " malaise " que notre
société a bien du mal à accepter, à boire, et à manger. Partons aussi d’un autre
constat, d’un vécu, que peu connaissent et qui a fait couler les encres et saliver les interprétations et traductions de ceux qui
prétendent être des spécialistes de l’islam, du monde musulman, d’une communauté
maghrébine, pourtant inexistante et oubliée jusqu’à présent dans beaucoup d’esprits.

Le nouveau dilemme de nos laïcards :
" Soit tu choisis le port du voile, soit tu respectes le principe de
laïcité ", est selon moi insensé.

Il faut davantage s’attarder sur ce second
dilemme :
" Soit un droit de tous et de toutes à l’éducation, soit l’exclusion. "

Personne n’a de leçon à nous donner ; si notre belle république a soif de
lois et de règles, si tous ces laïcards " libres et égaux " estiment que le port d’un
foulard est un danger pour " notre laïcité ", n’est- il pas plus dangereux d’exclure ces
jeunes filles de l’école publique pour les renvoyer dans des écoles privées
musulmanes ?
J’ai l’honneur de vous annoncer que cette loi est en train de faire à ces filles
voilées ce qu’on reproche à l’islam et à la religion de faire.

De quoi on me parle, de qui on me parle ?

Femmes émancipées, femmes voilées, femmes assimilées, femmes expulsées, femmes
colonisés, femmes immigrées...
Adepte de l’égalité, suis-je victime ou coupable de l’inégalité ?
Pour certaines femmes qui se disent féministes, je suis la coupable, n’est ce pas !
J’aimerai leur dire : désolée je suis enfant d’immigrés, je m’excuse d’être
porteuse d’une identité culturelle, d’une origine folklorique, de parler une autre
langue, de manger le couscous, d’aller danser dans les soirées, d’avoir les cheveux
colorés, et d’être habillée chez Jean Paul Gautier, mais toujours pas assez pour
sauver notre chère laïcité.

Et toi Moite-moite, es-tu la caricature de ce féminisme ?
Pas assez jolie, il est vrai que l’identité coupée en deux, à la fois
laïco-républicaine et maghrébo-musulmane, ne peut être compatible au
" francocisme " de France.

Résumons : soit tu es féministe assimilée du style " Ni putes, ni soumises ", et
de ce fait tu es cette fidèle qui porte l’identité de l’égalité ; soit tu es cette
" moite-moite " du style " Les blédardes " (1) et donc tes états d’âmes ne sont ni
considérés, ni tolérés ; soit enfin tu es femme couverte du style "Saida Kada ", et alors là tu incarnes le Mal radical, tu maraboutes les grandes libertés.
Tu ne peux qu’être victime, tu commets le péché, tu touches à ce qu’il y a de plus
sacré.

Je trouve que c’est cher payé la liberté. Mais je tiens à vous dire que je ne veux
pas vous ressembler, " féministes fidèles ". Autant dire que si mon féminisme n’a
toute sa légitimité que dès lors que l’on doit me fabriquer mon tailleur sur
mesure, je préfère acheter au prix bon marché.

Une nouvelle devise : " Liberté, Égalité, Expulsée "

Vous qui m’avez rendu coupable de ma religion, n’oubliez pas je suis victime de
votre exclusion. Pour vous, il est d’une évidence totale qu’il est impossible d’être à la
fois une femme voilée et une femme modérée. Rappelons quand même que l’égalité hommes /femmes
est si bien ancrée dans notre société qu’il a fallu décréter une journée spéciale
pour la reconnaissance et l’existence de la femme. Rappelons que le 8 mars est la
seule journée de l’année ou l’on célèbre la femme. Faut il supposer que
le reste de l’année nous sommes des oubliées ?
Je propose une autre date, pour les femmes voilées : le 4
février 2004 (2), fête du respect et de la tolérance !

Pourquoi la loi ? La loi et après ? L’exclusion, et après !

Une loi dans le but de se masquer, pour ne pas dire voiler, et de se réfugier derrière
les virus contaminants d’il y a plus de 130 ans. Le seul et unique impact de cette loi est
d’interdire au nom de la liberté et d’exclure au nom de l’égalité !

Que personne ne se leurre, il faudra assumer les effets de cette loi, qui devait
soulager les chefs d’établissements, les enseignants, et bien d’autres de la
communauté scolaire : " Je suis choquée, j’ai une élève voilée dans ma
classe !"
Vous aviez peur du " communautarisme ". Dans ce cas, dénonçons haut et fort le communautarisme des enseignants : il
suffit d’aller faire un tour dans la salle des professeurs, on y compte la
communauté des agrégés, bien blanche de peau, la communauté des certifiés, et enfin la
communauté des vacataires et contractuels, composée de personnes typées, et j’en
passe. Il ne faudra pas omettre que dans ces différentes communautés, chacune
d’elles revendique ses propres valeurs et principes. Le
communautarisme n’existe pas uniquement dans les milieux populaires ou chez les
immigrés, il est aussi bien présent dans les couches les plus bourgeoises de
notre société. Mais le véritable problème n’est pas tant le communautarisme ; c’est
plutôt le racisme blanc/" black-beur ".

Les enseignants saisis par l’auttoritarisme

Les pauvres enseignants, ils sont vraiment victimes du système éducatif ! Demandons à notre cher ministre une valorisation du corps enseignant. Les
enseignants seraient-ils " en crise " ?

Il faut tout d’abord remarquer que les enseignants ne sont plus sur leur scène de théâtre.
Le professeur " acteur " et les élèves " public " ne se prêtent plus au
jeu, dès lors que ce qui prime c’est avant tout la " gestion " des élèves,
le problème des propos et des actes racistes envers les enseignants, des injures, d es
violences et bien d’autres. Mais en réalité la confrontation enseignants/élèves sur ce terrain est
loin d’être équilibrée : le droit de réponse n’appartient qu’aux adultes. On nous
explique qu’il y a la culture de l’école pour laquelle il faut se prostituer du
matin au soir. Il est vrai que les autres cultures, autres que la culture
franco-française, ne sont pas intéressantes, d’ailleurs on les qualifie de " sous
cultures ". Pour la plupart des enseignants, il y a une surestimation de " l’école des
Français ", un amour excessif de leur Nation. En effet, les professeurs sont faibles face
aux vrais problèmes, dont les solutions supposeraient d’accepter des
changements. Pourquoi pas une nouvelle pédagogie, où l’histoire et la mémoire de nos
élèves ne passeraient pas dans les oreilles de sourds ? Il faudrait prévoir des
temps de paroles où chaque élève, quelles que soient ses opinions, ses croyances, aurait
un droit d’expression. Qu’on rediscute nos règlements !

Je rappelle juste que s’il y a des enseignants c’est parce qu’il y a des élèves ! Bien que tous ces problèmes
génèrent chez certains enseignants une culpabilité, une responsabilité, ce que je
veux bien reconnaître, néanmoins, pour beaucoup d’autres, la remise en question sur le
métier et sur son rôle n’a pas l’air de traverser leurs "grands esprits ". Tout
cela me laisse croire que le bon vieux temps des enseignants dits " de gauche " est
révolu. D’ailleurs, ces dernières années, j’ai pu constater, dans ce corps de métier, un traditionalisme bien
marqué. La défaillance et l’incompétence de beaucoup
d’entre eux me font supposer qu’il faut faire appel à une nouvelle recette magique :
" la formation ".
En effet, il n’est pas simple de remédier aux problèmes des élèves, et notamment des
jeunes filles voilées ; et ce n’est sûrement pas avec une formation sur " la
laïcité " que le séisme des filles voilées va moins trembler. Quand bien même
celle-ci serait de grande qualité, ce dont je doute, il n’est pas simple de remédier
aux problèmes de certains élèves : violences, échec scolaire, inégalités des chances,
sont des réalités auxquelles il n’est pas facile de faire face. Une " formation sur
la laïcité " ne règlera certainement pas ces problèmes.
Exigeons une formation pour tous et toutes contre les discriminations et les
exclusions de toutes et tous.

Pourquoi le port d’un foulard chez les jeunes filles voilées remettrait-il en question
notre laïcité ? Alors qu’il est demandé aux adultes, aux programmes, aux locaux,
d’être laïques, et non à des jeunes filles en pleine construction, en émancipation, en
quête de savoir, de se positionner sur ce sujet. La laïcité est loin d’être remise
en cause par le simple fait que des jeunes filles portant un foulard rentrent à
l’école publique. Bien au contraire, l’Ecole de la République doit permettre aux
élèves, en tant que citoyens en cours de formation, d’exprimer leurs convictions.
L’école doit suggérer, mais ne doit pas imposer.

Et pour finir : les deux Miss France 2004

La Fatima

Femmes voilées,

Rabaissées, sans

Alternative, pas dans la

Norme, dans le trop de

Communautarisme, donc à

Exclure

La Marianne

Féministes, soit disant

Rebelles, en réalité

Assimilées pour le

Nationalisme,

Conditionnées pour être

Emancipées

Existe t-il un juste milieu ? Peut être " la Myriam "...

Radioush la moite-moite

Notes :

(1) Les Blédardes sont un collectif de féministes divers, pluriel et multiple !

(2) Il s’agit de la date de l’examen au Parlement de la loi interdisant le voile à l’école