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Race, caste et genre en France

par Christine Delphy
10 mai 2005

Le texte qui suit a été exposé au Congrès Marx le 2 octobre 2004.
L’auteure précise que ce texte n’est pas la version définitive, à paraître prochainement dans Actuel Marx

 
Ce que je vais dire est une tentative sociologique de montrer, dans l’analyse d’un cas particulier, la dynamique qui se crée entre la violence d’en haut et la puissance d’en bas. Je me propose d’analyser l’oppression des populations maghrébines, puis de leurs enfants selon trois axes :

1) le premier est la façon dont la construction sociale qu’est la “ race ” s’articule avec cette autre construction sociale qu’est le “ sexe ”. Ces deux construits sociaux sont bâtis de la même façon, par et pour la domination. Ils interagissent de façon complexe, car il s’agit de deux systèmes de domination qui sont distincts bien qu’ils soient semblables dans leurs mécanismes de production.

2) le second thème est l’hypothèse, que j’ai déjà émise en 2001, que nous assistons aujourd’hui en France, à la création d’un système de castes. Le concept de caste est généralement réservé à l’ethnographie ou à la sociologie du sous-continent indien. On estime souvent que le système de classes n’est pas compatible avec le système de castes. Pourtant, la classe comporte des éléments de caste ; et la caste, à l’instar du sexe, sert à distribuer les individus dans les classes. En dehors du livre classique de John Dollard, “ Caste and Class in a Southern Town ”, qui traite de la place respective des Noirs et des Blancs aux USA, le concept n’est pas conçu comme pertinent par les sociologues et les politologues, marxistes ou non. Pourtant, ce concept est à mon sens opératoire. En effet, tandis que le concept de racisme met l’accent sur des processus, le concept de caste met l’accent sur les résultats des ces processus en termes de structure sociale ; il est en outre plus évocateur d’un système.

 3) Dans le sujet que je traite, le débat autour du foulard islamique et de la loi l’interdisant a une place, mais plutôt comme un révélateur ou une étape d’une dynamique qui remonte bien en amont et se poursuit, bien en aval, et qui oppose prioritairement la société française et une partie de ses ex-colonisés qu’elle a transformés en sous-prolétaires et plus largement en caste inférieure. Cette transformation ne s’est pas faite et ne se fait pas sans résistance des victimes de ce processus.

Mon exposé se déroulera donc en analysant la dynamique de ce processus selon trois phases logiques et chronologiques. Cette dynamique peut être décrite comme une tragédie en trois actes à la fois hégéliens et raciniens : oppression, rébellion, puis hélas, non pas libération, mais répression. Nous sommes actuellement dans ce troisième acte, mais le rideau n’est pas tombé, la pièce n’est pas finie, c’est ce qui distingue heureusement la réalité de la dramaturgie.

Premier acte : oppression.

Le premier acte de l’oppression remonte à la colonisation de l’Algérie, il y a maintenant plus d’un siècle et demi, puis des autres pays du Maghreb il y a un siècle. A la différence de ce qui se passe en Indochine, la raison mise en avant pour ce traitement différentiel qu’est le statut de l’indigénat repose est la religion. Deux sortes de Français co-existent dans ce département : les “ Français de souche européenne”, et les “ Français musulmans ”, qui votent dans un collège spécial, comptant pour un 1/5è de l’ensemble des voix.

Dès le début, la question du sexe, ou du genre, est posée comme la ligne de partage entre les deux “ communautés ” ainsi créées : Dans le stéréotype raciste créé par le colonisateur, les indigènes ne “ traitent pas bien les femmes ”. La polygamie en particulier, bien que peu pratiquée dans les faits, est considérée par les Français comme un signe, et même le signe de “ l’archaïsme ” des indigènes.

Le statut de “ Français musulman ” a pour effet de soumettre les femmes de cette communauté à un code civil-appelé “ statut personnel ”— concernant le mariage, la filiation, et l’héritage-considéré comme “ en retard ” sur le code français. Il faut pourtant noter et souligner ici que, en dehors de la polygamie, le Code civil français de l’époque n’est guère moins préjudiciable aux femmes que le code musulman. Permettre une dérogation de masse au code civil dans un département français a certes des effets délétères sur les femmes indigènes, qui, à l’instar des Françaises de souche, ne sont pas citoyennes. Mais cela permet aussi de continuer à dénigrer l’islam. Ce dénigrement de l’islam n’est pas, à vrai dire, nouveau. C’est une vielle tradition de l’Europe depuis le temps de la reconquête espagnole, puis des Croisades.

En Algérie occupée, les indigènes de sexe masculin peuvent sortir du statut de sous citoyen : mais à condition de renoncer à leur religion : à leur culture, à leurs croyances, à leur famille et à leur voisinage. Ainsi l’islam devient, sur le plan idéologique et légal, la raison donnée pour leur statut d’indigènes. Ceci permet d’en occulter la raison première et objective : l’occupation et la colonisation.

A partir de la conquête de l’Algérie, le dénigrement de l’islam se fait sur le mode de l’opposition classiquement coloniale entre “ civilisé “ et “ barbare” ; et cette opposition, de façon tout aussi classique, fait appel aux rapports entre les sexes. Ignorant leur propre patriarcat, qui leur semble sans doute normal, comme aujourd’hui, les colonisateurs ne parlent des femmes indigènes que la larme à l’oeuil. Seules les différences entre ces deux régimes patriarcaux - l’Algérien et le Français - sont mises en avant, au dépens de leurs bien plus considérables ressemblances.

Car un point central est omis de la plupart des analyses : les rapports entre la société colonisatrice et la société colonisée sont des rapports entre deux patriarcats. Les protagonistes du conflit colonial sont les hommes, puisque seuls ils ont le statut de sujets dans les deux sociétés, et que dans les deux, les femmes sont des objets, des propriétés. Il est logique que le colonisateur veuille déposséder les hommes autochtones de leur possession la plus précieuse, la dernière qui leur reste aussi, les femmes. Un officiel français du 19è siècle cité par Fanon aurait dit :

“ Si nous voulons frapper la société algérienne dans ...ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes (...) il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent et dans les maisons où l’homme se cache ”.

Dans les faits, les Français ne feront rien en faveur des femmes maghrébines. Mais ils mettront en scène quelques campagnes de “ dévoilement ” pendant la guerre d’Algérie, déjà sur le thème de la “ libération de la femme ” ; en réalité, ces campagnes ont pour objet, comme les viols commis par les militaires, ou l’utilisation des lascives orientales dans les bordels, de démoraliser les hommes combattants en leur “ volant ” leur bien ultime, les femmes. Et puisque c’est pour détruire l’identité autochtone que le colonisateur a embouché les trompettes de la libération de la femme, les indépendantistes logiquement rejettent celle-ci et présentent le maintien et le renforcement de la hiérarchie entre les sexes comme constitutive de leur projet national.

Sautons quelques décennies, et le Maghreb est indépendant. Les ex-colonisés, déjà présents en métropole avant les indépendances, y viennent encore plus nombreux après. Cette immigration maghrébine, et plus largement africaine, ne posait pas de problèmes à l’époque, parce qu’elle était conçue par les deux parties comme temporaire.

Mais trois événements vont créer pour les Français dits “ de souche ”, les Blancs, un problème qu’ils ne sont pas arrivés à résoudre. Cette immigration est pendant longtemps restée purement masculine, faite d’hommes seuls. Mais ces immigrés qui voulaient au pays, souvent ne l’ont pas pu ; ensuite, en 1974, la loi sur le regroupement familial leur a permis de faire venir leurs femmes en France. Enfin, la loi française sur la nationalité, même modifiée, est restée le droit du sol, et leurs enfants sont devenus français. La société française n’avait pas prévu cette conséquence de phénomènes distincts, elle n’a pas vu que la combinaison du regroupement familial avec le droit du sol la mettrait devant la situation où les enfants des ex-colonisés ont, en théorie, exactement les mêmes droits que les autres Français.

Elle ne leur propose que le statut de leurs parents, alors que ces enfants de la République, forts de leur droit, réclament leur dû de citoyens, et le réclament de plus en plus fort et avec de plus en plus “ d’arrogance ”, comme a dit le ministre Xavier Darcos. C’est ce que Farad Khosrokhavar appelle le “ malentendu ” entre les descendants d’immigrés et la société française, et que j’appellerais son dilemme : la France ne veut pas les accepter, mais elle ne peut pas les renvoyer “ chez eux ”, puisqu’ils n’ont pas d’autre chez eux qu’ici. Devant trouver une troisième voie puisqu’elle refuse la première des quatre fers et que la deuxième lui est interdite, elle tente de maintenir et de renforcer le système de castes : c’est ce que Saïd Bouamama appelle la “ gestion coloniale ” de la crise, et dont l’une des manifestations est la criminalisation de l’islam dont l’affaire du foulard n’est qu’un des symptômes.

Pendant l’après-guerre, les immigrés sont traités peu ou prou comme ils l’étaient quand ils étaient colonisés. Mais, travailleurs invités, ils ne formulent aucune revendication. Ils acceptent les travaux les plus durs, les salaires les plus bas, le parcage dans les bidonvilles, ils se font tout petits et rasent les murs. Leur seul but est de pouvoir envoyer de l’argent au pays et d’y construire une maison. Subir le racisme en baissant la tête est le prix à payer pour la récompense du retour. Ils ne l’ont pas tous eue, mais ils ont vécu avec l’idée qu’elle était au bout du chemin. Elle explique leur patience, leur humilité, leur résignation à pratiquer leur religion dans des caves. C’est de cet islam que les Français, qui l’ignoraient quand il existait, ont aujourd’hui la nostalgie, et qu’ils honorent du label “ traditionnel ”, comme un camembert AOC. Mais ici, “ traditionnel ” ne signifie pas moulé à la louche, mais invisible. Le meilleur islam en quelque sorte, en tous les cas le seul convenable, i.e. qui nous convienne.

Mais la récompense grâce à quoi les parents supportaient tout n’existe plus pour leurs descendants. Ils n’ont pas de pays où retourner ni de village à retrouver et où se consoler des brimades et oublier les humiliations. L’acquisition de la nationalité française n’a pas créé le mouvement que l’on constate dans les autres immigrations. Et cependant, pour les Maghrébins et les Africains, tout se passe comme si le statut d’immigrés de leurs parents devait perdurer de génération en génération. Tant sur le plan matériel que sur le plan de la perception d’autrui, qui les voit toujours destinés à quitter le territoire français. Or, quand on hérite exactement du statut de ses parents, sans mobilité ni probable ni même possible, il ne s’agit plus d’une situation de classe, mais d’une situation de caste. C’est ce que qui est en train de se créer en France. Et le langage l’indique : on parle d’immigrés de la deuxième génération, voire de la troisième génération ; on transforme la situation, par définition situationnelle, d’immigré, en caractéristique quasi-biologique et héréditaire. 

Mais si toute une partie du pays, celle qui n’est pas eux, estime que ces descendants d’immigrés ont ainsi hérité du statut de leurs parents, et qu’ils ne sont Français que sur le papier, eux attendent tout autre chose et ont pris au sérieux les principes et les promesses de la République.

Ce racisme a longtemps été traité à la légère, considéré uniquement sous l’angle des attitudes ouvertement racistes de certains, et non pas sous l’angle du traitement objectif de la population concernée. Aujourd’hui encore, il est très difficile, et pas politiquement correct, d’étudier la réalité des discriminations. On sait au moins qu’elles sont énormes, que ce soit dans le logement, donc dans la ségrégation spatiale, dans l’éducation, dans l’emploi, dans la répression judiciaire, puisque les descendants d’immigrés constituent 60 % de la population carcérale.

Ce qui est à peine étudié, en revanche, c’est la souffrance mentale induite par le racisme chez ses victimes. On l’a bien vu lors du débat “ sur le voile ”. La discrimination n’était mentionnée qu’en fin de discussion, sous la forme euphémisée des “ ratés de l’intégration ” . De plus, ces « ratés » de l’intégration sont attribués à cette population elle-même, qui aurait choisi de vivre “ entre soi ” à 30 km des centre-ville, et refuserait de se mêler aux “ Français de souche ”, par snobisme probablement. Ce point de vue du sens commun est aussi le point de vue officiel, celui des RG.

Mais les intéressés, eux, savent que c’est la société qui les exclut. Dans les années 80, ils organisent une formidable “ marche pour l’égalité ”, qui parcourt toute la France. Mais le mouvement sera récupéré par le parti socialiste qui crée SOS-Racisme, destiné à désamorcer cette protestation, et qui y réussira. La révolte respectueuse, la révolte « française », la protestation laïque et républicaine a lamentablement échoué.

 

Deuxième acte : rébellion

Ainsi, à l’amertume causée par l’expérience quotidienne du racisme, s’ajoute pour cette population l’amertume causée par cet échec. Elle a joué le jeu, et ça n’a pas marché.

Du côté franco-français, on ne s’occupe toujours pas plus de la discrimination ou des ghettos. On se préoccupe de l’intégration, ou de la non intégration des jeunes d’origine maghrébine Mais le sens du mot intégration a été changé : il signifie, au long des reportages télé et des déclarations politiques, l’effort de la part des enfants de Maghrébins pour ressembler en tous points à des enfants de Bretons ou d’Auvergnats. Ils y réussissent, en partie sans peine, mais en partie aussi au prix de reniements. Parler de son enfance, ce qui est une partie importante de la sociabilité, est permis et même recommandé aux Bretons et aux Auvergnats, aux ruraux et aux citadins, qui s’émerveillent des ressemblances et des différences entre leurs expériences respectives. Mais des parents arabes, cela n’intéresse personne. Il vaut même mieux ne pas les mentionner.

Cette population est ainsi prise dans un redoutable double bind : on la somme de se montrer “ pareille ”, mais on la perçoit et on la nomme “ différente ”. Quoiqu’ils et elles fassent, au terme du cursus, elles et ils échouent toujours à l’examen, elles et ils n’arriveront jamais à satisfaire les critères de francité. Car le Catch 22, la situation perdant-perdant, la clause cachée,c’est que ces critères excluent par définition toute personne d’origine maghrébine ou africaine.

Des générations ont obéi à ces injonctions contradictoires du racisme et du sexisme, qui enjoignent aux dominés de “ gommer ” et d’assumer dans le même temps leur “ différence ”, jusqu’à ce que certaines et certains comprennent que ce jeu n’est fait que pour les épuiser physiquement et mentalement ; que cette “ différence ” qu’on leur jette à la figure n’est rien d’autre qu’un statut inférieur ; une différence qu’on ne peut pas assumer sans accepter sa propre infériorité, et dont on ne peut pas non plus se débarrasser puisque, dans la pensée essentialiste du racisme, elle est inscrite dans votre corps, elle est indélébile. Elles et ils finissent par découvrir la clause cachée : l’inclusion comporte une condition de race, et ils n’ont pas la bonne. 

Que peut-il se passer, en France comme ailleurs, pour les personnes et les groupes pris dans ce genre de double bind ? Quand on vous reproche votre apparence, vos parents, votre origine, toutes choses dont vous n’êtes pas responsables et que vous ne pouvez pas changer ? Vous pouvez soit vivre dans la honte, soit vous révolter contre cette injustice. Car le racisme poursuit les gens jusqu’à une impasse, il les met littéralement le dos au mur. Ils n’ont alors d’autre solution que de se s’agenouiller et de se déclarer vaincus, ou de se retourner et de faire front à leurs agresseurs. Faire front, c’est-à-dire revendiquer ce qu’on vous reproche, refuser la honte. C’est ce que la société française appelle des réactions “ communautaires ”, considérées en France comme condamnables voire dangereuses. L’identité assignée aux dominés par les dominants doit servir à leur faire accepter leur statut inférieur ; pas à leur faciliter la vie, et surtout pas à rehausser une estime de soi détruite par le racisme - ou le sexisme.

Or, les descendants d’immigrés refusent que leurs origines soient source de honte, et assument l’héritage culturel qu’on leur impute et qui comporte aussi, comme tout héritage culturel, un aspect religieux ; ils le revendiquent plutôt qu’ils le retrouvent celui, car leur « arabité », comme leur islam, sont made in France, au contraire de ceux de leurs parents. Ces revendications que l’on peut dire “ identitaires ”, ou de fierté, ou anti-racistes, ne sont pas exclusives, loin de là, des revendications citoyennes. Mais dans la mesure où elles sont un moyen pour les dominés de lutter contre l’intériorisation de leur statut inférieur, de réparer ce que Goffman appelle une “ identité endommagée ”, elles sont perçues par la société dominante comme subversives.

 

Troisième acte : répression

Les Franco-français ne s’attendaient pas à cela. Ils pensaient que les descendants d’immigrés accepteraient tout simplement de chausser les bottes de leurs parents ; ils sont choqués que les descendants d’immigrés prennent pour argent comptant leur statut d’égaux.

Le genre joue un rôle important dans ce système de castes. L’hostilité du discours est dirigée surtout contre les hommes, les sujets. Les femmes sont exemptes des stéréotypes les plus négatifs. La “ beurette ” est gentille, par opposition à son frère, le mauvais garçon ou le garçon arabe, c’est la même chose comme le dit Nacira Guérif. Cela explique qu’elles aient un dilemme encore plus difficile à résoudre que les hommes. Soumises au double bind de l’intégration comme examen sans possibilité de réussite, les femmes font l’objet, de surcroît, d’une injonction subliminale. En effet, les gentilles beurettes sont plus plaintes que blâmées. Elles sont plaintes d’être les femmes de ces hommes-là, de ces garçons et pères arabes. On les invite à les quitter. Certaines obéissent, elles quittent leur famille, leur quartier, et se retrouvent isolées. Car la société franco-française, dont elles ne sont plus protégées par leur communauté de sort, utilise alors le premier double bind ; elle cherche et trouve en elles -dans leur nom, dans la forme de leur visage ou dans leur accent— la différence qui est la marque de l’infériorité essentielle de l’être, la ‘tache humaine’.

Ainsi sont-elles prises, comme l’explique Christelle Hamel, entre d’un côté le sexisme réel de leur milieu —un sexisme exacerbé par le contre racisme, c’est-à-dire la revendication par les garçons du machisme qu’on leur reproche-, et de l’autre la volonté de la société dominante de capturer les femmes de ceux que l’on voit toujours comme des ennemis.

C’est dans ce contexte que naissent les “ affaires du foulard ”, en 1989, en 1994, et celle de 2003 qui a culminé avec la “ loi contre le voile ”. On ne peut comprendre ces affaires, on ne peut comprendre la vindicte publique ait visé ces jeunes filles, parmi les plus dociles élèves des écoles publiques, si on ne comprend pas le rôle éminent du genre dans le système de castes.

On a vu que le Maghrébin, l’Arabe, l’Africain, sont caractérisés dans l’idéologie coloniale et raciste par leur rapport aux femmes, et que la stratégie coloniale consiste à condamner cette culture en tant que particulièrement sexiste, dans le même temps qu’en bonne logique patriarcale, elle essaie d’en capturer, au moins symboliquement, les femmes.

Quand elle réussit, elle est très satisfaite. Ainsi, quand des beurettes dénoncent les tournantes : les viols collectifs, qui ont existé de tout temps, n’ont jamais fasciné le public, et on en entend en général jamais parler, pas plus d’ailleurs que du viol en général. Mais quand cela se passe dans les banlieues, chez des descendants de Maghrébins : la France entière fait mine de découvrir un phénomène inconnu jusqu’alors dans l’hexagone. Et elle profite de la différence décrétée des Arabes pour tuer dans l’oeuf toute velléité de découvrir la barbarie sexiste. Elle utilise pour cela un raisonnement biaisé : si cela se passe chez eux, qui sont différents, c’est bien la preuve que cela ne se passe pas chez nous. Ce sophisme permet de faire d’une pierre deux coups : non seulement on condamne à les « autres », mais surtout on s’auto absout du péché dénoncé.

La continuité entre l’image du garçon arabe -le sauvageon— et l’imagerie coloniale de l’indigène hyper sexué, dangereux pour ses femmes et a fortiori celles des autres, est évidente. C’est le contexte des “ affaires du foulard ”. Je ne parlerai pas ici des raisons très diverses personnelles pour lesquelles des femmes choisissent de porter un foulard. Je n’examinerai pas l’argumentaire pseudo laïque-cela a été fait-ni l’argumentaire pseudo féministe, cela prendrait trop longtemps ; sauf pour réaffirmer que le féminisme est une politique de l’auto émancipation. On ne peut pas être émancipé par autrui, ni de force. Une politique féministe est-ou devrait être— aux antipodes de la politique de la canonnière ; contraindre, exclure et humilier les gens, cela ne peut jamais être “ pour leur bien ” ; cela fait partie du vocabulaire et des outils du colonialisme, c’est étranger et doit rester étranger au vocabulaire et aux outils du féminisme. Le féminisme ne peut pas être raciste sans se nier lui-même. Il faut le réaffirmer : il n’y a pas et il ne saurait y avoir de fardeau de la femme blanche.

Je parlerai seulement de la raison pour laquelle, à mon sens, la vue de quelques foulards plonge la France dans ce qu’Emmanuel Terray appelle une “ hystérie collective ”.

Le colonisé méritait d’être colonisé, parce qu’il n’était pas civilisé : il avait une culture, soutenue par sa religion, l’islam, barbare, et cette barbarie était prouvée par son traitement des femmes. Les femmes, victimes de leurs hommes, ce qui n’est pas le cas chez les civilisés qui n’en tuent que 6 par mois, étaient donc les alliées naturelles des colonisateurs, si seulement elles voulaient bien se rallier. Si elle se ralliaient, à la fois on privait les hommes de leur plus grand soutien, et on validait la thèse de leur barbarie de genre. Cet espoir continuait, continue d’exister chez les Français qui traitent les immigrés comme des colonisés, et les enfants des colonisés comme des immigrés. En réalité, les femmes comme les hommes ont été et sont racisées : discriminées, humiliées tous les jours. L’apparition de femmes portant foulard choque les Français, ont répété à l’envi politiques, journalistes et militants laïques, parce qu’ils sont attachés à l’égalité des sexes. Un lecteur du bulletin de la Ligue des Droits de l’Homme a même écrit que “ le foulard ouvre une brèche dans l’égalité des sexes ”. C’est ainsi que j’ai appris que l’égalité des sexes existait bel et bien en France, et qu’elle était tangible et solide comme une digue, puisqu’on peut “ y ouvrir des brèches ”. C’est l’un des rares bénéfices de cette affaire que de nous avoir ainsi ouvert les yeux sur l’état avantageux de notre pays. Mais trêve de plaisanteries.

Je ne crois pas que les Français soient choqués par un manquement à quelque chose qui n’existe pas, et dont ils n’ont pas très envie que cela existe. Ils sont choqués, outrés, car l’apparition de ces femmes en foulard, met à mal des espoirs non-dits car irrationnels. En effet, d’un côté ils refusent de vivre avec des descendants d’Arabes, mais de l’autre ils ne peuvent pas les jeter à la mer. Mon hypothèse est que devant ce dilemme insoluble, il s’est formé dans leur imaginaire un dessein : prendre les femmes, les prendre même pour épouses, comme l’annonçait il y a une dizaine d’année Emmanuel Todd, et ainsi dissoudre la “ race ”. Ce dessein, informulé parce qu’inconscient en France, a été la base de politiques publiques explicites et mises en œuvre dans d’autres pays racistes. Le Brésil par exemple, a eu dans les années 50 une politique explicite d’encourager les mariages mixtes pour ‘blanchir’ la population. On a créé pour la descendance de ces croisements - car ils étaient vus comme des croisements à l’instar de ce qui se fait pour les vaches-une dénomination de couleur, la couleur « mauve », que l’on trouve encore sur les cartes d’identité.

Or le foulard dit aux Franco-français que leur rêve de diviser les descendants d’immigrés selon des lignes de genre est tombé à l’eau. Que ces femmes ne renieront pas leurs pères, leurs frères, leurs époux. Ensuite, qu’elles ne croient plus à l’image de la beurette émancipée, gagnante ; qu’elles savent qu’elles subissent le même racisme que les hommes. Si le foulard provoque des réactions aussi fortes et apparemment disproportionnées, c’est qu’il est un message fort aussi, qui ressemble à un cauchemar, et qui s’appellerait : “ Refoulé , le retour ”.

Ce sont en effet les effets de la discrimination patente qu’elle exerce qui sont renvoyés comme en boomerang à la société. Le foulard dit à cette société : “ Vous nous avez parquées et marginalisées, vous nous dîtes différentes, eh bien voyez : maintenant nous sommes différentes ”. La femme “ voilée ”, c’est Alien qui débarque chez nous. Mais Alien ne met pas en cause que le “ modèle français d’intégration ”. Alien met mal à l’aise parce sa seule présence met en relief ce qui passe chez nous pour la « libération sexuelle » : l’obligation pour toute femme, à tout moment, d’être « désirable ». Les femmes portant foulard violent cette injonction. Comme le remarquait Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nous voiler n’a d’équivalent que l’obsession des autres de nous déshabiller. Or ces deux obsessions sont deux formes en miroir de négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent ce désir tout le temps, tandis que l’autre leur enjoint de ne pas le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser leur corps reste le désir masculin. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes n’est pas un corps à soi - un corps pour soi.

De plus, cet Alien rend l’islam visible. Ceci est insupportable aux Franco-français.

L’islam n’ a jamais été que toléré en France. C’était la raison du refus de citoyenneté aux autochtones algériens. Et voilà que ces gens en sont fiers ! Il y a là quelque chose qui défie le bon sens, en tous les cas le sens dominant. On a vu les mêmes réactions d’incrédulité et d’outrage à propos de la fierté homosexuelle.

La domination est fondée sur la “ tolérance ”, qui est l’inverse de l’acceptation : sur l’idée que le dominé, l’homo, le musulman, a une pratique, ou un être, ou les deux, qui sont mauvais. On lui permet d’exister quand même, à condition qu’il admette sa mauvaiseté. Or la preuve que le dominé admet sa mauvaiseté, c’est qu’il en a honte. Et la preuve qu’il a honte, c’est qu’il se cache. Quand les dominés ne se cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont d’autre choix que de les rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le patron. C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard.

Mais le foulard n’est qu’une escarmouche dans l’offensive menée contre les Arabes, les Africains et les Musulmans. Car ce qui est en jeu, c’est d’une part un système de domination local, le système de castes ; mais il est maintenant couplé avec la participation à un projet mondial : la guerre contre le terrorisme qui n’est autre que la guerre contre le monde arabo-musulman, une guerre annoncée sans fin en 2001, puis de cinquante ans, mais qui pourrait, comme le dit Alain Gresh, en durer mille. On ne saurait trop insister sur le fait que la commission Stasi a été plus influencée par l’idée de la guerre de civilisations, de la menace islamique pesant sur l’ensemble du monde « civilisé », de la lutte entre le Bien occidental et le Mal musulman, que par les situations proprement françaises. C’est parce que les partisans de la loi ont su habilement relier le port du foulard par des adolescentes à la menace d’ Al Qaïda, que la France entière s’est sentie menacée.

Ainsi, le racisme franco-français d’inspiration coloniale a été potentialisé par le mythe de la dangerosité du monde arabo-musulman. Les attaques contre ce monde ne datent pas d’hier : cela fait longtemps que des essayistes, génrélement non-spécialistes de l’islam, dénoncent celui-ci intrinsèquement fanatique et incompatible avec la démocratie, les droits humains, la modernité, etc. Mais quand en 1991 l’un d’eux Jean-Claude Barreau, conseiller de Pasqua, pour l’immigration, écrivait que « l’intégration passe par l’abandon de la religion musulmane », il passait pour un raciste. C’est maintenant l’opinion des deux tiers des Français. Et l’idée de la conspiration mondiale vient des USA, qui ont besoin et de remplacer le communisme par un autre ennemi, et de soutenir la politique israélienne d’expansion territoriale par le dénigrement de ses victimes : des Aabes et des Musulmans. Dès les années 70, Bernard Lewis présentait la théorie du choc des civilisations, mais ce n’est qu’avec sa version huntingtonienne qu’elle « prend »

 véritablement. Cette période coïncide avec le début d’une politique d’agression des USA envers les pays arabo-musulmans, dont leur soutien à l’agression israélienne contre la Cisjordanie fait partie.

La France participe, quoiqu’elle en dise à cette entreprise de destruction et de massacres à grande échelle ; l’affaire du foulard n’a pu avoir lieu que parce nos représentants et nos médias ont avalé totalement l’idéologie bushienne du conflit de civilisations. Cette propagande est le résultat d’années d’efforts concertés d’essayistes, de journalistes, de lobbies, et bien sûr de gouvernements, notamment US, qui ont besoin de remplacer l’ennemi communiste vaincu et dépecé. Ces efforts voient aujourd’hui leur couronnement dans l’existence d’une vulgate islamophobe et arabophobe qui n’a même plus besoin d’être démontrée ; elle a pris, avec les années, un caractère d’évidence ; elle atteint aujourd’hui un tel niveau de haine qu’on se demande si elle pourra continuer longtemps sans être responsable de lynchages collectifs.

Avec l’affaire du voile s’ouvre donc le troisième acte de cette tragédie française : au premier acte de l’oppression a succédé le deuxième acte de la révolte sous ses deux formes : la revendication sociale et la revendication culturelle. Le troisième acte, c’est la répression de cette révolte.

Ce troisième acte, on aurait pu le souhaiter différent, très différent : on pouvait imaginer une France retrouvant ses esprits, reconnaissant le bien-fondé de la révolte, se rendant compte qu’elle a violé tous ses principes, commençant à redresser ses torts, décidée à éliminer les discriminations et à emprunter, pour difficile qu’il soit, le chemin de l’égalité républicaine. On pouvait imaginer en particulier une réponse positive, conforme aux lois de 1905 sur la liberté de conscience, à la demande légitime, légale, que l’islam soit traité sur un pied d’égalité avec les autres religions, croyances et philosophies. Mais l’ensemble de la classe politico médiatique en a décidé autrement et a répondu par la négative et par la répression.

Le parallélisme est frappant entre cette répression des protestations pacifiques contre l’injustice en France, et la guerre infinie déclarée par les USA au lendemain du 11 septembre. La méthode est le message disait Mac Luhan : sans s’interroger sur sa responsabilité, sur ses torts, partout, l’Occident réagit à la protestation contre l’injustice qu’il cause par la surenchère. Que ce soit localement, avec ses propres citoyens ou ses immigrés, ou mondialement, le refus du dialogue, de la discussion, de la négociation est constant. A sa place, une politique de punition pour l’exemple, et d’intimidation.

Créer en France un climat où tout Arabe est vu comme un musulman, tout musulman comme un fondamentaliste, tout fondamentaliste comme un terroriste en puissance, bref un climat de quasi-guerre civile a des avantages. Comment, d’un côté, accuser les Arabes et les Africains d’être la cinquième colonne d’un complot international, comment leur imputer à longueur de journée, le dessein de changer le Code civil ? Et en même temps reconnaître qu’ils sont victimes de racisme ? En transformant les victimes en accusés-accusés de complot anti-occidental, accusés d’antisémitisme, accusés de sexisme, mis constamment sur la défensive - la France échappe au devoir, tant éthique que légal, de lutter contre la discrimination raciale. Au moins pour un temps.

Si le troisième acte est mal engagé, la pièce, encore une fois, n’est pas terminée. L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou vers sa disparition. Mais cette question ne se règlera pas sur le seul terrain français, car elle est liée à la guerre à laquelle nous assistons. Et dans l’une et l’autre guerres, il ne faut pas négliger les facteurs irrationnels, ou affectifs : la culture de l’Occident, et nous sommes occidentaux, quoiqu’on en ait, est une culture de la suprématie. Cette culture ressemble à cette folie dont les Dieux, disaient les Grecs, affligeaient ceux qu’ils veulent perdre.

Elle est l’origine du deux poids deux mesures que le reste du monde reproche à l’Occident, elle est la raison pour laquelle, au lieu de s’amender, l’Occident persiste et signe, et aggrave son cas ; la spirale oppression-répression-révolte, ne cesse de prendre de l’ampleur et de la vitesse.

Devant ce cyclone, la capacité des opprimés est mise à mal, au moins pour le moment. Et on peut craindre que leur patience ne soit à bout, et qu’ils ne désespèrent de l’efficacité de protestations pacifiques et légales devant le rempart dressé par le mélange de démesure, de volonté de domination, d’inconscience et d’arrogance, bref de hybris, qui caractérise les rapports actuels de l’Occident avec le reste du monde.