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Racisme ordinaire – mais racisme quand même

Lettre ouverte à Jacques Myard à propos de la Guadeloupe et des grèves « manifestives »

par Raphaël Roudaire
13 mars 2009

« Il faut être ferme, parce que je crois qu’il y a un petit coté aussi où en Guadeloupe, les grèves durent parce que ça permet de participer à un coté mani-festif ». À ces propos du député UMP Jacques Myard [1], Raphael Roudaire répond, ci-dessous, par cette lettre ouverte.

Déjà agacés par la lenteur avec laquelle l’État français s’est intéressé aux événements antillais, les manifestants guadeloupéens et martiniquais n’ont pu que prendre cette déclaration de Monsieur Myard comme un peu (beaucoup) d’huile jeté sur les braises d’une Montagne pelée déjà à vif.

Pourtant je vous le dis : Non, Monsieur Myard, les Antillais ne sont pas tous de bons danseurs, ils ne pas tous amateurs de carnaval, ni de musique tropicale. Non, Monsieur le député, vous n’êtes pas, vous, blanc, métropolitain et certainement un peu raciste, le seul à posséder un avis politique, une conscience citoyenne et le droit légitime de manifester. Non, monsieur Myard, ce n’est pas pour « le coté festif » – s’il existe un coté festif à la colère et au le ras-le-bol général – que les Antillais sont dans la rue !

Les conditions de vie qu’ils dénoncent et les idées qu’ils défendent ne sont pas le propos ici et je vous accorde – sans véritable bonne grâce – le droit de les contester. Pourtant il est une chose qui m’indispose plus encore que votre mépris de leurs revendications sociales. Vos paroles ont pu dépasser vos pensées – ou bien est ce l’inverse ? Toujours est-il que vous vous êtes rendu coupable d’un racisme certes ordinaire mais d’autant plus intolérable qu’il s’échappe avec conviction de la bouche d’un représentant du peuple français.

Outre le mépris que vous affichez pour un mouvement social de grande ampleur, qu’un élu de la République à le devoir de prendre au sérieux, le déni de la condition de citoyen est la première évidence qui ressort de vos propos. Quand vous appelez de vos voeux une « fermeté », il est certain qu’il s’agit là d’un désir de remettre au pas une foule difficilement canalisée et canalisable, un groupe étranger à vous-même et surtout étranger aux codes et bons usages qui caractériserait un bon français. Un quelconque mouvement social ou une quelconque révolte vous semble donc illégitime d’emblée car seulement fondé sur des instincts qui n’ont rien de politique.

C’est précisément là que le bât blesse. Vous n’auriez certainement pas déclaré la même chose pour des manifestations en métropole où, comme chacun peut le constater, la majorité de la population est blanche et où il reste également marginal de descendre dans la rue banderoles en main et slogans à la bouche uniquement pour profiter de l’ambiance (je vous laisse d’ailleurs imaginer celle-ci au milieu des compagnies de CRS et des gaz lacrymogènes).

Donc implicitement, vous admettez une « vérité » qui n’est rien autre que du racisme en déclarant que ces populations antillaises majoritairement noires sont plus enclines que les autres à se laisser aller à l’indolence et qu’il est un devoir de la République de canaliser ces excès comme on corrige un enfant. Il s’agit bien là d’un racisme primaire que l’on retrouve dans les descriptions des indigènes datant d’une époque théoriquement révolue.

Moins loin dans le temps, ces propos rappellent gravement ceux entendu dans une émission de Canal + dans laquelle un certain Monsieur Hayot déclare :

« Le noir c’est comme un enfant, il faut être ferme mais juste, on en obtient ce qu’on veut. »  [2]

À l’évidence, votre vocabulaire si classiquement paternaliste laisse entendre que les habitants de ces départements français resteraient, malgré tous les efforts mis en oeuvre pour les intégrer au système métropolitain, de grands enfants toujours susceptibles de s’abandonner à la simplicité de leurs instincts, en dehors de toute rationalité politique et/ou sociale. Ils restent en somme des indigènes à qui manque un tuteur.

Cette fermeté exigée envers d’autre citoyen français, sans passer par aucune forme de discours mais en laissant seulement place aux jugements corrompus par un système de pensée obsolète, équivaut à une non-reconnaissance de la qualité de citoyen des habitants de la Guadeloupe et de la Martinique.

Hasard des choses, outre le fait que les Guadeloupéens (et je pense sans trop extrapoler en supposant que vous classeriez les Martiniquais dans la même catégorie) soient considérés comme des citoyens immatures, il ne serait pas non plus dans la rue pour les raisons qu’ils invoquent… C’est bien connu : le « nègre » reste à éduquer et il est de sucroît « menteur » et « joueur », ce qui complique considérablement la tâche.

Ce serait donc pour des raisons « festives » que nos joyeux manifestants seraient descendus dans la rue. Attirés sans doute par quelques sonorités plaisantes, ils se seraient laissé porter au gré des mélodies, et leurs corps que l’on sait adeptes des rythmes en tous genres auraient d’eux même trouvé le chemin des avenues de Pointe à Pitre et de Fort de France… Comme en réponse au son des tamtams.

Encore Non, Monsieur Myard ! Le « bon nègre indolent et danseur » n’est pas une réalité ; pas plus dans les Yvelines que dans la Caraïbe, et l’on ne passe pas son temps à « zouker » aux Antilles, encore moins lorsque la crise et son lot de misère pousse un tiers de la population dans la rue. La danse n’est pas plus pour les Antillais que pour vous et moi une « simple réaction à un état émotif » sans réflexion, volontarisme ni désirs et il n’est plus d’actualité de théoriser leur inclinaison sans borne pour celle-ci [3].

Vous vous estimez certainement bien au fait des attitudes de ces « pseudo-révoltés » et vous exigez la fermeté car à vous, « on ne la fait pas »… Mais, une fois encore : non, monsieur Myard. Vous n’êtes certainement pas instruit sur les problèmes antillais que vous ne vivez que par procuration, devant votre téléviseur ou au travers de je ne sais quel média orienté.

Vous êtes en quelques sorte dans la même situation qu’Yves Jégo, que nous avons pu entendre avec consternation (il est ministre de l’outre mer !) déclarer qu’il découvrait étonné que les Antilles n’étaient pas la métropole et que certaines spécificités découlaient de cette évidence ! [4]

Pour conclure, monsieur le député, il vous serait bénéfique de corriger l’ image que vous avez volontairement ou pas donné de vous-même, car il ne sied pas à un élu de la République, comme à quiconque d’ailleurs, de dénigrer des hommes (qui dans le cas présent sont aussi des citoyens français) au seul regard de leurs origines ethniques. En attendant, le prisme colonial par lequel vous analysez la situation aux Antilles fait de vous pour un odieux personnage. Faites nous donc mentir…

Notes

[1] Tenus le 18/02/2009 sur LCI

[2] Les derniers maîtres de la Martinique, Canal+ Spécial Investigation, 30/01/2009

[3] Gabriel Entiope, Nègres, danse et résistance : La Caraïbe du XVIIe au XIXe siècle, 2000

[4] France 5 C’ dans l’air (16/02/2009)