Accueil du site > De l’importance des mots > Réflexions sur la violance symbolique > Réflexions sur la violance symbolique (8)

Réflexions sur la violance symbolique (8)

Les interventions directives dans la relation d’aide

par Igor Reitzman
15 septembre 2004

Cette rubrique reprend, en plusieurs parties, le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003.

Les interventions directives sont plus ou moins fortement structurantes ; en d’autres termes, elles sont des pressions visant à installer chez l’autre une certaine structure, souvent à partir de très bonnes intentions. Elles renvoient à un discours de base qui pourrait être :

"Ce que j’en dis, c’est pour ton bien !
Je sais, moi, ce qui est bon pour toi !"

Le jugement de valeur

Un jugement est émis qui concerne les catégories du beau, du bien ou du vrai. Le discours comporte une approbation ou une réprobation, parfois une culpabilisation. Dans le grand public on est au mieux sensible au risque des formulations clairement dévalorisantes du style "Vous n’êtes qu’un voyou !" ou "Vous n’êtes pas sérieux"... Mais le besoin d’approbation qui sera éventuellement satisfait par des marques positives comme "C’est vraiment très généreux de votre part" ; "Vous avez eu raison de..." peut nous rendre aveugles à l’installation ou à la consolidation d’une dépendance. Si dans un entretien d’aide d’une heure, j’ai exprimé mon approbation à deux reprises, ma neutralité ultérieure sera reçue comme réprobation probable ou certaine et le discours de mon interlocuteur en sera infléchi voire stérilisé.

La distinction entre jugements de valeur et ressentis (positifs ou négatifs) est très importante. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer :

Vous vous habillez avec beaucoup de goût / J’aime beaucoup les coloris de ce manteau.

Quel navet, ce film ! / Je me suis beaucoup ennuyé.

Vous avez tout à fait raison ! / Je suis totalement de votre avis.

Tu [1] es vraiment agaçant ! / Je sens mon agacement quand tu fais ça...

Dans bien des cas, on présente comme une réalité objective ce qui n’est que subjectivité. L’enfant qui fait des grimaces n’est pas agaçant mais moi, je peux être agacé... Rien ne m’autorise à vous dire que vous avez ou que vous n’avez pas de goût, que vous avez ou que vous n’avez pas raison, car ce serait m’arroger un statut d’expert suprême, d’arbitre (autorisé par qui ? sur quelle compétence ?) mais j’ai le droit d’exprimer mon accord ou mon désaccord, mon plaisir ou mon déplaisir face à votre tableau, sans oublier cependant que je vais toucher à votre territoire d’implication [2]...

La confrontation

C’est une variante intéressante du jugement de valeur négatif. Dans la confrontation, l’accent est mis sur une contradiction entre un principe affirmé et un comportement, entre position actuelle et position antérieure, etc.

"Tu dis que... mais cela ne t’empêche pas de..." ; "Hier, tu ne disais pas ça" ; "Tu te contredis..." "Il faut savoir ce que tu veux ! Un jour tu dis blanc et le lendemain, tu dis noir !" "Tu avais promis pourtant..."

Le confrontant se place en position haute, met le nez de son interlocuteur dans ses contradictions et le somme d’en sortir au plus tôt. Cette sorte d’intervention peut apporter quelque gratification de pouvoir mais elle pousse le confronté (j’allais dire : l’accusé) dans des attitudes défensives peu propices au changement. Cependant s’il existe un contrat de confrontation clair, si les rapprochements énoncés ne comportent aucune dévalorisation...

La manipulation

C’est une manoeuvre souterraine par laquelle une personne, le manipulateur, s’efforce d’obtenir - sans le demander directement - un certain comportement d’une autre personne [3], le manipulé.

La flatterie [4] est la manipulation la plus connue mais il en existe beaucoup d’autres : culpabilisation, évocation du jugement de tiers, etc.

La provocation

"Si tu ne viens pas tout de suite, Maman va te laisser là...”

La petite ne veut plus avancer, et la mère croit trouver là un argument irrésistible. Il le sera peut-être si l’enfant connaît déjà, pour l’avoir vécue, la souffrance de l’abandon. Dans ce cas, la tentation sera grande pour les parents, d’installer ce terrible martinet symbolique et avec lui une permanente angoisse d’abandon qui la rendra manipulable plus ou moins définitivement.

Des messages insincères sont adressés à l’autre dans le but de le faire réagir. L’efficacité éventuelle dans le très court terme, de ce type de manipulation, comporte un prix énorme du côté de la confiance en soi et en l’autre.

Dans la formation et la thérapie

Certains apprentis thérapeutes, désireux de mobiliser une réaction agressive chez une personne très inhibée, croient habile de l’injurier et constatant que cela ne provoque pas la réaction attendue, ils s’imaginent qu’en forçant la dose, ils vont réussir alors qu’ils ne font qu’alourdir l’inhibition de celui qu’ils prétendent aider.

Dans "Bonne chance, Monsieur PIC", Guy BEDOS joue (magnifiquement) le rôle d’un chômeur du style chien battu que des formateurs prétendent transformer en jeune loup dynamique. Pour y parvenir, ils utilisent tout l’arsenal du parent castrateur, y compris une succession de gifles de plus en plus fortes. Comme c’est justement ce que Monsieur PIC a toujours connu, son côté chien battu s’en trouvera seulement renforcé...

Interprétations

Parmi les interventions directives, l’interprétation mérite un traitement de faveur en raison de sa puissance particulière.

L’interprétation, c’est le fait de donner une signification claire à une chose obscure (ou une signification obscure à une chose claire ou encore une signification obscure à une chose obscure).
Tout peut donner lieu à interprétation : les actes, les paroles, un lapsus, un oubli, un silence, un rêve, un accident, une souffrance du corps, une parabole, le vol d’un oiseau, la forme des nuages, une carte retournée, l’aspect des entrailles du bélier égorgé, une prédiction très ancienne [5], etc.

En fait nous passons tous notre vie à interpréter : Le sourire de celle-ci, l’air soucieux de celui-là... Devant un ciel qui soudain s’assombrit, si je me contente de sortir mon parapluie ou de presser l’allure, il s’agit d’une interprétation commune, banale en ce siècle prosaïque. Si par contre j’en déduis que le Ciel est en fureur, que la foudre vengeresse va s’abattre sur nous et qu’il faut trouver au plus vite le coupable à sacrifier pour apaiser le céleste courroux, cette interprétation, dangereuse au temps de Sophocle, surprenante pour le climatologue et le grand public d’aujourd’hui, susciterait au plus notre compassion.

Quand on disait qu’un enfant avait le diable dans le corps (une façon moderne de dire qu’il étaitpossédé du démon), la conclusion pratique était qu’il fallait chasser ce diable, et l’hésitation portait plutôt sur les moyens : fessée, fouet, férule ou exorcisme ? La fessée déculottée et le fouet procuraient de grandes satisfactions aux éducateurs et pouvait orienter pour la vie entière la sexualité de l’enfant, comme on le sait par exemple grâce aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau.. Mais l’exorcisme semblait plus cohérent puisqu’il consistait avant tout en une éloquente apostrophe en latin [6] de l’homme de Dieu à l’adresse du démon visiteur, latiniste lui aussi fort heureusement !

Si l’on écarte les prestations d’amateurs, on remarque très vite que les objets interprétés sont plus ou moins spécifiques d’une profession donnée : aux voyantes la carte retournée, aux anciens augures, le vol d’un perdreau ou les entrailles d’un poulet, aux prêtres des religions monothéistes le réveil du volcan ou un désastre militaire, à Joseph [7] et plus récemment aux psychanalystes, les rêves déclarés "voie royale de l’inconscient [8]"...

Disposer d’un savoir (vrai ou faux) sur l’autre, son passé et son avenir, constitue un élément de pouvoir et les professionnels qui s’affirment comme détenteurs de ce type de savoir, ont une position d’autant plus forte que la population est plus crédule.

L’aventure d’Œdipe est exemplaire de ce point de vue : Pour qu’il en vienne à tuer son père et épouser sa mère, il a fallu les interventions de deux oracles. A Laïos violeur d’un adolescent qui se suicide, le premier annonce que s’il a un fils, celui-ci le tuera et épousera sa mère. C’est parce qu’il prend au sérieux cette prédiction que le couple décide l’assassinat du bébé. Sauvé par le serviteur chargé du contrat, Œdipe grandit dans une autre famille loin de ses géniteurs Devenu jeune homme, il est informé de la prédiction par un second oracle. Lui aussi malheureusement prend au sérieux la prédiction. L’idée de tuer son père et d’épouser sa mère lui fait horreur et pour rendre impossibles de telles actions, il décide de partir loin de ceux qu’il a toujours considérés comme ses vrais parents. C’est ce souci puissant de se comporter en être humain qui le ramène vers ses géniteurs.

Ce drame oedipien plein de rebondissements peut servir d’illustration au mécanisme de la prédiction créatrice [9]. On peut aussi y voir l’illustration de l’ingénieuse perversité des divinités anciennes. Pour punir Laïos, il y avait des procédés plus directs, plus économiques et plus rapides. Mais ces divinités encore rudimentaires apprécient de punir le père dans le fils et par le fils...

Les interprétations véhiculent le plus souvent jugements de valeur et manipulations. Les plus habiles restent dans un flou gros de sous-entendus.

Tu devrais te demander pourquoi ton père a quitté la maison...
Il n’y a pas de hasard : Si tu as perdu ton boulot, c’est bien que, quelque part, tu ne voulais plus continuer...
Je suis sûr que tu as fait exprès de tomber malade...

Enjeux accrochés

Dans la masse des interprétations-pressions, les enjeux accrochés constituent un sous-ensemble particulièrement intéressant. Il y a enjeu accroché, lorsque d’un comportement (ou de son absence), je déduis abusivement un sentiment, une qualité (ou son absence). La famille est évidemment un territoire d’élection pour ce type de manipulations :

Si tu aimais vraiment ta mère, tu chasserais
immédiatement cette fille !
Intelligent comme tu es, si n’étais pas si paresseux,
tu serais toujours premier de la classe !"
"Encore un verre cassé ! Tu me dis que c’est le chat !
Et tu as pensé que j’allais croire une chose pareille ?
Tu me prends vraiment pour un idiot !"

Qui veut battre son fils, l’accuse d’insolence.

Dans ce dernier exemple, on peut imaginer ce qui a précédé et ce qui suivra : Rendu maladroit par la peur, pris en faute, l’enfant invente à la hâte un mensonge dont la grossièreté s’explique, non par le mépris pour le parent, mais par la terreur qui paralyse presque totalement sa capacité de réflexion. L’interprétation accusatrice, qui ne donnera lieu à aucune vérification, n’intervient que comme brève légitimation de la raclée administrée sans autre forme de procès. La raclée elle-même accroîtra encore un peu plus cette peur qui contraint tant d’enfants à mentir et à casser. Elle est comme une semence, promesse de nombreuses raclées à venir...

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Igor Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, paru aux éditions Dissonnances en 2003. Voir le site personnel d’Igor Reitzman.

Notes

[1] C’est cette distinction qui est soulignée par Thomas Gordon dans l’opposition entre messages-je et messages-tu

[2] Voir I. Reitzman, Longuement subir puis détruire, page 40

[3] Ou un ensemble de personnes (manipulation de l’opinion)

[4] Ceux qui ont de la difficulté à donner des signes de reconnaissance positifs, se justifient volontiers en disant qu’ils se refusent à la flatterie. Puisqu’il n’y a pas flatterie quand on est sincère, ils affirment ainsi leur incapacité à trouver dans les autres quelque chose qui soit estimable...

[5] Plus elle est obscure, plus elle suscitera l’intérêt des fondateurs de sectes et le respect des fidèles...

[6] Mais pourquoi diable en latin, diront certains. Dans une société où le latin d’église circule encore, n’est-ce pas maladroit de laisser croire aux fidèles que le latin pourrait être la langue du diable ? L’hébreu ou mieux encore l’araméen ancien serait bien plus impressionnant et je suis certain que le diable n’y résisterait pas. J’invite tous les exorcistes qui me liront à tenter l’expérience en double aveugle.

[7] Ce chaste jeune homme vendu par ses frères, interprète les rêves du pharaon et gagne ainsi la charge de ministre. Freud, qui connaissait bien la Bible, a certainement dû rêver sur cette aventure. Mais j’interprète !

[8] Pour Joseph, l’inconscient, dont il pourrait être question, conduit à une question théologique délicate que par délicatesse je renonce à expliciter. Mais j’encourage le lecteur à lire dans une Bible non expurgée, l’histoire, par exemple, des 7 plaies d’Egypte (Livre de l’Exode)...

[9] Etudiée sous cette appellation par le sociologue Merton, la prédiction créatrice fonctionne lorsque le fait d’annoncer un événement contribue fortement à le faire advenir : Tu seras chômeur si..., tu finiras en prison... Par extension, certaines formulations au présent fonctionnent aussi très bien : Tu n’es vraiment pas doué ! C’est un débile... C’est un malade mental incurable, etc.