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Réflexions sur la violance symbolique (7)

La violance symbolique dans le champ familal et religieux

par Igor Reitzman
15 septembre 2004

Cette rubrique reprend, en plusieurs parties, le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003.

L’absence de tout contre-pouvoir conduit certaines familles à devenir des lieux de supplice longue durée. Maintenant que les parents n’ont plus le droit de vie et de mort, certains sont contraints de se limiter dans leur besoin de détruire physiquement cet être fragile qui leur ressemble. Mais rien ne les empêche de se rattraper sur le plan symbolique. Parmi les démarches les plus courantes :

- la dévalorisation distillée jour après jour :


"Tu es vraiment nul ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un enfant aussi bête ! Ce que tu peux être laide, ma pauvre fille ! Jamais personne [1] ne voudra de toi ! Chaque fois que tu ouvres la bouche, c’est pour dire une bêtise !..."

- La manipulation de la honte, de la peur, de la culpabilité :


"Tu es complètement ridicule ! Tout le monde te regarde ! On va se moquer de toi ! Tu devrais avoir honte ! Si tu ne dis pas merci, tu vas recevoir une de ces corrections dont tu te souviendras ! On va te donner aux Bohémiens ! Cet enfant me fera mourir de chagrin ! Après tout ce que j’ai fait pour toi, voilà comme tu me remercies..."

- Les prédictions créatrices négatives [2] :

"Tu seras chômeur !..."
Tu finiras en prison !
Personne ne voudra vivre avec toi !"

- Le chantage affectif et les enjeux accrochés :


"Si tu veux que Maman t’aime, tu dois..."
"Et tu as cru que j’allais gober ça !
Tu me prends vraiment pour un imbécile !"
Si tu aimais vraiment ton père,
tu n’aurais jamais de notes au dessous de 18 !

- Les mensonges et dénis : Une vérité essentielle est tue, niée, concernant par exemple ce que subit l’enfant ou bien l’identité du père véritable :


"Tu crois que ça m’amuse de te fouetter ?
Si je le fais, c’est pour ton bien !"

- L’effort pour rendre l’autre fou [3]

Dans le religieux

"Anathème [4] à qui dira : chaque homme est libre d’embrasser et de professer la religion qu’il aura réputée vraie à l’aide des lumières de sa raison" (PIE IX, Encyclique Quanta cura, 1864)

Certaines violances sont de tous les temps et se retrouvent dans tous les dogmes, notamment le fait d’interdire ou d’imposer une pratique religieuse. Même dans les sociétés réputées libérales, les jeunes enfants sont habituellement victimes de ce type de violance. Installé dans l’évidence de sa subjectivité et s’adressant à des bambins de 3 à 10 ans encore dépourvus de tout sens critique et de toute capacité à réfléchir sur des questions métaphysiques, l’adulte s’arroge le droit de leur inculquer un dogme sur lequel les théologiens disputent depuis de nombreux siècles [5].

En Europe, c’est surtout dans ces temps de grande ferveur que furent le Moyen-Age et les Temps Modernes qu’il faut chercher les violances symboliques les plus voyantes. Dans cette société très troublée par les famines, les épidémies, les massacres et les pillages des gens d’armes, la familiarité permanente avec la mort crée un climat particulièrement propice à une manipulation de la honte, de la peur, de la culpabilité.

Les terrifiantes descriptions de l’Enfer, l’interprétation systématique des malheurs individuels et collectifs par le péché et la colère divine (sur le modèle biblique), la culpabilisation brutale de tout plaisir - y compris celui qu’une femme prend avec son mari - toutes ces significations imposées ont une redoutable efficacité sur une population profondément crédule et angoissée. Dans cette société où la vision religieuse est l’explication de toutes choses, tout écart au dogme, si minime soit-il, est baptisé hérésie et apparaît au prêtre comme violance symbolique grave.

Innocence ou péché mortel ?

Il y a dans une société laïcisée comme la nôtre, un certain décalage entre ce qui est péché ("acte conscient par lequel on contrevient délibérément aux préceptes, aux lois religieuses, aux volontés divines" selon le Robert) et ce qui est considéré comme faute par la société. Ce décalage rend la pression exercée par les clercs encore plus inconfortable pour la minorité de ceux qui restent dans la stricte orthodoxie. Placer la gourmandise parmi les sept péchés capitaux fait aujourd’hui sourire. Mais interdire aux couples chrétiens toute contraception autre que la continence, ouvre plutôt sur d’immenses souffrances et conduit les plus scrupuleux à voir le célibat comme un statut très enviable [6]

Au début du XXème siècle, l’archevêque de Cambrai pouvait encore donner son approbation à un catéchisme affirmant que
"La profanation du dimanche par des "travaux serviles tels que la lessive ou le raccommodage est de tous les péchés celui qui, d’après les saints Pères, attire davantage sur nos têtes les fléaux du ciel, tels que tremblements de terre, inondations, bouleversements des saisons, tempêtes, guerres, révolutions, maladies épidémiques de toute nature" [7].

Accident et châtiment divin

Lorsqu’un enfant se blesse, il est fréquent que le parent lui dise : "C’est le Bon Dieu qui t’a puni"... Transmis à des moments émotionnellement forts, associé à des douleurs plus ou moins aiguës, ce refrain est certainement efficace mais pas nécessairement comme le parent l’anticipe. Il est porteur de thèmes complémentaires pleins d’avenir :

Dieu me surveille à tout moment.
Dieu me punira dans mon corps chaque fois
que j’aurai commis une faute.
Puisque j’ai mal, c’est que Dieu me punit.
J’ai donc commis une faute.
Chaque fois que je me sens coupable [8],
je m’attends à devoir payer corporellement.

Dans les familles où se pratiquent encore les châtiments corporels, l’association souffrance-culpabilisation est bien plus étroite encore puisque l’exécuteur est tour à tour le parent terrestre et le Père céleste. Dans son étude publiée sous le titre Faut-il battre les enfants ? (Desclée de Brouwer, 1997), le docteur Jacqueline Cornet a montré que les enfants les plus battus sont aussi (statistiquement) ceux qui ont le plus d’accidents. A volume de coups égal, le nombre d’accidents est-il plus important quand le jeune a intériorisé définitivement l’image de ce Dieu surveillant et punisseur ? Ce pourrait être un thème de recherche complémentaire...

Le ventre des femmes

De nos jours, dans les sociétés les plus pauvres, les chefs religieux disposent encore d’un pouvoir de violance symbolique important, et ils s’en servent pour faire triompher leurs modèles et leurs valeurs. Quand on interdit à une jeune Irlandaise [9] de se débarrasser du fruit d’un viol incestueux, tout se passe comme si un clergé exceptionnellement rétrograde voulait montrer au monde entier qu’en matière de violance majeure, les grandes institutions peuvent rivaliser sans complexe avec le père le plus sinistrement persécuteur. Tout se passe alors comme si l’évêque - père spirituel - disait à son tour à l’adolescente :

"Ton ventre m’appartient. C’est à moi de décider de ce qui doit s’y produire"...

Les rituels comme outils de contrôle social

Dans les rituels religieux, chacun, sous le regard de tous, doit accomplir les gestes qui attesteront de sa conformité aux croyances dominantes : Il ne s’agit pas seulement d’être présent à l’office, mais aussi de s’agenouiller, se lever, s’asseoir, baisser la tête en même temps que les autres, de prononcer les prières codifiées, de chanter les cantiques. Dans les sociétés à religion officielle, réciter correctement le Credo [10], manger du porc ou refuser d’en manger, porter le voile ou ne pas le porter, avoir ou non une barbe, ne pas faire le signe de croix au passage d’un cercueil, peut décider de la vie et de la mort. [11]

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Igor Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, paru aux éditions Dissonnances en 2003. Voir le site personnel d’Igor Reitzman.

Notes

[1] Des formules très efficaces pour façonner un bâton de vieillesse convenablement résigné...

[2] Ce genre de menace est certes pavé de bonnes intentions. On voudrait tellement que le jeune se mette sérieusement au travail mais la proposition conditionnelle "si tu continues à..." ne pèse pas bien lourd émotionnellement dans ce qui est perçu tandis que des mots tels que chômeur ou prison vont avoir un retentissement intense et durable...

[3] Le psychanalyste SEARLES a publié sous le titre "L’effort pour rendre l’autre fou" des pages très stimulantes pour la compréhension de la schizophrénie (Gallimard - "Connaissance de l’inconscient") - Cf. aussi LAING, "L’équilibre mental, la folie et la famille" (Stock)

[4] Le lecteur aura peut-être oublié que l’anathème, c’est la sentence par laquelle l’Église retranche une personne de la communauté des fidèles, avec les conséquences que cela pouvait impliquer pour sa survie, lorsque le peuple entier partageait la même croyance.

[5] Remarquons par exemple qu’au sein de l’Eglise catholique, le dogme de l’Immaculée Conception (affirmant que la Vierge Marie fut conçue sans péché) ne fut ajouté par le pape Pie IX qu’en 1854, après une controverse qui avait duré plusieurs siècles.

[6] Cf les encycliques Casti connubii de Pie XI et Humanae vitae de Paul VI. Elles sont citées et commentées dans l’excellent ouvrage de Martine Sevegrand, L’amour en toutes lettres - Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel Histoire, 1996

[7] Chanoine Vandepitte, Catéchisme de persévérance (Fernand Deligne, 1902) p. 122

[8] Il faut se rappeler qu’on peut être culpabilisé sans être coupable et inversement.

[9] Référence à une affaire dramatique qui remua l’Europe au début des années 90

[10] Prière dans laquelle l’essentiel de la doctrine catholique est affirmé ; sa récitation permet de contrôler que la personne n’est hérétique sur aucun point essentiel du dogme.

[11] Le lecteur trouvera dans mon 4ème livre (Les enfants du rouleau-compresseur, tome II) des développements beaucoup plus importants sur l’éminente contribution de la religion à l’installation de la soumission.