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Réflexions sur la violance symbolique (4)

Décourager par l’étiquette

par Igor Reitzman
14 septembre 2004

Cette rubrique reprend, en plusieurs parties, le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003. Le sens du mot "violance", avec un a, est expliqué dans un texte d’Igor Reitzman publié sur ce site, dans la rubrique "Des mots importants", à l’entrée "Violence".

Ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir de violance symbolique peuvent faire obstacle à une conduite honorable, en l’étiquetant infâme.

"Dénonciation" ou "délation"

C’est une chose bien étrange que cette confusion soigneusement conservée à travers les siècles entre mouchardage, délation et dénonciation...

Je propose de réserver le mot délation (ou mouchardage) à toute action d’information qui va aider le puissant à écraser le faible (information notamment sur tout effort des opprimés pour se libérer : propos séditieux, création d’un syndicat clandestin, projet de soulèvement, etc.). La délation, le plus souvent secrète et anonyme, est inspirée par des motivations liées à l’angoisse et à la destructivité : peur, cupidité, jalousie, vengeance...

Je propose de réserver le mot dénonciation à toute action d’information qui va aider les opprimés en faisant connaître les masques et les méthodes de l’oppression, en appelant l’attention sur un mensonge officiel ou en montrant le vrai visage des oppresseurs. La dénonciation a souvent un caractère public : discours, article de presse, pamphlet, émission radio ou télévisée. Elle implique chez celui ou celle qui ose dénoncer, un moi fort et une sécurité intérieure qui permettent d’assumer des risques parfois vitaux.

Si la distinction était mieux établie, au moins dans le langage, les voisins de l’enfant martyrisé, hésiteraient moins à dénoncer les camarades tortionnaires ou les parents abuseurs [1]...

"Renégat"

Que des gens puissent avoir des croyances différentes des miennes, voilà bien de l’inconfort, mais en les tenant à distance, je peux finir par les oublier ou par leur attribuer une bizarrerie essentielle qui me dispensera de m’interroger sur la validité de mes propres croyances. Mais qu’un des miens en vienne à s’affirmer tout à coup comme pensant autrement, voilà ce qui ne peut s’admettre !

Quand un homme en vient à refuser officiellement le dogme dominant [2] dans son milieu, abandonnant ainsi l’autoroute très fréquentée de la passivité et de la soumission intellectuelles, le chef lance sur l’infidèle ses molosses symboliques, parmi lesquels le qualificatif "renégat" retentit comme le maître-mot de l’exclusion et du déshonneur. Combien d’hommes et de femmes ont renoncé dans le vertige, à crier que "le roi est nu", pour ne pas se retrouver brutalement marginalisés par cette disqualification.

Quand un journaliste communiste découvrait, à l’occasion d’un voyage à l’Est, la formidable imposture des régimes soviétiques, il préférait le plus souvent se taire et donnait à son prudent silence, l’alibi qu’il ne fallait pas "désespérer Billancourt"

"Relaps"

Le mot qui est tombé dans l’oubli avec l’affaissement des pratiques religieuses, fut d’une importance vitale à la fin du Moyen-Age. En cette époque de foi ardente, la violance symbolique d’un tel étiquetage s’accompagnait habituellement d’un feu qui n’était pas seulement symbolique. En ce temps-là, lorsqu’une jeune fille abjurait son hérésie et revenait au dogme, cédant ainsi à d’amicales pressions qui pouvaient revêtir la forme d’une question très ordinaire, il était préférable pour elle que sa conscience ne la ramène pas dans l’hérésie puisqu’alors elle devenait relapse. C’est ce crime qui conduisit un tribunal ecclésiastique à condamner Jeanne au bûcher, et non sa guerre contre les Anglais, comme le croient encore quelques braves gens [3].

"Allumeuse"

On pourrait évoquer aussi les violances symboliques inventées par notre société patriarcale pour accroître encore la domination des hommes sur les femmes : Il est fréquent qu’un flirt s’interrompe sans qu’il y ait eu une relation sexuelle complète. Si c’est du fait de l’homme, aucun terme désobligeant n’est prévu pour le qualifier mais si c’est la femme qui a fait usage de sa liberté, elle devient dans le langage de la confrérie des séducteurs vexés, une allumeuse. Le même qui disait un quart d’heure auparavant qu’un petit baiser n’engage à rien, traitera de salope, l’ingénue qui a pris au sérieux cette benoîte et traditionnelle manipulation.

Contre-pouvoir de violance symbolique

Parfois un groupe contestataire tente de s’installer comme contre-pouvoir de violance symbolique. Un exemple intéressant nous est fourni par certains groupes maoïstes des années 70 : dans leur discours, le gouvernement de la droite était baptisé "Occupation" ce qui leur permettait de nommer "actes de "résistance," les actions violentes illégales organisées par ces groupes.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Igor Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, paru aux éditions Dissonnances en 2003. Voir le site personnel d’Igor Reitzman.

Notes

[1] Ce terme est en lui-même ambigu : Il implique qu’on ne doit pas abuser de ses enfants, mais qu’on peut en user, à condition que ce soit avec modération. Même quand les dominants font des concessions, leur langage les trahit...

[2] que le dogme soit politique, religieux ou philosophique...

[3] Bien entendu, il n’est question ici que des chefs d’inculpation qui ont légitimé le bûcher.