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Réflexions sur la violance symbolique (2)

La contribution discrète des dictionnaires

par Igor Reitzman
13 septembre 2004

Cette rubrique reprend, en plusieurs parties, le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003. Le sens du mot "violance", avec un a, est expliqué dans un texte d’Igor Reitzman publié sur ce site, dans la rubrique "Des mots importants", à l’entrée "Violence".

"Imposer des significations et les imposer comme légitimes" peut avoir comme utile complément le camouflage de significations importantes .

Le "délit d’initié"

Le délit d’initié permet des gains vertigineux avec des risques très restreints. Le mécanisme en est très simple : Informés avant les autres de l’événement qui va décupler le prix d’un terrain ou d’une action, certains individus placés aux abords immédiats des centres de décision (Etat, Région, Municipalité) vont acheter à bas prix et revendre ultérieurement avec des plus-values d’autant plus substantielles que les capitaux en jeu sont importants.

Pour entrer dans ce cercle très privilégié, il n’est pas nécessaire d’avoir au départ de très gros capitaux, mais dîner avec le bon ministre (ou son chef de cabinet) au moment opportun, est un investissement indispensable. Pratiquée depuis très longtemps - Stendhal la décrivait déjà voici plus de 150 ans dans "Lucien Leuwen".- cette manoeuvre n’est devenue un délit que depuis 1970 [1] et cela n’est guère surprenant puisque la Bourse, dans son fondement non écrit, consiste dans le dépouillement des gens informés les derniers par les gens informés les premiers. Des poursuites sont engagées si l’opération trop voyante fait scandale mais les initiés ne créeront jamais d’engorgement carcéral...

Les éditions du petit ROBERT antérieures à 1994 sont totalement silencieuses sur ce délit. Celle de 1994 définit enfin l’expression, avec des termes inspirés du petit LAROUSSE sorti l’année précédente mais chez ROBERT, les opérations réalisées grâce à des informations privilégiées ne sont plus bénéficiaires. Bien sûr le rédacteur ne va pas jusqu’à prétendre qu’elles sont déficitaires. Il se contente d’éviter tout qualificatif, sans doute dans un souci louable d’objectivité... Dans la version numérique du Grand Robert (édition 1997), l’expression est encore inconnue.

En somme, même une définition très chaste, est censurée quand le Robert est numérisé, comme si entre temps, l’éditeur avait été racheté par un grand groupe concerné par cette forme particulière d’escroquerie. Une telle supposition est évidemment tout à fait saugrenue...

"Pantouflage"

Une puissante entreprise d’armement offre un poste de directeur commercial [2] à ce haut fonctionnaire qui jusqu’alors était chargé de la contrôler. Ses revenus déjà confortables vont se trouver quadruplés et il est difficile de ne pas s’interroger sur ce qui sera ainsi rétribué : s’agit-il simplement des compétences techniques déjà acquises ? des complaisances passées [3] ? du très prometteur carnet d’adresses ? Le précieux réseau des vieux camarades de promotion auxquels - à l’occasion de somptueux repas - on fera miroiter un avenir radieux :

"Tiens, DUPONT prend sa retraite dans deux ans...
Je te verrais bien dans ce boulot !
Ça te tenterait ? Tu démarrerais à 500 KF...
Il faut que j’en parle au patron demain matin...".

Bien entendu, quand Le Monde rend compte d’un pantouflage et des discussions qu’il a suscitées au sein de la Commission [4] de déontologie chargée de donner un avis, il s’agit toujours d’affaires de ce genre. Mais pour le Robert [5], pantoufler c’est simplement "quitter le service de l’Etat pour entrer dans une entreprise privée en payant au besoin un dédit appelé pantoufle." Une définition légère qui convient très bien pour parler du jeune gardien de la paix recruté par un supermarché. Larousse ici ne fait pas mieux.

Il serait intéressant de vérifier sur l’ensemble des usuels et pour un nombre suffisant de termes [6] si l’on a le droit d’énoncer la règle suivante :

Lorsqu’un dictionnaire ne peut ignorer totalement
un terme socialement sulfureux,
il se contente de le définir de façon minimale,
en esquivant l’information
qui pourrait mobiliser la vigilance du lecteur.

Pédophile - pédéraste

"Imposer des significations et les imposer comme légitimes" peut passer par la construction de termes étymologiquement bienveillants pour évoquer une réalité perverse : par exemple "pédophile" et "pédéraste". Curieusement, ces deux termes issus du grec, signifient étymologiquement : qui aime les enfants ou ami des enfants (erân : aimer, désirer ; philos : ami, philein : aimer et pais, paidos : enfant ; jeune garçon - une racine qui se retrouve dans pédiatre et pédagogie). Il serait intéressant de retrouver des informations sur les hommes qui ont fabriqué ces termes. Probablement étaient-ils tous deux amateurs de racines grecques et d’enfants comme d’autres sont amateurs [7] de vins ou de fromages. Ils ressentaient le besoin de légitimer ce type de consommation perverse par une appellation contrôlée soigneusement. Enfin leur position dans le monde leur assurait l’écho amplifié dont ils avaient besoin pour que leurs mots à eux entrent dans les têtes et les dictionnaires.

Si tous me reconnaissent comme ami
des enfants, comme aimant les enfants,
je n’ai plus besoin de me sentir coupable.

Si je ne craignais pas d’être vu comme un dangereux extrémiste, je proposerais de supprimer de notre langue les mots aimer et amour qui permettent toutes les embrouilles puisqu’ils signifient une chose et son contraire. Qu’y a-t-il de commun entre l’amour oblatif (je t’aime donc je te donne) et l’amour captatif (je t’aime donc je te prends et je te consomme sans me soucier de tes sentiments et des suites pour toi de ma confiscation) ? Et l’amour oblatif lui-même n’est pas dépourvu d’ambiguïté puisqu’au Moyen Age, l’oblat, c’est l’enfant donné à un couvent : Je t’aime donc je te donne... au couvent dont tu n’auras jamais plus le droit de sortir.

La racine erân étant inconnue du plus grand nombre, le terme pédéraste créé à la Renaissance (peut-être par le plus érudit des mignons d’Henri III), est sans ambiguïté dans la mesure où il est employé depuis plusieurs siècles pour désigner un homme qui, pour assouvir ses besoins sexuels, consomme des jeunes garçons. C’est ce qu’exprime avec des signifiants plus romantiques, un homme qui s’y connaissait, l’écrivain André Gide :

"J’appelle pédéraste celui qui, comme le mot
l’indique, s’éprend des jeunes garçons."
(Journal, Feuillets, II févr. 1918)

Le terme devient diffamation et donc violance symbolique, quand il est utilisé par les homophobes pour désigner tout homosexuel [8].

"Pédérastie : acte contre nature qui consiste en l’assouvissement de l’instinct sexuel de l’homme avec un autre homme"

(Larousse Universel en 2 volumes, éd. 1949)

Le terme pédophile me semble infiniment plus contestable, et puisqu’il n’apparaît pas encore dans tous les usuels à la disposition du grand public (il est absent dans la version numérique du dictionnaire encyclopédique Hachette 2002), on doit pouvoir encore choisir un autre terme pour désigner l’adulte qui se sert d’enfants pour ses besoins sexuels. J’ai pensé à pédophage qui mettrait l’accent sur la dévoration et la consommation. Mais je ne serais pas hostile à pédocide qui mettrait en valeur l’aspect profondément destructeur ou pédophobe qui attaquerait de front l’hypocrisie du terme à la mode. Quand cette opération d’hygiène symbolique aura réussi, il sera de nouveau plus facile de dire et de manifester qu’on aime les enfants.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Igor Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, paru aux éditions Dissonnances en 2003. Voir le site personnel d’Igor Reitzman.

Notes

[1] Il faudra attendre 1975 pour connaître la 1ère condamnation d’un initié par un tribunal...

[2] A un niveau plus modeste, on pourrait évoquer le cas du contrôleur des impôts recruté par un cabinet local de conseil juridique et fiscal...

[3] Evidemment, on ne peut totalement exclure l’hypothèse selon laquelle le pantouflant serait d’une exceptionnelle honnêteté...

[4] composée de fonctionnaires !

[5] qui se présente comme devant "permettre à ceux qui le consultent de comprendre pleinement ce qu’ils entendent..." (Alain Rey, Présentation du dictionnaire, IX)

[6] Aux usuels cités on pourrait ajouter par exemple l’Encyclopedia Universalis. Aux mots déjà évoqués ici, on pourrait ajouter : castrat, oblat, stock options, etc....

[7] dans amateur, il y a aussi aimer

[8] Il est vrai que dans ce cas, c’est généralement le raccourci pédé qui circule, utilisé parfois par des homosexuels eux-mêmes qui se font ainsi les agents de leur propre diffamation.