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Réponse au Figaro et au Point sur la supposée « expérimentation » de la « théorie du genre »

par João Gabriell
12 avril 2014

Nous savons ce que sont le Figaro et le Point dans le paysage médiatique français, et à quel(s) public(s) ils s’adressent. Il n’est pas donc étonnant qu’en toute mauvaise foi, ils reprennent, sans critique aucune, l’expression "théorie du genre", forgée à l’origine par ceux qui déclarent s’y "opposer" ; ils ne sont pas les seuls par ailleurs.

Chacun de ces journaux a publié un article sur un enfant, Bruce, dont la circoncision a été ratée en 1966. A l’issue de l’opération, il n’avait plus un pénis "normal". Le jumeau de l’enfant, Brian, n’a pas eu ce problème. Les parents s’inquiétaient du devenir de leur enfant, dans une société qui place le pénis comme le garant de l’identité "mâle". C’est pourquoi ils acceptèrent la proposition du médecin, John Money, de pratiquer une opération visant à lui fabriquer un "organe femelle", puisqu’il n’avait plus un "vrai organe mâle".

L’enfant devait ensuite prendre un traitement hormonal l’amenant à devenir une fille. Selon le médecin, il suffisait que les parents l’éduquent en fille pour que tout se passe bien. Or ce ne fut pas le cas. L’histoire se termine de manière bien tragique par le suicide des deux enfants concernés, une fois devenus adultes, en 2002 et 2004.

Pourquoi considérer qu’il s’agit de malhonnêteté intellectuelle de la part du Figaro et du Point ?

Premièrement, ces articles ne font aucunement la différence entre un changement de sexe forcé sur un enfant (= maltraitance), et le fait de revendiquer le droit pour soi de changer de sexe, en tant qu’individu responsable (droit à disposer de son propre corps ; pas celui d’autrui).

Ensuite, ma critique pointera deux défauts majeurs aux articles du Point et du Figaro :

• L’ignorance comme support argumentatif

• L’instrumentalisation de l’oeuvre tragique de John Money

L’ignorance comme support argumentatif

En premier lieu, l’article du Figaro définit la "théorie du genre" comme "la conduite sexuelle qu’on choisit d’adopter, en dehors de notre sexe de naissance". Où avez-vous lu ça ? Pouvez-vous citer ne serait-ce qu’UN ouvrage qui définit le genre de cette façon ?

Comme ça l’a déjà été dit maintes fois, les études sur le genre analysent le sens social donné aux différences entre des personnes naissant avec un pénis, et d’autres avec un vagin. Vous n’avez jamais voyagé ? Vous n’avez pas de télé ? Vous n’êtes pas au courant que selon les cultures (ainsi que selon les époques), le sens attribué à ces différences varient ?

De plus, concernant ce choix "de manière personnelle", il est bon de rappeler qu’analyser le genre comme catégorie sociale, c’est prendre en compte les contraintes politiques (lois en place, mouvements sociaux organisés), économiques (moyens dont chacun dispose) et culturelles (place accordée par telle culture à tel fait social) qui pèsent sur ce qu’il nous est possible ou pas de faire. En fonction des époques et des pays "changer de sexe" n’aura pas le même sens, parce que le contexte et les moyens possibles ne sont pas les mêmes.

Précisons tout de même que je n’aime pas en contexte occidental tellement ethnocentré prendre des exemples de pays non occidentaux, car cela amène toujours certain-e-s à se sentir supérieur-e-s et "plus avancé-e-s", mais je ne résiste pas à me saisir de cet exemple : en Albanie et au Kosovo, "changer de sexe" pour passer de fille à garçon – uniquement dans ce sens – répond à des logiques économiques, lorsqu’une famille n’a pas de descendance mâle. Ce n’est pas du tout révolutionnaire : c’est un devoir au nom de la communauté, ce qui est totalement étranger à la vision occidentale. Le genre, construit social, ça commence à vous parler ?

De même, votre propos sur les intersexués - personne née avec des organes génitaux non identifiables comme totalement "mâle" ou "femelle" - est d’une bêtise confondante : "il [John Money] étudie notamment les cas d’enfants nés intersexués pour savoir à quel sexe ils pourraient appartenir : celui que la nature leur a donné ou celui dans lequel ils seront éduqués". Vous démontrez une ignorance totale pour un sujet sur lequel vous décidez malgré tout d’écrire.

Ce sont les médecins qui se sont toujours élevés contre le sexe que "la nature a donné " aux intersexués, au motif qu’il n’était pas, dans leur diversité, assimilable à un sexe "mâle" ou "femelle" de manière stricte. Ils ont toujours cherché à "corriger" ce que cette "nature" leur avait donné de fonctionnels et ne provoquant pas de maladie, juste pour correspondre à ce que la société attend du sexe d’un enfant : qu’il soit strictement mâle ou femelle. C’est une entreprise sociale de correction de ce qui est, parce que socialement ce n’est pas ce qui doit être.

Est-ce trop demander que de vous instruire sur des sujets que vous souhaitez aborder ? Celles et ceux qui veulent aller plus loin, peuvent lire cet article intitulé, « Intersexe et transsexualités : les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social » d’Ilana Löwy.

L’instrumentalisation de l’oeuvre tragique de John Money

Ensuite, qu’il s’agisse du Point ou du Figaro, les deux articles laissent entendre que c’est la "théorie du genre" véhiculée par le médecin qui a détruit la vie de ces enfants et de leurs parents. Par "théorie du genre", on peut imaginer que les auteurs de ces articles entendent le fait de remettre en question l’immuabilité des comportements dits "masculins" et "féminins".

Autrement dit, pour le Figaro, le Point, et tous ceux qui s’affolent en ce moment sur le sujet, c’est par exemple naturel que les parents peignent en bleu la chambre du nouveau né garçon. C’est la nature, c’est même lui, dès le stade embryonnaire, qui a suggéré cette couleur dans le ventre maternel, un point c’est tout. Rien à voir avec la société, ses normes et hiérarchies.

En clair, ces articles veulent dire la chose suivante : "regardez, si on croit en la "théorie du genre", on pourra transformer des petits garçons en fille, et ils se suicideront, notre société sera détruite etc etc".

Or, si cet enfant a subi un changement de sexe forcé, ce n’est pas parce que le médecin remettait en question les rôles de genre, mais parce que lui, tout comme les parents, étaient profondément acquis aux normes de genre traditionnels : ils considéraient qu’un petit garçon, et plus tard un homme, ne pourrait pas vivre une vie de "mâle" sans "pénis normal". Ce sont eux, qui pour correspondre aux attentes traditionnels de la masculinité, on préféré le transformer en fille.

Ce sont précisément ces attentes que conteste une très large partie des études sur le genre (toutes ne contestant pas nécessairement l’ordre social) : l’idée que les organes génitaux, qu’ils soient fonctionnels, dits "malades", "abîmés" ou "différents", doivent enfermer l’humain dans deux destins précis, hiérarchisés à l’avantage du masculin. Donc, les "pro gender", comme les appellent ceux qui parlent de "théorie du genre", sont en réalité les seuls à vraiment considérer qu’une circoncision ratée ne doit pas donner lieu à une remise en cause de ce que sera un mec, puisque "la bite ne fait pas le genre".

En conséquence, et pour rester sur l’exemple pris par ces deux journaux, ce n’est pas parce qu’on a un organe mâle "cassé", ou qu’on en n’a pas du tout, qu’on ne peut pas être un homme. Ainsi, une personne née avec un pénis dit malformé, ou accidenté en grandissant, de même qu’une personne qui devient un homme par changement de sexe, sont bien des hommes, même si leurs parcours diffèrent. Différentes expériences de la masculinité (ou des masculinités) n’en font pas moins des hommes. Autrement dit, Bruce n’aurait pas été charcuté par des dits "pro gender", simplement parce que sa circoncision a été ratée.

Le médecin qui a opéré cet enfant croyait certes en une "construction sociale du genre", puisqu’il considérait qu’une "éducation en fille" le rendrait "fille". Mais, ses motifs n’étaient pas une remise en cause des normes de la société, mais bien leur préservation au moyen de la médecine.

On peut résumer son raisonnement comme suit : "la médecine permet de grandes choses, évitons à tout prix à cet enfant de ne pas pouvoir être un vrai mec, car sans pénis réussi, on ne peut pas être un mec". C’est donc une approche particulièrement réac’ du "genre". Rien à voir avec la majorité des questionnements actuels, ce que confirme l’article déjà cité d’Ilana Löwy montrant que les travaux de Money sur le genre ont été très critiqués par les féministes, parce qu’il ne faisait que réaffirmer les rôles traditionnels de genre.

Le Figaro et le Point auraient su que ce n’était pas la joie entre Money et les féministes qu’ils considéreraient sûrement comme "pro gender" s’ils avaient pris la peine de lire des ouvrages sur les études de genre. Or, dans cette polémique de bas étages, on peut s’exprimer en agitant des peurs sociales ("on va couper les zizis de vos enfants" etc) sans avoir besoin de connaître ce qu’on s’acharne à dénoncer.

En définitive, faire de John Money l’inventeur des études sur le genre, relève une fois de plus d’une immense mauvaise foi. Si ceux que le Figaro appellent les "disciples" de la "théorie du genre" ne mentionnent pas cette expérience, ce n’est pas parce qu’elle serait embarrassante, mais parce qu’elle ne correspond pas aux approches qui ont conduit à questionner les rapports hommes/femmes.

D’ailleurs, contrairement aux mensonges du Figaro, cette histoire n’est pas oubliée ou enfouie par les "pro gender", car elle est par exemple décortiquée dans l’ouvrage Sexe, genre et sexualités, datant de 2008, donc bien avant que ces journalistes à deux sous n’en connaissent quoique ce soit. L’article d’Ilana Löwy déjà cité, ainsi que d’autres dans le champ des études croisant histoires de la médecine et du genre, abordent également l’histoire tragique de Bruce. Leur but : dénoncer l’emprise médicale sur les corps jugés "déviants", et pas du tout encenser des personnages comme John Money. Mais bien sûr, n’allons pas demander à des journaleux de faire des efforts d’investigation, ou de lire des bouquins, avant d’aborder un sujet, voyons !

La seule catégorie d’acteurs dans cette société qui contribuent à leur façon à faire perdurer l’oeuvre de Money ce sont les médecins contemporains qui opèrent les enfants intersexes, en bons garants de l’ordre sexué en place, et que vous n’allez jamais avoir le courage (ou l’envie) de remettre en question.

En effet, on peut trouver fort étrange que cette affaire, ressortie opportunément par les "anti gender", n’amène pas à remettre en question la toute puissance de la médecine, et à réfléchir à ce que ce cette institution peut fabriquer comme violence. Non, ça amène à être contre "le gender", les trans, les intersexes (même si on ne les nomme pas explicitement) et les homos…

Mais que faites-vous, vous tous qui êtes actuellement en guerre contre le genre, que faites-vous pour les bébés intersexes opérés par les médecins, pour qu’ils correspondent aux normes sociales ?

Quant au Figaro et au Point, c’est vrai que ce n’est pas vendeur de critiquer un corps médical perçu comme légitime, et surtout pas pour défendre une "minorité de personnes" (intersexes, trans), n’est-ce pas. Alors que se répandre en "démonstrations" farfelues, instrumentaliser une histoire tragique en la resignifiant selon les préoccupations d’aujourd’hui, au travers d’une polémique dont l’essor n’est dû qu’à la panique morale qu’elle suscite, et cette fois, sur le dos de cette "minorité de personnes", ça c’est la grande classe !

P.-S.

Cet article a été initialement pubié sur le site Chronik d’un nègre inverti.